Le progrès, idée d'avenir
Philippe Boyer

Photo d'illustration
LT / Adobe Firefly
Philippe Boyer

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Nous en avions rêvé : dans le ciel parisien des Jeux Olympiques organisés l'été dernier, nous nous étions préparés à voir circuler une myriade de taxis volants électriques capables de décoller à la verticale grâce à leurs rotors. Ce rêve attendra. La société allemande, Volocopter, à l'origine de ce projet qui, sur certains aspects, n'était pas sans rappeler le film culte « Le Cinquième Élément », dans lequel Bruce Willis pilotait un taxi volant, s'est récemment crashée.
Et comme pour refermer les pages de ce vieux magazine des années 1970 dans lequel les années 2000 étaient représentées comme un eldorado d'innovations et de découvertes, le dépôt de bilan de la startup s'est doublé d'une annulation, par le Conseil d'État, de l'arrêté créant une plateforme parisienne de décollage et d'atterrissage de ce type d'engins.
On objectera que cet incident de parcours ne doit pas être de nature à nous faire douter en rappelant que nous vivons toujours dans une civilisation mue par le progrès, singulièrement technologique, et que demain, c'est promis..., nos cieux et nos routes seront parcourus par des flottes de taxis volants et de voitures autonomes. Bref, que cette mobilité du futur participera elle aussi à cette « marche en avant », étymologie du mot « progrès ».
Pourtant, et sans avoir besoin de tomber dans les excès de ceux qui, par principe, se déclarent viscéralement allergiques à cette idée de progrès au motif que le « technosolutionniste » serait l'idéologie dominante, l'idée de progrès en tant que force motrice capable d'améliorer la condition humaine, a perdu en crédibilité. Plusieurs raisons à cela. D'abord, parce que la profondeur de la notion de progrès a peu à peu été éclipsée par l'usage du mot innovation.
Au premier, l'idée d'une amélioration globale visant le bien commun, alors qu'au second, la notion plus restrictive de mise en œuvre d'idées - faire autrement - sans nécessairement que ces dernières garantissent toujours un bénéfice à long terme. Pire, la confusion entre ces deux termes utilisés comme synonymes contribue parfois à faire passer l'idée de « progrès » comme un péril à l'instar de la haine technologique des détracteurs du compteur Linky, appareil présenté comme devant constituer un « progrès » écologique.
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Quelque part, la défiance et la suspicion envers l'intelligence artificielle procèdent de cette même logique : rejeter en bloc une avancée technologique au motif qu'elle ne constitue pas un progrès, tout au plus une « brique » technologique supplémentaire qui, certes fait de nous des êtes « augmentés », mais qui a, par ailleurs, présente des « externalités » négatives.
Ensuite, parce que cette notion de progrès n'a plus la même portée politique qui pouvait être la sienne lorsqu'elle s'est imposée pendant son « âge d'or », du siècle des Lumières jusqu'au début du XXe siècle. À cette période, et jusqu'à ce que la Première Guerre mondiale marque une rupture en tant que guerre industrielle et technologique, le progrès était inscrit comme un processus linéaire qui « va du moins bien au meilleur, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la civilisation », comme en atteste cette définition du Grand Larousse à la fin du XIXe siècle (1) grandement influencée par les conceptions philosophiques des positivistes (Auguste Comte).
Tout au long de ces presque trois siècles, en particulier en Europe, le progrès était alors « enchâssé » dans une vision politique consistant à émanciper l'Homme de sa condition. Au nom d'un avenir tendant vers le meilleur, aidé en cela grâce par de très nombreuses découvertes scientifiques, le genre humain était embarqué dans une dynamique qui, à défaut de pouvoir tout de suite cueillir les fruits de ce progrès, avançait la promesse que tous ces efforts profiteraient tôt ou tard aux futures générations, sorte de lien temporel permettant de donner du sens et d'éclairer l'avenir.
On ne peut que se désoler que cette notion de progrès désirable ne soit plus au goût du jour ou pour le moins qu'elle ne soit plus que rattachée à des causes qui ne sont pas à la hauteur des enjeux.
À l'heure où l'Humanité doit faire face à d'immenses défis (démocratiques, environnementaux, sociaux, économiques, technologiques...), il serait temps de réhabiliter le mot progrès pour l'extraire de sa gangue technologique tout en lui donnant à nouveau une portée politique qui intègre temps long, responsabilité et confiance en l'avenir. Tel est le sens de l'essai « Pouvoir et progrès. Technologie et prospérité, notre combat millénaire » récemment publié par les deux prix Nobel d'économie 2024, Daron Acemoglu et Simon Johnson. Leur thèse, si tentée qu'il soit raisonnable de la simplifier à l'extrême en une phrase : il faut une réorientation démocratique de la technologie afin de favoriser une prospérité partagée.
Vaste dessein surtout à l'heure où la Silicon Valley a annexé la Maison-Blanche et que le nouveau Président, dans son discours d'investiture, a déclaré que sous son mandat « les États-Unis se considéreront à nouveau comme une nation de progrès, qui accroit sa richesse, étend son territoire (...) et porte notre drapeau dans de nouveaux et magnifiques horizons. Et nous poursuivrons notre destinée jusqu'aux étoiles, en envoyant des astronautes américains planter la bannière étoilée sur la planète Mars ». Pas sûr que la définition du mot « progrès » soit la même pour tous. Raison supplémentaire, pour que nous Européens, donnions urgemment à ce mot une nouvelle dimension.
La très attendue « boussole de la compétitivité » qui devrait être sous peu présentée par Commission européenne devrait, souhaitons-le ardemment, pousser cette idée de progrès au service de la relance de l'économie du Vieux Continent dans la course mondiale. Face au rouleau compresseur américain et aux ambitions impérialistes de la Chine, il est temps de faire du progrès une idée d'avenir.
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(1) Cité in l'hebdo « Le Un », 8/1/25
Philippe Boyer