L'Europe et le Maghreb dans l'urgence de la coproduction

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Sur la rive nord de la Méditerranée, une croissance atone ou négative fait rêver à celles des pays du Maghreb, qui se situent à 3-4 %. Mais, au Nord comme au Sud, le chômage persiste, et atteint des niveaux dramatiquement inégalés parmi les jeunes de 15 à 24 ans. Au risque d'une dislocation sociale. La coproduction industrielle entre les deux rives de la Méditerranée apparaît comme l'une des voies d'un partenariat renouvelé. Elle permettrait de (re) gagner en compétitivité et parts de marché.

Bien sûr, l'inauguration de l'usine Renault d'Oran, en Algérie, le 10 novembre dernier, a provoqué des commentaires critiques dans une certaine partie de la classe politique française, accrochée à des concepts obsolètes et qui confond sciemment coproduction et délocalisation. Une approche d'autant plus archaïque, en tout cas pour un certain nombre de secteurs, que la preuve de la pertinence du concept de coproduction est faite depuis... cinquante ans et plus.

En Asie par le Japon qui, dès les années 1960, a amorcé la coproducrion avec la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour - un processus qui, en vingt ans, a abouti au décollage économique des quatre « dragons asiatiques » ; en Europe par l'Allemagne avec les pays d'Europe centrale et orientale (Peco) ; au Maghreb par bon nombre d'entreprises européennes, allemandes, italiennes et plusieurs... françaises.

Depuis des années, Jean-Louis Guigou, délégué général fondateur de l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed, Paris) et son président, l'économiste et entrepreneur tunisien Radhi Meddeb, s'efforcent au fil des colloques et autres forums, d'une rive à l'autre de la Méditerranée, de promouvoir auprès des décideurs économiques et politiques cette thématique qui se heurte encore à bien des blocages, malgré son importance stratégique. Dans le continuum de cet engagement, La coproduction en Méditerranée - Illustrations et recommandations est la toute dernière étude sur ce thème, publiée par l'Ipemed en cette fin novembre. Réalisée par le géographe-économiste Maxime Weigert, elle a pour premier mérite de rappeler les fondamentaux de ce processus et de nous donner à connaître plusieurs exemples euro-maghrébins de réussite.

Le concept de la coproduction est simple, il s'articule en quatre volets : abandonner l'approche éculée qui consiste à considérer les entreprises du Sud comme de simples soustraitants ; les faire monter en gamme en partageant les savoir-faire et la chaîne de valeur entre entreprises partenaires du Nord et celles du Sud ; (re) devenir compétitifs ensemble sur le marché mondial et y (re) conquérir des parts de marché. Avec en toile de fond la création d'emplois, au nord comme au sud de la Méditerranée... Trop beau pour être vrai ? La pratique des grands groupes automobiles allemands apporte la preuve du contraire : ils font produire l'essentiel de leurs grosses berlines à moindre coût dans les Peco, avant de les réimporter chez eux, puis de les réexporter estampillées du label made in Germany en maximisant leurs marges. Ainsi l'Allemagne réimporte-t-elle jusqu'à 46 % de la valeur ajoutée des biens d'équipement produits dans son hinterland, selon une précédente étude de l'Ipemed.

De nombreuses preuves par l'exemple

Mais, si l'Allemagne est le seul pays européen à avoir développé massivement cette stratégie - depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et plus encore depuis l'élargissement est-européen de 2004 -, nombre d'entreprises françaises se sont aussi engagées dans cette voie. C'est le cas notamment de Safran, qui a créé une première co-entreprise avec Royal Air Maroc en l'an 2000, pour oeuvrer dans la maintenance des moteurs d'avions. Dans son sillage, d'autres grandes sociétés et sous-traitants du secteur ont suivi. Aujourd'hui, une centaine d'entreprises de l'aéronautique sont installées au Maroc. Elles réalisent un chiffre d'affaires annuel supérieur à 1 milliard d'euros, ont généré quelque 10.000 emplois et ont vu leurs exportations croître de 13% en 2013.

