Oman : miracle ou mirage  ?

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(Crédits : DR)
Un pays arabe pacifique, dépassionné, sûr, tolérant… cela tient du miracle, et c'est Oman. Mais les défis sont lourds pour le sultanat et le despote éclairé qui le dirige. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Un pays arabe pacifique, dépassionné, sûr, tolérant, respectueux des minorités ethniques et religieuses, attaché à l'environnement et à la biodiversité au point d'interdire la chasse, protecteur de son patrimoine architectural, créateur de villes nouvelles sans gratte-ciels, cela existe et cela s'appelle Oman.

Ce pays de quatre millions d'habitants, situé dans une des zones les plus instables du monde et entouré de pays en guerre, Yémen, Arabie Saoudite, Iran, est sous la surveillance permanente des grandes puissances. Elles ont toutes intérêt au maintien de la stabilité car plus de la moitié des échanges pétroliers du monde passe le long de ses côtes (détroit d'Ormuz)

Cette vigilance internationale contribue à la tranquillité du pays. Elle ne suffit pas à expliquer le « miracle » Il faut chercher d'autres raisons.

 Aux origines du "miracle"

La première est liée à la géographie et à l'histoire. Oman est ouvert sur le monde. Les Omanais de la côte sont depuis l'antiquité des marins et des commerçants, se livrant à des trafics de tout genre, du cuivre vers l'empire assyrien, des armes, des épices, de l'encens et des esclaves tard dans le 19è siècle (transportés sur des bateaux portant pavillons français...). Ils ont été même des colonisateurs en Afrique (océan indien) ou au Baloutchistan. Un temps, le sultanat avait deux capitales, Zanzibar et Mascate. Avec les changements politiques et la décolonisation, beaucoup de ces colonisateurs sont revenus à Oman et se sont mêlés à la population locale, introduisant une touche de noir car ils s'étaient métissés.

Oman, du fait de sa position stratégique entre l'Asie et l'Europe, a attiré de nombreux envahisseurs, depuis les Grecs jusqu'aux colonisateurs portugais (16è siècle) et aux Anglais, qui éliminèrent longtemps la France du jeu omanais. L'Angleterre qui a aidé le sultan actuel à accéder au pouvoir en 1970 au détriment de son père puis à régler des conflits intérieurs, reste très influente. Longtemps, les élites omanaises venaient se former à Londres.

La seconde, c'est le sultan actuel, Quabus Bin Saïd, un despote éclairé, efficace et prudent. Tout était à faire en 1970 : une seule école, pas de routes, pas d'avions ni d'hélicoptères. Tout ce que voit le visiteur aujourd'hui- ou presque- est quasiment neuf. De nombreuses infrastructures ont été réalisées : écoles (taux de scolarisation à 85% filles comprises) universités, routes fort bien entretenues, oléoducs et gazoducs, aéroports et lancement d'un gigantesque hub aéroportuaire au centre du pays (Doqum)

Toutes ces réalisations ont été rendues possible par la découverte, relativement tardive, de pétrole et surtout de gaz dans les sables et terres tourmentées du sud. Sans être un pays aussi riche que ses voisins, la ressource tirée des hydrocarbures a permis de financer, outre les infrastructures, des plans de développements incluant la pétrochimie et un tourisme de qualité (d'excellents hôtels ont été ouverts)

La rente a servi non seulement à financer la croissance mais aussi un Etat-providence. Une bonne part a été redistribuée au profit des Omanais sous forme de régimes sociaux extrêmement généreux dans les domaines de la santé, des retraites et du logement. L'impôt direct est inconnu.

Aussi spectaculaire que soit la transformation économique et sociale intervenue en un demi-siècle, l'essentiel du miracle n'est pas là. Il est plus qualitatif et diffus.

Un fabricant de paix

Le sultan a été un unificateur, un fabricant de paix et d'harmonie.

