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OpinionsCommodities & Influence

Pourquoi il n'existe plus de diplomatie des matières premières

Didier Julienne

Publié le 08 février 2022 à 15:55 - Mis à jour le 08 février 2022 à 16:30

Dider Julienne, marché des matières premières,

Didier Julienne.

Patrick FITZ / M&B

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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CHRONIQUE. La pandémie mondiale du Covid-19 et la transition énergétique ont remis à l'ordre du jour la nécessité pour les pays occidentaux de renouer avec une doctrine matières premières dont dépendent le développement économique et la souveraineté d'un pays. Ce qui pose la question de savoir pour quelles raisons une telle doctrine a été abandonnée par le passé par ces pays-là. Par Didier Julienne, Président de Commodities & Resources (*).

La transition énergétique oppose environnement et industrie. L'antagonisme n'est pas nouveau. J'y ai souvent été confronté dans la métallurgie et les mines. Par exemple, lors de l'apparition des pots catalytiques automobiles protecteurs de l'environnement, mais chargés de platinoïdes en provenance de mines. Ces métaux, platine-palladium-rhodium, étaient en outre originaires ou bien d'Afrique du Sud et de son ancien régime d'apartheid ou bien d'une URSS en guerre froide. L'antagonisme est d'autant plus vif que notre monde post COP21 et post Covid-19 bascule rapidement d'une dépendance aux hydrocarbures vers une dépendance envers les métaux nécessaires à la production, le transport, le stockage, et la consommation électrique dans les générateurs, les connecteurs, les chargeurs, les batteries et enfin les moteurs.

Des contraintes demandent une doctrine étatique matières premières

Une doctrine matières premières est le prélude à la construction ou la transformation politique de nos États. Ils se différencient les uns des autres par leurs dépendances, leurs indépendances ou leurs interdépendances vis-à-vis des ressources naturelles, elles-mêmes créatrices de l'économie, mais aussi de sécurité et donc de diplomaties en lien avec ces doctrines.

Nos pays, producteurs ou consommateurs de matières premières, adoptent trois doctrines : la doctrine agricole nationale et l'autosuffisance alimentaire, la doctrine énergétique nationale et l'indépendance énergétique, et la doctrine minière nationale et l'industrie. L'absence de l'une d'entre elles interdit une nation durable. La géopolitique des ressources naturelles est ce grand jeu dans lequel collaborent ou se confrontent les doctrines et les diplomaties d'États producteurs de matières premières et celles des États consommateurs.

Elles sont chacune des trajectoires à très long terme, des Solidarités Stratégiques intergénérationnelles qui façonnent la relation particulière entre la population et son concept de nation. Les gouvernements et les administrations qui se succèdent à la tête des pays n'y touchent que rarement, sauf lors d'une révolution, d'un changement de régime, d'un choc économique majeur : code miner français post 1789, Afrique du Sud dans les années 1990, Russie 10 ans plus tard, crise pétrolière et électricité nucléaire française... et parfois elles bricolent comme dans l'ensemble de la transition énergétique européenne.

Stratégies de puissance et d'influence

Ces doctrines guident les stratégies de puissance des pays producteurs sur leurs sols ou sous-sols : le nationalisme des ressources. Il est ouvert ou fermé, favorable ou défavorable aux pays consommateurs qui, pour obtenir un accès privilégié aux matières premières, exercent des stratégies diplomatiques d'influences auprès de ces pays producteurs, tout en s'engageant également dans des logiques d'économie circulaire via le recyclage et l'écoconception. L'influence ne signifie pas nécessairement prédation ou corruption. Elle se matérialise par l'apport d'infrastructures et d'industries chez les producteurs : transferts de connaissances et de compétences, structuration de filières industrielles et de capacités de production, formations et créations d'emplois... L'industrie chinoise au pied des mines indonésiennes en est un exemple.

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Ces stratégies de puissance et d'influence sont des rapports de forces, mais rarement telle ou telle d'un consommateur ou d'un producteur est unilatéralement dominatrice. Le monde des matières premières n'est pas à sens unique : la Chine qui interdirait l'exportation de tel métal verrait en retour un blocus sur ses importations de tel minerai, telle denrée alimentaire ou telle énergie. Le gaz russe en Europe n'échappe pas à ces conclusions comme le démontre la crise ukrainienne.

