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Pour un Darpa européen !

Photo de Philippe Mabille

Philippe Mabille

Publié le 30 octobre 2017 à 15:31 - Mis à jour le 30 octobre 2017 à 15:39

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La Defense Advanced Research Projects Agency (ou Darpa) a été à l'origine de la plupart des innovations de rupture qui font aujourd'hui notre quotidien : Internet (Arpanet), le GPS, l'intelligence artificielle... Autant de projets pensés par et pour la puissance militaire américaine et qui ont trouvé des applications civiles révolutionnaires. Ces ruptures technologiques sont désormais au coeur de la superpuissance économique des États-Unis et de son bras armé, la Silicon Valley.

La Darpa travaille aujourd'hui sur les exosquelettes, les robots, les interfaces neuronales, le génome humain ou les drones : les technologies qui feront notre futur. Elle prépare ainsi le maintien de la domination technologique de l'Amérique, dans un xxie siècle qui sera caractérisé par la guerre des intelligences.

Une guerre qui oppose déjà les États-Unis et la Chine et dans laquelle l'Europe divisée fait figure de naine, condamnée à regarder passer les trains. L'Europe, et singulièrement la France, a pourtant les ressources, scientifiques et économiques, pour engendrer à son tour des innovations de rupture susceptibles de changer le monde. À l'heure de l'intelligence artificielle et du génome humain, toutes les cartes économiques mondiales sont sur le point d'être redistribuées. En cinq ans, la voiture autonome est passée du stade d'idée à celui de prototype. Dans cinq ans, elle circulera dans nos villes. Qui peut dire que dans dix ans il n'y aura pas des voitures volantes ?

L'école française de mathématiques produit les meilleurs cerveaux du monde, cerveaux que l'on retrouve d'ailleurs, achetés à prix d'or, dans les laboratoires de la Silicon Valley. Le prix d'un bon spécialiste en intelligence artificielle se chiffre en millions de dollars. Face à cela, nos « labos », sur le plateau de Saclay, au CEA (Commissariat à l'énergie atomique), à l'Institut Pasteur font figure de « parents pauvres », alors qu'ils n'ont rien à envier en compétences à ceux des meilleures universités américaines ou chinoises.

Bien sûr, il y a le CNRS, d'innombrables dispositifs de soutien à l'innovation « incrémentale », Bpifrance, des entreprises de haute valeur technologique comme Thales, Safran, Airbus, Atos (qui a racheté Bull et travaille sur l'ordinateur quantique). Mais cela ne suffit pas. Pour exister demain, la France et l'Europe doivent prendre conscience de la réalité de leur retard technologique et mettre en place un puissant instrument public de soutien aux innovations de rupture, qui puisse intervenir aux côtés des fonds privés. Ceux-ci se tournent désormais vers les deep tech, pour profiter du nouveau cycle de l'innovation, mais leur capacité à prendre des risques à long terme est forcément moindre que celle de l'État, qui a en quelque sorte l'éternité devant lui.

Après des années de tergiversations, le sujet est enfin en train de prendre une dimension politique. Emmanuel Macron, il faut le reconnaître, est le premier président de la République à porter la nécessaire revalorisation du savoir scientifique dans nos sociétés. Ministre de l'Économie, il avait lancé l'Alliance pour l'industrie du futur pour concentrer les efforts de recherche sur les quelques technologies d'avenir dans lesquelles la France peut espérer faire la différence. Le chef de l'État devrait lancer dans les prochaines semaines le fonds d'investissement pour l'innovation, doté de 10 milliards d'euros, financé par l'argent des privatisations, qu'il avait annoncé pendant sa campagne. Ce sont de bonnes idées, mais les moyens mis sur la table sont sans commune mesure avec l'enjeu. Ce fonds, qui ne dépensera que les intérêts et dividendes qu'il génère, soit 200 millions d'euros par an, a besoin d'être dix ou vingt fois plus gros pour réellement changer la donne.

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En outre, on peut s'interroger sur la pertinence de l'échelon national en matière d'innovations de rupture. Le véritable défi, c'est d'amener ces nouvelles technologies sur le marché. Or le marché français est bien trop petit. Dans l'univers de l'intelligence artificielle, des nano et des biotechnologies, de la robotique ou du séquençage de l'ADN, il faut voir grand et mondial. Les investissements sont tellement longs et incertains que le retour sur investissement repose sur un marché global. Il faut donc raisonner à l'échelle de l'Europe.

C'est la raison pour laquelle un groupe de scientifiques et d'investisseurs vient de lancer un appel en faveur d'une initiative européenne pour booster les deep tech, les startups spécialisées dans l'innovation profonde, le Joint European Disruptive Initiative (Jedi, inspiré de Star Wars). Ce collectif milite pour la création d'un « Darpa européen », une agence européenne consacrée à l'innovation de rupture. Il s'agirait, à l'échelle de la France et de l'Allemagne d'abord, puis en l'étendant aux autres pays, de faire financer sur fonds publics une sélection de projets très disruptifs, très risqués, avec des tickets de 1 à 30 millions par projet, dans le cadre d'une structure « agile » et « légère », capable de travailler avec des startups, des universités ou des entreprises privées et d'amener ces innovations sur le marché.

L'Europe n'a pas beaucoup de temps pour espérer rattraper son retard. Si l'on en croit les experts, la domination technologique au XXIe siècle va se jouer dans les dix à quinze ans qui viennent. L'enjeu de souveraineté est tel qu'il mériterait que l'on fasse pour une fois abstraction des critères (au demeurant absurdes) du traité de Maastricht. L'Allemagne a des excédents budgétaires et la France a des mathématiciens : mettons le tout dans un shaker, agitons, laissons reposer et ce serait bien le diable qu'il n'en sorte pas une ou deux ruptures technologiques qui permettront à l'Europe et à son industrie de continuer à exister plutôt que d'être dominée par les géants technologiques américains et chinois.

Philippe Mabille

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