Paix à l'intérieur, il est venu à bout des guerres civiles, rapprochant les bédouins de l'intérieur et les hommes de la côte, offrant à chacun des perspectives de développement. Il a fait des Omanais des citoyens, fiers de leur pays et de leur histoire, même si l'appartenance tribale demeure. Sur cinq cents forts et châteaux, dont certains d'origine portugaise, quatre cents ont été restaurés. Un programme de restauration des vieux villages aux hautes maisons en pisé ou bauge, qui font penser au Yémen, a été lancé. Soucieux d'une modernisation qui ne rompe pas avec le passé, il a imposé un urbanisme à l'échelle humaine, interdisant les barres et les tours. Avec l'aide d'architectes venant d'Inde, des maisons reprenant des motifs décoratifs traditionnels se sont multipliées, les unes modestes, les autres très riches, avec une place donnée aux espaces verts.

Paix à l'extérieur, entretenant des relations avec tous ses voisins (Iran compris) refusant de participer aux interventions militaires -actuellement absent des coalitions contre le Yémen ou contre l'Etat Islamique, offrant sa médiation, appréciée parce que discrète, pour la solution des crises, les grandes (l'Iran où son rôle a été particulièrement apprécié par les Etats-Unis) et les petites (enlèvements d'Européens)

 Pour autant, a-t-il fait de l'Omanais un homme nouveau, alliant la tradition et la modernité ? Une distinction entre hommes et femmes s'impose. Les hommes portent avec élégance la longue tunique au col rond (didasha) généralement d'un blanc immaculé, mais parfois grise et noire, qui dissimule l'obésité. Elle est assortie d'un turban généreux ou d'une petite coiffe ronde colorée. Un seul homme peut en posséder une trentaine, elles sont harmonisées avec le liseré et le cordon de la didasha. L'Omanais des villes, dont le revenu est comparable à celui d'un Portugais, parait à l'aise avec tout ce qui représente la modernité, le portable, la voiture. Grand bénéficiaire de l'Etat Providence et de la politique d'omanisation mise en œuvre par le sultan, il trouve un emploi dans l'administration ou dans l'entreprise qui ne peut recourir exclusivement à la main d'œuvre étrangère mais sa productivité est faible.

La jeune Omanaise est instruite, elle réussit mieux dans les écoles et les universités que son homologue masculin. Elle est présente dans les bureaux mais le poids de la tradition est pesant. Certaines portent avec une élégance faisant penser aux Iraniennes le hijab. D'autres, même en ville, ont le visage et le corps recouvert d'un niqab. Dans les villages, des hommes emmènent dans leur voiture des femmes en niqab dans les magasins. La polygamie est en recul et l'excision serait pratiquée sur les Omanaises d'origine africaine. Pour des occidentaux, il reste beaucoup de chemin à faire.

 Un sultan discret

Qui est au juste Quabus Bin Saïd ? Ici que le miracle comporte une part de mystère. Le sultan cultive la discrétion et le secret, même si les portraits de ce très bel homme, cavalier émérite et amateur de musique classique (un opéra grandiose tout de marbre blanc a ouvert récemment à Mascate) figurent dans tous les lieux publics. Cette discrétion est-elle en lien avec une homosexualité, sue de tous et tue par tous, qui se serait déclarée  à l'académie royale militaire de Sandhurst, où il se serait uni avec un anglais ? Il semble plutôt que ce soit un choix politique. Son audace notamment diplomatique, qui suscite l'hostilité de nombreux pays arabes, est tolérée parce qu'elle est discrète. Plutôt que s'agiter et paraître, il préfère influencer, agir et utiliser tous les leviers du pouvoir, en cumulant les fonctions, y compris celle de gouverneur de la Banque Centrale.

Cette action a des limites. Quabus veut certes le bonheur de son peuple mais un peuple constitué uniquement d'Omanais, à l'exclusion des étrangers, soit le tiers de la population. Venus généralement de pays d'Asie (Inde, Bangladesh, Pakistan) ces immigrés sont irremplaçables, d'autant que les Omanais se refusent à exercer un certain nombre de tâches, en particulier dans le tourisme. Leurs droits sont limités mais leur condition meilleure que dans les Emirats ou en Arabie Saoudite.