Les stratégies classent les métaux

Un métal abondant a été recherché et découvert par un tissu industriel dynamique et une diplomatie inventive. Puis une gamme de technologies se révélera opportune pour l'extraire du sol, le raffiner, et grâce à l'écoconception, pour le consommer en des quantités unitaires décroissantes et des usages croissants . Enfin, il est recyclé.

Mais il peut devenir sensible si l'une des étapes précédentes est défaillante. Il deviendra métal critique s'il existe des risques élevés de déficit sans percée scientifique ouvrant la voie à des substitutions. Il sera critique dans une industrie, mais pas dans une autre, dans un pays, mais pas dans un autre et cela évolue avec le temps.

Prudents, le producteur ou le consommateur à la mémoire longue s'interrogeront régulièrement sur les équilibres d'offre et de demande des métaux , sinon le danger est de figer le caractère abondant ou critique, sans dynamique temporelle. En outre, si un métal est le sous-produit d'un autre métal, l'observation des équilibres de ce dernier est essentielle. Le chrome sud-africain est un sous-produit des platinoïdes, sa production sera donc sujette à la demande de platine dans les pots catalytiques ou la bijouterie, plutôt que la sienne propre dans la sidérurgie.

Enfin, une matière stratégique s'éloigne de critères géologiques ou bien de marché. C'est une ressource indispensable aux missions régaliennes de l'État, à la défense nationale ou bien à des ambitions politiques fondamentales d'un pays consommateur ou producteur. Le minerai de fer est abondant, mais il aura été très stratégique pour un consommateur, la Chine, et son acier destiné à  sa politique d'urbanisation. Début 2022, le charbon était stratégique pour un producteur, l'Indonésie, car elle en interdisait temporairement l'exportation pour subvenir à sa propre consommation.

Cette classification des métaux et minerais n'inclue nullement ce que les médias ou la politique ont désigné avec ignorance les « métaux rares ». Cette catégorie n'existe pas, son apparition résulte d'une fake-news diplomatique promue par un lobby pro-pétrole pour contrer la voiture électrique, mais nous y reviendrons plus loin.

Consommation compétitive

La fusion entre métal critique et stratégique entraîne deux phénomènes. D'une part, une destruction de la demande, puisque le métal est introuvable et son prix élevé. D'autre part, une consommation compétitive s'impose, c'est-à-dire que le producteur privilégie le consommateur le plus proche de sa propre stratégie : en premier lieu, son industrie nationale.

C'est pourquoi la crise restera éphémère. L'exploration du métal « introuvable » reprendra ou bien une substitution se mettra en marche : des véhicules électriques roulent déjà sans terres rares et avec des batteries sans cobalt ni nickel, et peut être plus tard sans lithium.

Toutefois, si les notions de critique et stratégique fusionnent, le néophyte, s'inspirant innocemment d'anciennes grilles de lecture du grand jeu pétrolier et gazier, imagine des « guerres de métaux » qui s'empareront de tensions créées autour de métaux devenus « introuvables ». C'est une erreur, un conflit pétrolier de haute intensité telle que la première guerre du Golfe a peu de chance de se répéter pour des mines de platine en Afrique du Sud, de cuivre au Chili, de lithium en Australie ou au Tibet, du nickel en Indonésie, en Russie ou au Canada.

Complotisme et diplomatie

Chacun se souviendra du surgissement à l'Onu d'une fake-news diplomatique qui initia la deuxième guerre du Golfe, mais également du mensonge dans l'affaire des sous-marins australiens. Le comble du diplomate est d'être berné par l'infox ou le menteur, puis de rendre un mauvais diagnostic. Dans ce cas, pour rétablir un bon jugement, la diplomatie doit monter en compétences et être renouvelée plus par un sang différent que par du sang neuf.

Puisque notre pays et l'Europe ne sont pas autonomes en métaux, l'action de nos doctrine ressources naturelles doit découler de bons diagnostics diplomatiques. Cela était simple tant que nous avions des doctrines ressources naturelles actives et que les infox étaient absentes du monde des métaux. La « crise du palladium » de 2001-2002 coûta à l'industrie automobile : Ford en 2001-2002 y perdit 1 milliard de dollars ; la « crise de l'uranium » de 2007 entraîna la disparition d'Areva. Plus récemment, en 2011-2012, la « crise des terres rares » naissait de la conjonction d'une sous-production et d'une tension géopolitique autour d'un bateau de pêche chinois arraisonné par le Japon ; mais elle ne laissa des stigmates que dans la valorisation de stocks d'industriels japonais. Dans les trois cas, c'est le marché qui fut manipulé et les victimes ne furent ni des diplomates ni des politiques étatiques, mais des entreprises.

