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OpinionsVu de Bruxelles

Mario Draghi, tout le monde le critique, personne ne le conteste

Photo de Florence Autret

Florence Autret, à Bruxelles

Publié le 09 janvier 2016 à 09:00 - Mis à jour le 11 janvier 2016 à 11:08

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La politique monétaire des taux bas initiée par le président de la Banque centrale européenne (BCE) est critiquée pour son laxisme du côté de l'Allemagne et pour sa timidité pour les partisans de la relance. Pour autant, ses pouvoirs ne sont pas remis en cause. Explications.

Pour les uns, il en fait trop, pour les autres pas assez. Selon un sondage commandé par le quotidien conservateur allemand FAZ, les trois quarts de l'élite politique et économique allemande jugent la politique de Mario Draghi dangereuse. L'argument est connu : les taux bas et le rachat de dettes publiques détournent les gouvernements d'un indispensable assainissement budgétaire. De surcroît, l'assouplissement monétaire est devenu une véritable plaie pour les créanciers et les investisseurs qui placent désormais à perte. D'autres, au contraire, suite à la dernière décision de baisse des taux, ont critiqué son manque d'audace. Les marchés auraient aussi aimé que le programme de rachat de titres soit au contraire renforcé... Soit. Un banquier central satisfait rarement tout le monde.

Suppôt de la finance internationale

En attendant, alors qu'à Bruxelles le président Juncker tente en vain d'éteindre les multiples incendies qui menacent la maison Europe en ce début d'année : référendum britannique, rétablissement des frontières, réformes liberticides en Pologne, Mario Draghi, arrivé en 2011 affublé du soupçon d'être un suppôt de la finance internationale, est aujourd'hui le seul dirigeant européen dont les décisions sont contestées... mais pas les pouvoirs ! Et Dieu sait qu'il en a grignoté ces dernières années, au point de reléguer la présidence de Jean-Claude Trichet - pourtant salué en son temps comme le « sauveur de l'Europe » - au rayon de la préhistoire de l'euro.

La FED comme modèle plutôt que la Bundesbank

Commençons par la politique monétaire. Qui aurait parié encore en 2010 que la BCE finirait par racheter de la dette publique, qu'en quelques années elle abandonnerait le modèle de la Bundesbank pour celui de la FED ? Jean-Claude Trichet s'était refusé à franchir le pas et stérilisait systématiquement ses opérations de refinancement. La transition d'un modèle à l'autre s'est faite pas à pas depuis la déclaration historique de septembre 2012 selon laquelle il ferait « tout ce qui est nécessaire » pour sauver l'euro. Mais elle s'est faite au point de faire exploser le bilan de la BCE en 2012 et 2013 et de poursuivre désormais, presque sans histoire, un programme de rachat de dettes publiques pour lequel Mario Draghi a les mains libres jusqu'à mars 2017.

Sur le terrain glissant de la surveillance du système financier, l'Italien partait de zéro. Tout juste, la BCE veillait-elle jusqu'à 2014 sur quelques indicateurs de stabilité financière. A la faveur de la crise espagnole de 2012, Mario Draghi impose la vieille idée de l'union bancaire, contrepartie implicite du « bazooka » de l'OMT. Désormais, la BCE  assure la surveillance de 124 banques représentant les 4/5e des actifs bancaires. Si les législateurs européens décidaient demain d'adopter finalement le projet de réforme structurelle des banques, c'est elle qui déciderait comment découper BNP Paribas ou Société Générale en tranches.

L'aventure périlleuse des « troïka »

Last but not least : la politique macro-économique. Embarquée, sous Jean-Claude Trichet, dans l'aventure périlleuse des « troïka », ces équipes de fonctionnaires envoyés dans les pays sous assistance, la BCE courrait le risque de se voir reprocher de s'immiscer dans du micro-management social et économique (réforme du marché du travail, des retraites, politique fiscale). On se souvient aussi du tollé soulevé par la lettre envoyée en août 2011 par Jean-Claude Trichet au Premier ministre italien Silvio Berlusconi. Mario Draghi s'y prend différemment. Quand la crise grecque a traversé un nouvel épisode paroxystique en juillet 2015, il a sonné la fin de la récréation en retirant (ou plutôt en restreignant fortement) son soutien en liquidité aux banques hellènes. Alexis Tsipras n'a eu aucun mal à interpréter la manœuvre : il avait quelques heures pour accepter les conditions de ses créanciers, sans quoi son pays quittait l'orbite de la planète euro.

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Les nuances qui colorent son directoire

Et quand il s'agit de doser consolidation budgétaire et réformes, sujets dont Jean-Claude Trichet s'était arrogé le monopole, Draghi, lui, laisse s'exprimer les nuances qui colorent son directoire avec, d'un côté, le Luxembourgeois Yves Meersch et l'Allemagne Sabine Lautenschläger, fidèles à l'orthodoxie monétaire et budgétaire, et, de l'autre le Belge Peter Praet, le Français Benoît Coeuré et le vice-président Vitor Constancio, plus keynésiens.

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Bref ! Il peut jouer sur de multiples tableaux. Mais il ne peut pas tout. La BCE a sauvé l'euro, c'est certain. Mais elle n'a rien pu faire contre la double récession aggravée - sinon provoquée - par une vague de consolidation budgétaire coordonnée suicidaire dans toute la zone euro (son impact a atteint 8 à 10% de PIB en France, Allemagne, Italie et Espagne entre 2011 et 2013). A présent, Mario Draghi plaide pour une union fiscale... dont pas un seul parti de gouvernement en Europe n'ose se faire le champion. L'Italien a certes des arguments. Mais un Conseil des chefs d'Etat européens - qui rendent compte à des parlements - est autrement plus difficile à piloter qu'un directoire de banque centrale. En 2010, Angela Merkel ralliait péniblement le sien au premier plan de soutien à la Grèce sous le prétexte que : « si l'euro échoue, l'Europe échoue ». A présent, la question est plutôt : si l'Europe échoue... l'euro survivra-t-il ?

Florence Autret, à Bruxelles

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