Les partis politiques interdits

Despote, il ne fait aucune place à la démocratie et les partis politiques sont interdits. Eclairé, il s'entoure de conseils et il a créé des institutions originales : assemblée consultative élue tous les quatre ans et une sorte de Chambre Haute dont il désigne les membres, parmi lesquels de nombreux hommes d'affaires.

Son despotisme s'étend à la religion. L'imamat ayant été supprimé, il se considère comme l'Imam d'Oman, sans ostentation pour autant. Il détermine l'interprétation de la charia dans un sens libéral, et le contenu des prêches du vendredi. Il finance la construction de nouvelles mosquées. Comme il n'est pas le seul financeur, le nombre de mosquées nouvelles est impressionnant. La Grande Mosquée du Sultan (2001) à côté de l'aéroport de Mascate, témoigne de son engagement religieux. Elle est la plus grande du pays et son architecture est délibérément éclectique combinant les influences indiennes et persanes, afin d'accueillir les musulmans de toute obédience. Cette ouverture religieuse est facilitée par l'Islam pratiqué par la majorité des Omanais, l'ibadisme.

L'ibadisme pourrait être la troisième explication du miracle. Apparu dès les origines, l'ibadisme omanais est tolérant, notamment dans le domaine des mœurs et respectueux des autres religions du livre. Les travailleurs étrangers peuvent pratiquer librement. Nous l'avons constaté pour des immigrés chrétiens du Kerala.

 Premier défi, gérer la chute des prix pétroliers

Miracle, certes, mais miracle éphémère, qui pourrait s'évanouir comme un mirage. C'est ce qu'affirment une partie des observateurs en relevant les trois défis du sultanat.

Le premier est l'effondrement du prix des hydrocarbures. Ils représentent 40% du PIB et au moins 80% des recettes budgétaires, l'équilibre des finances publiques impliquant un prix de l'ordre de 80 dollars le baril. En 2014, le PIB est en recul et le budget en déficit. En 2015, la situation devrait s'aggraver, sauf une remontée improbable et spectaculaire des prix. Certes, les réserves en devises sont substantielles mais elles ne sont pas toutes mobilisables immédiatement. Certes, il existe des marges de manœuvre budgétaires et les dépenses prévisionnelles sont en baisse de plus de 10%. Les subventions aux produits de consommation sont réduites et certains grands projets sont ralentis ou ajournés. Une autre marge de manœuvre est l'emprunt extérieur, le pays étant peu endetté et les banques internationales commencent à s'intéresser à Oman.

Si les prix des hydrocarbures restaient bas plusieurs années, l'équilibre social, fondé sur une redistribution de la rente serait menacé. Les prestations sociales diminueraient, des impôts devraient être créés et les Omanais devraient travailler plus et mieux.

Une telle inflexion suppose un pouvoir légitime et pédagogue tandis que la politique de diversification de l'économie- déjà amorcée- devrait être accélérée.

Quelle sécurité extérieure et intérieure ?

Le second défi est la sécurité extérieure et intérieure. Dans une région agitée par des guerres de toute sorte, Oman pourra t'il rester la Suisse du Moyen Orient? Le danger le plus immédiat vient de son voisin, le Yémen engagé dans des conflits dont on ne voit pas l'issue. Le sultanat en est parfaitement conscient. Il dispose d'une véritable armée et il a bouclé la frontière. Il entretient des relations de coopération avec les tribus situées des deux côtés de la frontière et la vigilance de ses services secrets et de sa police est extrême. Tout ce dispositif a été pour l'instant efficace. Constatons que Daech n'a pu infiltrer aucun commando et qu'il n'y a pas eu d'attentat.