En revanche, dans l'intervalle 2017-2019, sous la forme de « métaux rares », surgissait la première infox métallique destinée au monde diplomatico-politique.

Sous couvert d'une fake-news environnementale, mélangeant à dessein la notion erronée de « métaux rares » avec celle de « terres rares » ou lanthanides, une thèse complotiste, financée par un lobby pro-pétrole du Texas, était dirigée contre la voiture électrique. Avec des slogans tels que « voiture verte, batterie rouge », l'infox discréditait la mine, ses emplois et ses métiers, puis les usines d'affinage et métallurgique et elle atteignait son but en discréditant la mobilité électrique. Rappelez-vous comment ses promoteurs touchèrent leur cible, le monde politique ou celui de l'automobile qui l'adoptèrent aveuglément, d'où nos retards dans la voiture électrique avec leurs cohortes de problèmes industriels et  sociaux. Déjà ans les années 1990 et 2000, ce type de désindustrialisation a fondé des fortunes colossales.

Puis, l'infox fit sombrer l'Occident dans une deuxième fake-news, celle du coupable.

Sans le guidage de doctrines ressources naturelles, plutôt que de simplement reconnaître l'erreur stratégique de cet abandon de souveraineté, il était politiquement plus confortable d'éluder nos errements en accusant la Chine de nous précéder dans l'accès aux ressources. Puis, la Chine ayant atteint ses objectifs d'accès et de transformation de ressources indispensables à son premier développement, elle continue dans la même veine en nous devançant dans les ressources essentielles aux produits du futur.

Ni en Chine ni en Corée ni au Japon ni en Russie

Pire, cette course chinoise vers des matières premières depuis les années 1990 a été perçue soit de manière positive, car justifiée par son désir de progrès et du développement d'une population qui était pauvre, ou bien encourager par nos pertes de souveraineté : pourquoi se soucier en effet que la Chine produise la moitié de l'acier mondial, puisque notre pic de consommation d'acier est derrière nous et qu'elle a produit pour nous et pour moins cher ?

J'ai abondamment dénoncé cette déréliction, parce que je constatais qu'il n'y avait pas d'abandon de doctrine matières premières ni en Chine ni en Corée ni au Japon ni en Russie, et que des problèmes de souveraineté en résulteraient. Ces derniers sortaient de la confidentialité au cours de la crise Covid-19 : pénuries diverses et inflation des prix des matières premières.

L'infox brouillait la vision entre illusion et réalité : l'illusion était qu'une ancienne intuition de la rareté aurait guidé la Chine, la réalité est que depuis 30 ans, l'Occident a écarté toute réflexion sur ses doctrines matières premières : Pékin a mis en œuvre sa doctrine ressources naturelles alors que nous avons abandonné la notre.

Ensuite, l'infox aboutit désormais aux fausses solutions, à la néantise de deux fictions pour subvenir aux besoins de la transition énergétique.

La première, « l'exploitation propre d'hydrocarbures off-shore justifierait l'exploitation de mines sous-marines ». La lutte contre le carbone ne justifie pas un remède pire que le mal. L'impact sur la biodiversité de l'exploitation des monts hydrothermaux ou de nodules sous-marins est inconnu, non maîtrisé et donc incompatible avec une exploitation responsable. D'ailleurs nombre d'industriels s'interdisent d'utiliser une telle production.

Deuxième fiction : « l'exploitation de minéraux extraterrestres », à la manière du film « Don't look up ». Elle n'offre à moyen terme aucune solution financière, technique ou bio-environnementale.

En outre, les mines souterraines ne sont pas épuisées et nous devrions repenser nos codes miniers sans répéter les erreurs de l'Ancien régime.

Point culminant de l'infox : elle a tant discrédité la mine qu'à l'aube du boum mondial des métaux, les ingénieurs miniers et géologues français, formés à Orléans, Nancy, Beauvais, Alès, Rennes... sont au chômage en France. Perdus pour la nation, ils exposent sur le réseau social Linkedin leurs compétences absorbées dans le monde entier par l'industrie minière australienne ou canadienne. C'est en cela que la politique des « métaux rares » est populiste.

