"Nous allons permettre à nos partenaires africains d'accéder à l'écosystème français" (Isabelle Bébéar, Bpifrance)

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Isabelle Bébéar, directrice de l'International et de l'Université de Bpifrance, présidente de l'association EuroMed Capital.
Isabelle Bébéar, directrice de l'International et de l'Université de Bpifrance, présidente de l'association EuroMed Capital. (Crédits : DR)
Dans cet entretien exclusif accordé à La Tribune, à l'issue du IVe Forum Afrique Développement coorganisé par Attijariwafa Bank et Maroc Export, et qui s'est tenu fin février à Casablanca, Isabelle Bébéar évoque l'engagement de Bpifrance  en Afrique. Une action tournée vers les bonnes pratiques, et qui s'inspire beaucoup des initiatives lancées en France par la banque publique depuis sa création, en juillet 2013. Isabelle Bébéar est directrice de l'International et de l'Université de Bpifrance, et présidente de l'association EuroMed Capital.

LA TRIBUNE - À l'occasion du IVe Forum Afrique Développement, dans le cadre de votre partenariat avec Attijariwafa Bank [AWB], et avec le Club Afrique Développement [CAD] créé à l'occasion de ce forum, vous avez signé une convention de partenariat. En quoi consiste-t-elle ?

ISABELLE BÉBÉAR - Il s'agit de rendre accessible notre plateforme EuroQuity aux membres du CAD. À l'origine, EuroQuity visait la mise en relation avec des investisseurs, pour des entreprises cherchant à lever des fonds. Aujourd'hui, sa fonction est élargie à la mise en relation des entreprises avec l'ensemble de leur écosystème, elle permet à une entreprise de se mettre en valeur par rapport à des partenaires extérieurs : des financiers, des clients, des fournisseurs, des conseils, etc.

Nous avons signé un accord de partenariat avec AWB car elle va créer sur EuroQuity une communauté pour ses clients. Ils auront ainsi accès à tous les services de la plateforme, et pourront être connectés aux quelques 18 000 entreprises françaises, belges, etc., qui se trouvent déjà sur notre site. En fait, concrètement, le CAD va se servir de cette plateforme pour animer son réseau.

Fin janvier, vous étiez déjà à Casablanca pour l'assemblée de l'association EuroMed Capital, que vous présidez. Vous avez évoqué alors votre intention de créer un Fonds pour l'Afrique, doté de 100 millions, dont 30-40 millions abondés par Bpifrance. Où en êtes-vous ?

Nous sommes en phase de levée de fonds. Nous avons sélectionné la société de gestion africaine AfricInvest, qui est déjà implantée dans six pays du continent, et à Paris. AfricInvest continue de faire la levée de fonds, avec pour objectif d'aboutir à un premier closing avant la fin du premier semestre. Nous avons eu des retours positifs d'investisseurs africains, nous sommes aussi en train de discuter avec une grande banque française qui se montre très intéressée... Le projet avance bien !

Quels seront vos critères d'investissement ?

Bpifrance est sponsor de ce fonds, nous n'avons pas vocation à le gérer nous-mêmes. Le fonds sera géré dans les règles de l'art par une société de gestion indépendante. Elle choisira ses investissements, selon bien sûr la stratégie que nous aurons fixée en amont.

L'objectif, c'est d'investir dans des entreprises françaises de croissance qui veulent s'internationaliser, se développer en Afrique, et aussi dans des entreprise africaines de croissance qui veulent se développer en France, ou en partenariat avec des entreprises françaises, tous secteurs d'activité confondus. Nous visons des "belles PME", car les tickets d'investissement se situeront entre 5 et 25 millions d'euros.

Vous aviez aussi mentionné l'idée d'ouvrir le fichier clients... Qu'est-ce à dire, concrètement ?

En fait, nous allons permettre à nos partenaires africains d'accéder à l'écosystème français. On va leur faciliter la mise en relation avec des entreprises françaises qui pourront devenir leurs fournisseurs, leurs clients... qui pourront les acheter, qui pourront leur être vendues. Nous facilitons les flux d'affaires, au bénéfice de tous, entreprises africaines et françaises, et au bénéfice des investisseurs.

Il faut considérer qu'il est extrêmement important, pour une entreprise française désireuse de se développer en Afrique, de pouvoir s'appuyer sur un réseau de personnes professionnelles, compétentes, qui connaissent le marché. Et réciproquement, d'Afrique vers la France.

On a beaucoup lu et entendu que le crédit export pour les PME et ETI, créé l'année dernière par Bpifrance, répondait justement à une demande des clients africains de la France, et à un besoin des entreprises françaises tournées vers l'Afrique...