Le troisième défi est la succession du sultan. Le septuagénaire Quabus est atteint d'un cancer, et il fait de longs séjours en Allemagne où il est soigné. La succession d'un autocrate n'est jamais chose facile et s'il est homosexuel la difficulté croit. Les autorités sont rassurantes. S'il n'a pas désigné d'héritier, il a fixé les règles. Des conseils seront réunis et s'ils ne parviennent pas à faire un choix parmi les quatre-vingt membres de la famille éligibles dans un délai de trois jours, une enveloppe sera ouverte sous le contrôle du Conseil National de Sécurité. Elle contient le nom du nouveau sultan.

Tous ces défis peuvent être relevés. Le risque est celui de la simultanéité. Il est probable que le successeur ne sera pas paré de toutes les qualités de Quabus. Si le nouveau sultan avait à résoudre en même temps une crise de sécurité et une crise sociale, aura-t-il la légitimité et la capacité pour y faire face ? Nul doute que les chancelleries continueront à suivre de près ce qui se passe à Mascate.

On peut s'étonner qu'on parle aussi peu d'Oman à Paris, en dehors du tourisme et de quelques projets d'investissements. La discrétion est recherchée par le sultan et son ambassadeur à Paris. Mais cette règle ne vaut pas pour nos médias. Il est vrai que la position de la France est relativement modeste, en dépit de notre présence ancienne dans l'océan indien. Les relations remontent à Louis XIV mais Oman, relais entre l'Angleterre et son empire des Indes, ne pouvait diversifier ses relations avec l'Europe en nouant des relations étroites avec un pays concurrent.

 En 2015, nos exportations ne représentent que 2% de l'ensemble et nous occupons la quatorzième place. Il faudrait ajouter les exportations militaires et les marchandises qui passent par Dubaï, voire par la Turquie (voitures Renault). Notre place est meilleure pour les investissements, la quatrième (bien loin du Royaume Uni) Elle est significative dans le domaine de l'eau et de l'énergie (Degrémont, Engie, Véolia)

Notre présence culturelle est de qualité (musée franco-omanais de Mascate, archéologie) mais nos moyens sont limités. Comme dans presque tous les pays, le conseiller culturel est quasiment seul. La francophonie reçoit un renfort inattendu : les Omanais revenus d'Afrique Noire (Ruanda, Burundi) et les Maghrébins, les centaines de Tunisiens recrutés comme professeurs et les Algériens travaillant dans le secteur de l'ingénierie et le pétrole.

 En 2016, ce qui importe le plus dans les relations franco-omanaise, c'est un dialogue politique de haut niveau sur les rapports de force au Moyen-Orient, l'évolution des conflits et la sécurité impliquant des échanges d'information. Espérons que ce dialogue existe, même s'il se doit d'être discret.

 Pierre-Yves Cossé

23 Mars 2016

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Commentaires
a écrit le 28/03/2016 à 21:21 :
L'ibadisme, connu aussi sous le nom de karidjisme, est le troisième courant de l'islam après le sunnisme et le schisme.
Dès la mort du prophète, cette branche de l'islam s'opposait aux conflits naissants entre les futurs sunites et schistes en défendant la spiritualité de l'islam plutôt que des enjeux liés à la succession du prophète. D'où une vision pacifiste et non conquérante de l'islam.
a écrit le 28/03/2016 à 18:05 :
L'ibadisme est une doctrine de l'islam pacifique et non expansionniste ce qui tout le contraire du sunisme qui est beaucoup plus agressif et cherche a dominer
a écrit le 28/03/2016 à 13:34 :
La géographie dicte la culture, l'Oman, par les routes commerciales qui le traversent, est soumis aux influence de la Perse, de l'Inde, de l'Arabie, de l'Afrique de l'est, un état maritime, commerçant et donc tolérant, qui lui a fait modifier et adapter l'Islam à ses propriétés locales. Cet état est en quelque sorte le pendant oriental du Liban mais version océan indien.

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