Autre exemple, plus récent, celui du site Renault de Tanger. Opérationnel depuis février 2012, destiné à répondre à la demande locale et internationale - surtout africaine de modèles d'entrée de gamme, il devrait produire 340.000 voitures par an dès cette année. Avec 5.000 emplois directs créés et 30.000 indirects attendus, c'est la plus grande usine d'Afrique, qui contribue pour une bonne part au succès de la zone franche industrielle de Melloussa, à 30 km du port de Tanger Med. À la demande des autorités marocaines, un institut de formation des métiers de l'industrie automobile, géré par Renault Tanger, a aussi été créé sur place, afin de contribuer à la montée en gamme des ressources humaines locales. On notera aussi que le site Renault de Tanger est à la fois « zéro carbone » et « zéro rejet liquide industriel », ce qui lui a valu de remporter le Prix 2011 de la production des Sustainable Energy Europe Awards organisés par l'Union européenne. Une expertise qui pourra être exportée, voire réimportée... en France.

« Tout l'enjeu consiste à mettre en synergie les nombreuses complémentarités entre les deux rives de la Méditerranée », relève Maxime Weigert. Ces complémentarités - savoir-faire au Nord, jeunesse et futurs marchés émergents au Sud - apparaissent d'autant plus significatives que les défis sont largement communs d'une rive à l'autre, comme on peut l'observer dans le graphique ci-contre : croissance atone ou négative au Nord, plus élevée au Sud, mais insuffisante pour résorber le chômage - il faudrait pour cela qu'elle dépassât les 5 % -, même incapacité à intégrer la jeunesse dans la vie économique, comme l'attestent les taux exponentiels du chômage des 15-24 ans. Et c'est justement là l'une des « raisons essentielles qui ont conduit à la révolution tunisienne de janvier 2011 », ainsi que le rappelait Radhi Meddeb dans La Tribune n° 107, datée du 7 novembre.

Ainsi, la nécessité de retrouver une croissance forte des deux côtés de la Méditerranée se situe à un niveau comparable d'urgence sociale. Comment faire, dès lors, pour accélérer coopération et coproduction entre les deux rives de la Méditerranée, en cumulant les avantages respectifs, ce qui permettrait de (re) devenir compétitif sur le marché mondial - un objectif que l'Alliance numérique franco-tunisienne, créée en 2112, a d'ailleurs su transformer rapidement en réalité ?

Enfin une Europe moins frileuse ?

Les nouveaux députés issus des élections européennes de mai 2014 et la nouvelle Commission Junker bâtiront-ils une politique plus proactive envers le Sud méditerranéen ? Plusieurs personnalités des deux rives poussent en ce sens. C'est le cas de Philippe de Fontaine Vive, le vice-président de la BEI et « patron » de la Facilité euroméditerranéenne de partenariat et d'investissement (Femip, l'instrument de la BEI en Méditerranée). « Nous avons décidé à la BEI de mettre à compter de l'année 2015 la Méditerranée avec l'est de l'Europe. Nous avons tellement entendu de discussions sur la priorité entre l'Est ou au Sud que nous en avons tiré les conséquences. nous allons les mettre dans le même département », déclaraitil début novembre au site Econostrum.

Ce changement d'optique au sein de la BEI pourrait-il préfigurer une inflexion positive de la politique européenne de voisinage, alors que naguère encore l'Europe officielle observait d'un oeil plus que méfiant son flanc sud ? En tout cas, le fait que ce changement se produise d'abord à la BEI n'a rien de surprenant, car le « patron » de la Femip - premier financeur en Méditerranée, depuis sa création en 2002, avec des prêts cumulés, pour le Maghreb, de 13 milliards d'euros (5,4 pour la Tunise, 5,6 pour le Maroc, 2 pour l'Algérie) - n'a cessé d'oeuvrer pour faire changer le logiciel européen en la matière. Ainsi dès juin 2010, au sommet des leaders économiques de Barcelone, affirmait-il que « la renaissance européenne passe par le Sud ».