La politique et la diplomatie ont donc été victimes de l'infox dans les métaux parce qu'elles n'ont pas examiné la réalité de façon contradictoire, en regardant les faits, en auditant les études pseudo-scientifiques, les documentaires déformants ou de livres caricaturaux favorisant l'erreur, le sensationnel et l'émotion délétère. Victor Hugo le prévoyait déjà : « L'ignorance est une réalité dont on se nourrit ; la science est une réalité dont on jeûne. Être savant et être sain ; paître, et être un âne partout ». L'infox des « métaux rares » restera sans doute un cas d'école d'intoxication à enseigner dans les écoles de journalisme, d'infoguerre et de sciences politiques !

Les faits et la réalité dans les ressources naturelles

Parmi les six derniers présidents et Premiers ministres chinois, à l'exception du Premier ministre actuel, Li Keqiang, juriste, tous reçurent une formation d'ingénieur : génie mécanique de 1993-2003 avec le président Jiang Zemin, et électrique avec Premier ministre Zhu Rongji, hydro-électrique de 2003-2012 avec Hu Jintao alors que son Premier ministre Wen Jiabao était géologue et de 2012 à ce jour, Xi Jinping, chimiste des procédés, connaît l'agriculture.

Il est plus simple d'atteindre l'objectif national lorsqu'on en comprend le chemin. Cette chronologie universitaire correspond donc aux étapes industrielles réussies du pays : centrales électriques, hydroélectricité, géopolitique minière et énergétique coïncidant au développement de la mobilité électrique, chimie des procédés et agroalimentaire. Autant de Solidarités Stratégiques sécurisées par la Chine grâce à une idée : la sécurité est un bien public que le marché ne peut ni garantir ni procurer. De notre côté, combien avons-nous connu d'ingénieurs ou techniciens sachant où diriger la France ou l'Europe ?

Ensuite, si le premier producteur de cuivre mondial est le Chili, si l'Indonésie, les Philippines, la Russie, la Nouvelle-Calédonie et le Canada se partagent les premières places dans le nickel, si l'Afrique du Sud est première en platine et en rhodium tandis que la Russie est première en palladium, si le marché du minerai de fer est dominé par le couple Australie-Brésil, si la Guinée fournit autant de bauxite, si la Chine est première dans les terres rares ou le tungstène, si l'Australie et le Chili sont les premiers dans le lithium et la République Démocratique du Congo dans le cobalt, ce n'est pas le résultat de victoires de stratégies belliqueuses de ces pays producteurs vis-à-vis d'autres producteurs, mais les résultats de l'exploitation de leurs sous-sols riches de métaux. À l'inverse, la France dispose de gisements miniers de classe mondiale. Pourquoi ne les exploite-t-elle pas ? À cause d'une doctrine minière française absente, la diplomatie pékinoise n'y est donc pour rien !

Enfin, la Chine importe du cobalt de RDC, mais comment l'entreprise China Molybdenum est-elle devenue propriétaire de la plus grande mine de cobalt de RDC  en 2016 ? Pékin a-t-il demandé à son armée d'intervenir, de coloniser ou d'envahir ce territoire ? A-t-il utilisé des réseaux souterrains pour noyauter toute la chaîne de décisions ? Rien de tout cela, il a tout simplement acheté deux mines géantes à une société minière américaine, Freeport-McMoRan, parce que sans doctrine minière, la diplomatie des États-Unis n'avait pas eu l'intelligence d'empêcher cette cession.

Pire, en pleine guerre commerciale de 2018 entre la Chine et les États-Unis, le premier producteur mondial de lithium, le chilien SQM, voyait 24 % de ses actions détenues par le canadien Potash Corp être rachetées par le chinois Tianqi pour plus de 4 milliards de dollars. Pourquoi aucune réaction occidentale ? Car nos diplomaties n'avaient pas le guide d'une doctrine ressources naturelles.

Pour une diplomatie des ressources naturelles

Il y a 2500 ans, le stratège grec Thémistocle exprima la première doctrine ressources naturelles au service d'une démocratie. Ses concitoyens mutualisèrent la richesse de la mine d'argent du Laurion pour financer 200 navires et vaincre l'envahisseur Xerxès à Salamine en -480. Il avait posé le bon diagnostic et déterminé la bonne doctrine.

Au fur et à mesure que la consommation d'hydrocarbures disparaîtra, d'autres infox brouilleront les diagnostics à propos des métaux, de l'hydrogène, du nucléaire, des énergies renouvelables, du numérique, du carbone... Pour poser les bons diagnostics et construire sa doctrine ressources naturelles, la diplomatie doit les débusquer afin d'être utile dans les enjeux de la transition énergétique.

_________

(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

Didier Julienne

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