C'est un crédit pour aider les entreprises françaises à exporter, afin qu'elles puissent proposer conjointement leur offre et son financement. Ce n'est donc pas un produit destiné spécifiquement à l'Afrique, mais, en effet, il se trouve que près de 50 % du flux d'affaires  est africain, et que la première opération que nous avons réalisée est africaine, au Mozambique, avec une société locale qui achète des fours à pain à l'entreprise française Mecatherm. On aura donc très certainement une forte activité africaine sur ce produit, d'autant que parmi nos clients une entreprise exportatrice sur trois est intéressée par ce continent.

Quels est votre niveau d'engagement sur ce crédit export ?

Pour le crédit acheteur, notre intervention se fait sur des petits tickets, entre 5 et 25 millions d'euros, en prêteur seul, et jusqu'à 75 millions d'euros en cofinancement pour les plus gros investissements. Concernant le crédit fournisseur, octroyé par l'exporteur à son client puis racheté par Bpifrance à l'entreprise, il sera compris entre 1et 25 millions d'euros. Au second semestre 2016, Bpifrance élargira encore son offre en gérant aussi la garantie publique à l'export.

Votre intervention lors du Forum a été très appréciée, m'a-t-on rapporté. Qu'avez-vous donc dit pour susciter un tel enthousiasme ?

Le panel auquel j'ai participé traitait des questions de l'engagement entrepreneurial. Mamoune Bouhdoud, le ministre marocain des PME, évoquait la problématique classique du chef de petite d'entreprise :  il est prêt à prendre des risques pour investir, mais pour autant il n'a pas envie de tout perdre pour son entreprise... Chez Bpifrance, grâce aux fonds de garantie dont l'État nous confie la gestion, nous avons la capacité d'accorder des prêts sans demander de garanties personnelles au chef d'entreprise ni sur les actifs de l'entreprise. Ces fonds de garantie s'avèrent des outils extrêmement utiles, et il me semble que tout pays voulant créer des outils financiers pour développer les entreprises pourrait commencer par cela.

J'ai ensuite parlé de ce que nous faisons pour l'entrepreneuriat chez Bpifrance. En tant que banque, qu'investisseur, nous sommes là bien sûr pour apporter des solutions de financement, mais nous avons très vite réalisé que ce n'était pas suffisant. Il faut aussi proposer de l'accompagnement à ces patrons de PME et d'ETI qui sont, en fait, assez seuls. Nous avons donc mis en place plusieurs dispositifs d'accompagnement : notre plateforme EuroQuity, dont j'ai parlé, et qui est ouverte à tous les chefs d'entreprise, clients ou non de Bpifrance ; nous avons aussi créé une plateforme d'apprentissage en ligne, ciblée sur les patrons de PME mais qui est aussi ouverte à tous... Le chef d'entreprise peut y trouver de courtes vidéos de 5 à 6 minutes qui lui expliquent, par exemple, ce qu'est le marketing digital, comment valoriser son entreprise, comment gérer sa trésorerie, comment développer ses ventes, etc., autant de questions extrêmement concrètes... C'est très simple d'accès : sur www.bpifrance-universite.fr, il suffit de renseigner son nom, son prénom et son adresse d'email, et l'on peut s'y rendre autant de fois que l'on veut, bien sûr.

Vous avez aussi évoqué la création d'un accélérateur pour PME. De quoi s'agit-il ?

Nous avons lancé cet accélérateur PME il y a un an, en mars 2015. Il s'agit d'une offre sur mesure au service des PME, pour booster leur développement et les aider à devenir les ETI de demain. Pour cette première promotion, nous en avons sélectionné une soixantaine, réalisant entre 10 et 50 millions d'euros de chiffre d'affaires, et nous les accompagnons pendant deux ans. La deuxième promotion a été lancée en janvier dernier.

Tout d'abord, nous proposons aussi aux chefs d'entreprise des séances d'une journée par mois, au cours de laquelle nous leur diffusons une formation très opérationnelle, en partenariat avec des écoles - cette année nous travaillons avec HEC et Kedge Business School. Les PME réalisent aussi un audit 360 : cela leur permet d'identifier leurs forces et leurs points de faiblesse, sur lesquels nous allons travailler.  Nous leur cofinançons des prestations de conseil, nous leur proposons  du mentorat, nous les accompagnons à l'international avec notre partenaire Business France, nous sommes capables de les mettre en relation avec des grands groupes, via notre autre partenaire Pacte PME, qui est l'association des grands groupes français désireux d'épauler des PME...

Voilà, nous essayons de créer tout un environnement, on les "coocoone", on les stimule... et on fonctionne sur le concept de promotion, afin de créer un état d'esprit de promotion, qu'ils se connaissent, qu'ils puissent échanger entre pairs. C'est important pour eux. Et cette année, nous lancerons un accélérateur dédié aux ETI, et un autre pour les startups.

Au-delà des questions de financement, en quelle manière pensez-vous pouvoir exporter en Afrique votre expertise d'accompagnement des entreprises ?