Une autre personnalité euroméditerranéenne d'importance est bien sûr le diplomate marocain Fathallah Sijilmassi, secrétaire général depuis mars 2012 de l'Union pour la Méditerranée (UpM, siège à Barcelone) qui oeuvre sans relâche à promouvoir les partenariats « à géométrie variable » entre les deux rives. Pour renforcer son action et rendre l'UpM plus visible - en 2015, le processus de Barcelone, précurseur de l'UpM, fêtera ses vingt ans - peut-être pourra-t-il compter sur Martin Schulz, le député socialiste allemand (SPD) président du Parlement européen depuis janvier 2012 (réélu en juillet 2014, pour deux ans et demi). En décembre 2012, alors qu'il participe à une conférence de l'Ipemed, à Paris, Martin Schlulz déclare en effet sans détour que « l'Europe est encore en train de rater une chance historique. Au Sud, ils essaient de transformer leurs sociétés sur la base de valeurs que nous partageons, [alors qu'à Bruxelles] on réduit les moyens, c'est la triste réalité (...) L'Union pour la Méditerranée [UpM] doit se transformer en instrument de développement durable. Il faut donner à l'UpM des moyens comparables à ceux dont bénéficient les pays de l'Est dans le cadre de la politique dite de voisinage. » Puis, le 12 avril 2013, dans son discours d'ouverture de la IXe session plénière de l'assemblée parlementaire de l'Union pour la Méditerranée (AP-UpM), il affirme : « Les gouvernements ne s'engagent pas assez pour faire de la Méditerranée un espace de coopération. »

Martin, Federica et les autres...

Mais, maintenant qu'il est réélu, Martin Schulz fera-t-il preuve du même franc-parler et du même enthousiasme ? Pourra-t-il compter sur l'Italienne Federica Mogherini, vice-présidente de la Commission européenne et nouvelle haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ? Que fera-t-elle ? Son italianité et son cursus universitaire - notamment à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe d'Aix-en-Provence, où elle consacra son mémoire de fin d'études aux rapports entre religion et politique dans les pays islamiques - la porteront-t-elle vers une attitude plus proactive vis-à-vis du Sud ? Le 4 novembre, dans une entrevue accordée à plusieurs quotidiens européens, la haute représentante a déclaré qu'elle serait « heureuse si, au terme de son mandat, l'État palestinien existait. » Aussi, en réponse à l'unique question sur la région d'un député européen - « Que pourrait faire l'Europe pour aider à la construction de l'UMA ? » - lors de son audition devant la commission des Affaires étrangères du Parlement européen, en octobre, elle a déclaré que l'UE devait « soutenir les efforts de l'ONU pour aller vers une solution du conflit du Sahara occidental » - pomme de discorde entre l'Algérie et le Maroc, dont la frontière commune est fermée depuis 1994. Mais, sur le fond de la coopération Euromed, elle n'a encore rien dit - à sa décharge, toutefois, le fait qu'elle n'est entrée en fonction que depuis un mois.

« L'Europe devrait soutenir plus l'industrialisation des pays du Maghreb à travers ses outils de coopération - notamment l'Instrument européen de voisinage (IEV) pour créer de l'emploi industriel dans les deux espaces et pour aller ensemble vers d'autres marchés mondiaux, plus particulièrement vers l'Afrique [l'eldorado du XXIe siècle, selon les prévisionnistes, vision stratégique que le Maroc a d'ailleurs pleinement intégrée] dans le cadre d'une stratégie conjointe, estime Amal Chevrau, responsable du pôle Études et projets de l'Ipemed. Le Maghreb peut devenir un espace pertinent de déploiement de la coproduction. Néanmoins, pour créer un marché large et attractif, il faut penser le concept dans une approche régionale. »

Le coût exorbitant du « non-maghreb »

On en est loin ! Si le traité constitutif de l'Union du Maghreb Arabe (UMA) a été signé en février 1989 par les cinq chefs des États concernés, l'UMA n'en est pas moins restée dans les limbes, et aucun sommet ne s'est plus tenu dep uis celui de Tunis, en 1994. Pourtant, il est admis dans les milieux économiques et universitaires que le coût du « non-Maghreb » peut être estimé autour de 2 % du PIB annuel cumulé des trois principaux pays. Mais ce projet de l'UMA ne mobilise guère les dirigeants politiques. Malgré des déclarations qui affectent un positivisme de façade, les (mauvaises) raisons de la discorde entre pays voisins demeurent les plus fortes. Or le non-Maghreb handicape aussi l'approfondissement du partenariat économique avec l'Europe, ce qui cette fois représente un manque à gagner de 1 à 3 % des PIB cumulés - une estimation qui fait consensus parmi les économistes, même si tout dépendrait bien sûr du niveau d'intégration.