Nous nous efforçons de faire connaître en Afrique nos deux plateformes. EuroQuity.com, surtout dédiée au réseautage d'entreprises, est tout à fait adaptée aux pays africains. Idem pour bpifrance-universite.fr, car je pense qu'à 95 % elle apporte aussi une réponse aux entreprises africaines : savoir gérer sa trésorerie, connaître le marketing digital ou stimuler ses ventes... certaines réalités et problématiques sont transversales, elles se retrouvent dans tous les pays et toutes les cultures.

Partager notre savoir et savoir-faire est d'ailleurs une pratique qui nous est familière, en particulier en Afrique, où Bpifrance accomplit des prestations de conseil auprès de gouvernements qui veulent créer des institutions financières, des fonds de garanties, des fonds d'investissement, etc. Nous conseillons aussi des institutions financières qui ont envie d'évoluer ou de créer de nouveaux produits.

Que pensez-vous du concept de diplomatie économique que l'on a voulu mettre en avant ces dernières années ? N'est-ce pas tout simplement une "réinvention de l'eau tiède", si vous m'autorisez cette expression familière ?

C'est quand même une bonne chose, car cela a stimulé une dynamique nouvelle. C'est vrai que d'avoir assigné cet objectif à toutes nos ambassades a réellement donné une impulsion importante pour déployer de l'influence économique. Par exemple, quand nous conseillons une institution financière en Turquie, comme actuellement, eh bien nous préconisons quelque chose de très opérationnel et hyper adapté à la Turquie, mais c'est aussi, quand même, de l'influence économique que nous déployons, parce que c'est la France qui diffuse son savoir-faire et ses méthodes... Et puis, nous travaillons bien avec les services économiques régionaux des ambassades de France, qui sont très compétents et nous aident beaucoup. Pour ma part, je suis persuadée que toutes ces petites actions, finalement, participent du rayonnement de la France et facilitent ensuite le développement d'entreprises françaises à l'international.

Oui, mais dans le contexte actuel, le crédit de la France en tant qu'écosystème de capacité conceptuelle et d'expertise n'est-il pas quelque peu écorné, vu les énormes difficultés que traverse notre pays ?

Nous sommes trop souvent nous-mêmes les champions du french bashing, alors que la France est tout de même la sixième puissance économique mondiale ! Pour ma part, j'observe qu'à l'international nous sommes toujours très bien accueillis, sauf exception très rare.

Question jocker : quelle réponse auriez-vous aimé pouvoir apporter à une question que je ne vous ai pas posée ?

... Par exemple nos ambitions au sein de l'association Euromed Capital, que je préside.

Lors de notre dernier forum, fin janvier ici même à Casablanca, nous avons accueilli quelque 450 participants, avec des intervenants de très haut niveau, parmi lesquels d'anciens ministres... Notre objectif, c'est de développer les interactions, le business entre les fonds d'investissement, les entreprises, les institutions financières de la Méditerranée et de l'Afrique. Nous allons donc engager un certains nombre d'actions pour assurer le rayonnement de notre vision.

Outre ce grand forum international, que nous allons désormais organiser tous les ans ou tous les dix-huit mois, nous allons aussi mettre sur pied  des séances de formation qui réuniront des entreprises de Méditerranée et d'Afrique, sur le modèle de celle que nous avons testée en décembre dernier, avec HEC : pendant deux jours et demi, 25 entreprises, françaises, marocaines, algériennes, tunisiennes... ont débattu sur le thème de l'internationalisation.

Nous allons aussi créer un réseau sur notre plateforme EuroQuity pour justement diffuser de l'information, pour permettre la mise en contact et en valeur des membres de notre association. Et nous organiserons aussi des petits déjeuners, des demi-journées d'information et de débat. EuroMed Capital est en pleine renaissance !

Enfin, dernière actualité, nous organisons à Paris, en partenariat avec le think tank IPEMED [Institut de prospective économique du monde méditerranéen, ndlr], une conférence sur la coproduction en Tunisie, mardi 23 mars au Hub Bpifrance. Nous y présenterons les résultats de l'étude de l'Observatoire de la coproduction en Méditerranée. À cette occasion, des chefs d'entreprises euro-méditerranéens témoigneront et Miguel Angel Moratinos, ancien ministre espagnol des Affaires étrangères, clôturera cette matinée de travail.

Propos recueillis à Casablanca par Alfred Mignot

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Commentaires
a écrit le 09/03/2016 à 8:20 :
L'Afrique a de l'énergie. Nous savons l'exploiter. Les Africains doivent apprendre à l'utiliser.
a écrit le 09/03/2016 à 8:15 :
Le problème de l'Afrique se ramène à un problème d'énergie. Que nos jeunes ingénieurs s'y intéressent.
a écrit le 08/03/2016 à 12:52 :
Encore une idées magnifique sur le papier qui va détruire l'équilibre et l'eco système africaine et français.
avant daller aidé ses voisins, aide ta famille et répare ta maison.
Voici, "la mondialisation de la pauvreté"

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