En fait, côté Sud, c'est le roi du Maroc, Mohammed VI, qui apparaît comme le plus fervent et constant promoteur de la coopération entre les deux rives de la Méditerranée, coopération qu'il a toujours ouvertement prônée. Ce fut encore le cas dans le message adressé au IVe sommet UE-Afrique de Bruxelles, en avril 2014, où il affirme que la promotion volontariste de la coopération intra-africaine (lire pages 10-11) ne doit en aucun cas exclure « l'approfondissement, en parallèle, des rapports mutuellement bénéfiques (...) avec l'Union européenne et ses États membres. Bien au contraire... »

« L'immobilisme condamné à disparaître »

Actuellement, deux éminents universitaires du Sud, le professeur algérien Abderrahmane Mebtoul et le professeur marocain Camille Sari, tentent de relancer le débat, d'attirer une fois encore l'attention des décideurs sur les avantages d'un Maghreb uni. Début novembre, ils ont publié une somme remarquable, L'Intégration économique maghrébine, un destin obligé ? (L'Harmattan, 559 pages), véritable plaidoyer de toutes les bonnes raisons pour réaliser l'Union du Maghreb arabe (UMA) attendue depuis si longtemps par les « peuples frères ». Une attente incompréhensible, si l'on considère que le Maghreb est la région du monde la moins intégrée, alors qu'elle est la plus homogène du point de vue culturel. « Il serait suicidaire pour chaque pays du Maghreb de faire cavalier seul, relève le professeur Mebtoul. L'intégration économique régionale est une nécessité historique, Et sans inclusion euroméditerranéenne, le Maghreb serait bien davantage ballotté par les tempêtes des marchés, avec le risque d'une marginalisation croissante. » Une sortie des radars de l'Histoire qui menace aussi l'Europe, si elle ne parvient pas à construire avec son flanc sud l'indispensable pacte d'avenir.

L'expert Francis Ghilès, qui fut durant quinze ans le journaliste en charge de l'Afrique du Nord au Financial Times, est sur la même ligne. Dans une entrevue accordée en juin 2010 à deux chercheurs de l'Institut Amadeus (Maroc), il estimait que « ce n'est qu'en acceptant de mettre un tant soit peu en commun leur souveraineté, comme ont su le faire les pays européens après 1945, que les pays du Maghreb deviendront des acteurs de leur propre histoire sur la scène mondiale, et non de simples pions sur l'échiquier international... Quant à l'Union européenne, si elle ne montre pas plus d'ambition visà-vis de la région, eh bien, la Chine fera le Maghreb. Par les temps économiques qui courent, ceux qui se contentent de l'immobilisme sont condamnés à disparaître ». Un message que les entrepreneurs de l'EMCC ont bien intégré et qui motive leur engagement.

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Commentaires
a écrit le 02/12/2014 à 12:24 :
si alstom s'etait impliquer au maghreb..--- il aurait prosperer et n'aurait pas ete racheter par general elec..
arcelor egalement ..
peugeot serait toujours a 100% francis.
a écrit le 01/12/2014 à 21:33 :
L'EU pourrait bien faire construire quelques ponts quilométriques entre le Maghreb et les côtes européennes, cela agiliserait la venue de nouveaux immigrants sur sol européen, des combattants de l'EI aussi. Qu'en pensez-vous ?
Réponse de le 02/12/2014 à 1:12 :
troll
a écrit le 01/12/2014 à 15:31 :
Le conflit Israel Palestine a endommagé la France et le monde entier. Les juifs de France ne sentent plus en sécurité, car certains sionistes et islamistes, les deux faces de la meme pièce, veulent créer la peur et la division. Des sionistes veulent créer le conflit de civilisation entre occident et orient , et veulent pousser les français à devenir racistes contre les musulmans ! Et certains islamistes pronent aussi le rejet de l'occident. Il ne faut pas tomber dans ce piège et les français doivent s'unir quelque soit les religions, ne pas tomber dans le piège de la division et du rejet...le conflit israel palestine ne doit plus nous empoisonner..
Réponse de le 01/12/2014 à 15:49 :
Tout à fait, pour la première partie de votre message: l'Union de tous les Français sans référence à aucune confession. En revanche, il faut avancer POUR, et tout à fait POUR, la reconnaissance Urgente de l'Etat de la Palestine (frontières 1967), dans l'intérêt des deux peuples! Pas d'amalgame et de projet sur projet à l'infini, les peuples ont trop soufferts...
Réponse de le 01/12/2014 à 19:24 :
EXAT???
a écrit le 01/12/2014 à 12:09 :
bof !

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