Comment remédier à la schizophrénie européenne ?

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Michel Santi est l'auteur de "Splendeurs et misères du libéralisme", ouvrage dans lequel il s'interroge sur les raisons de la crise qui secoue l'Europe.

 L?avènement de la monnaie unique européenne a exacerbé la dépendance des économies de l?Union à leurs exportations tout en les privant de tout moyen de se protéger contre un défaut de paiement. L?introduction de l?euro dans sa forme actuelle opérait en effet une distinction claire entre la souveraineté monétaire et la politique budgétaire de chaque nation membre. Dichotomie visant à restreindre les déficits publics de chaque membre et à réfréner les inclinations quasi-naturelles des politiques à dépenser. Tout le monde était du reste parfaitement conscient que l?indiscipline budgétaire et que le manque de rigueur fiscale seraient sanctionnés par les marchés, qui ne manqueraient pas de remettre en question ? jusqu?à leur solvabilité ? les éventuelles « cigales »? Ainsi, cette tare congénitale ? l?absence de souveraineté monétaire ? fragilisait l?ensemble de la construction européenne en propulsant au premier plan la problématique, pourtant relativement bénigne, des déficits publics. C?est comme si l?ensemble du système immunitaire de l?Union était subitement mis hors service. Par l?absence d?une banque centrale libre d?injecter des liquidités en direction des finances publiques des membres nécessiteux et par manque de budget fédéral adossé sur la force de frappe de la Banque centrale européenne.

La crise de la dette européenne et les déboires budgétaires des pays périphériques doivent donc être replacés dans leur contexte?qui nous démontre que le narratif selon lequel ce sont les nations dépensières et peu rigoureuses qui en seraient responsables est manifestement erroné. Tous les membres jouaient effectivement le jeu de la discipline budgétaire préalablement à l?implosion de la crise et, ce, sous la pression ? non pas tant du traité de Maastricht ? que surtout des marchés financiers. Pourtant, l?inexistence de tout processus de coordination fiscale et budgétaire, comme le défaut de souveraineté monétaire, ont permis le développement d?une crise d?un genre nouveau. C?est comme si le virus qui avait atteint l?Union européenne était un mutant, entre celui de la crise américaine ? bancaire et immobilière ? et celui de la crise des pays émergents, traditionnellement purement financière. Virus mutant donc, qui ne pouvait se combattre avec les remèdes applicables aux Etats-Unis ? c?est-à-dire comme une crise circonscrite aux frontières nationales -, ni avec les armes utilisées par les émergents, c?est-à-dire la relance par les exportations via la dévaluation monétaire. Cette absence de prêteur en dernière instance a donc rapidement fait évoluer la crise du secteur privé en une crise budgétaire souveraine qui pouvait dès lors ? et qui ne manquerait pas de ? s?auto-alimenter.

Pire encore puisque le système de refinancement européen autorisait les banques nationales à soutenir leur Etat de tutelle, faisant ainsi dégénérer cette crise budgétaire en une étreinte fatale où les banques renflouaient leur Etat, qui les secourerait à son tour? Une crise similaire aux Etats-Unis impliquant des Etats et des banques locales aurait été gérée sur un plan strictement national par le sauvetage de certains établissements et par le renflouement des Etats en question grâce à des transferts de capitaux. La souveraineté monétaire des membres de l?Union les aurait par ailleurs autorisé à affronter la crise comme est en serait capable une économie émergente. Cependant, faute de disposer des atouts conférés par un organe de transfert de fonds ou d?une banque centrale digne de ce nom, les nations périphériques européennes sinistrées ont dû subir des attaques sur leurs obligations souveraines dont les rendements se sont envolés. Les marchés leur ayant ainsi chèrement fait payer de se retrouver dans une position boiteuse ? voire bâtarde ? où leur solvabilité était brusquement remise en question.

Cas d?école par excellence, l?Irlande vit sa consommation et sa croissance enregistrer des niveaux et une progression fulgurantes et, ce, grâce au sentiment de richesse induit par l?expansion de son marché immobilier à travers la courroie de transmission du crédit. Alimenté par cette euphorie des prêts immobiliers, le système bancaire irlandais ne devait-il pas enfler ? à l?instar de la grenouille de La Fontaine ? jusqu?à atteindre un volume cinq fois supérieur à l?économie de ce pays, et la dette extérieure irlandaise 1000% du P.I.B.en 2010 ? La crise importée par la suite des Etats-Unis et de Grande Bretagne ne s?est-elle pas conclue par un mouvement de panique sur le système bancaire irlandais dont le sauvetage a coûté 20 points de P.I.B. à la petite Irlande, dont le déficit budgétaire devait se creuser à 32% de son P.I.B. en 2010 ? Pression intenable exercée sur un pays qui subissait dès lors une fuite de capitaux, faute de mécanisme de compensation intra-européen de solidarité. Autre cas de figure, à savoir celui de l?Espagne, qui a été confrontée à une tourmente de son système bancaire ne s?étant pas traduite en une dévaluation de sa devise sur le marché des changes?faute de marché pour coter la monnaie espagnole qui n?existait plus. C?est ainsi que, contrairement à la crise financière asiatique, la crise financière européenne n?a pu bénéficier de la soupape de la monnaie censée faire contrepoids (au moins partiel) aux terribles dévaluations intérieures.

Bref, les fondateurs de l?Union ont certes imposé des garde-fous très spécifiques visant à réduire à l?extrême le risque de défaut de paiement d?une nation membre. L?objectif fondamental du Pacte de stabilité et de croissance est certes de circonscrire l?accumulation excessive des dettes publiques. Pour autant, ? et très probablement obnubilés par la hantise allemande des déficits -, les pères fondateurs de Maastricht ont négligé la menace tout aussi existentielle d?un trop plein de dettes privées. Voilà qui explique pourquoi et comment l?absence totale de souveraineté monétaire des pays membres de la zone euro est aux fondements même de la crise. Et voilà également pourquoi l?austérité qui pèse sur les budgets publics est sans effet. Car contrairement aux prévisions des économistes orthodoxes (c?est-à-dire la quasi-totalité de la profession !), les diminutions des dépenses publiques en Espagne, en Grèce et ailleurs n?ont certainement pas été compensées par une augmentation des investissements du secteur privé. En effet, ce dernier ? toujours très endetté ? s?est au contraire également mis à économiser par crainte (justifiée) d?un recul supplémentaire de l?activité économique, qui serait naturellement induite par la rigueur budgétaire. Une étude éloquente du F.M.I. démontre ainsi qu?un dollar de réduction dans la dépense publique ne soustrait pas 50 cents d?une économie, comme l?imaginait le courant dominant de la pensée et de la recherche économiques, mais plutôt ? 1,70 dollars !

Cette crise n?aurait donc nul lieu d?être si l?Union européenne était une authentique union monétaire comme les Etats-Unis, qui opèrent des transferts fiscaux entre leurs Etats en cas de besoin quand il s?agit de compenser les effets néfastes conjoncturels sur le budget d?une de leurs 50 étoiles. L?épisode européen n?est donc pas une histoire d?endettements publics, ni de balance des paiements déficitaire, et n?exige en conséquence nulle solution faisant appel à l?austérité ou à la sobriété budgétaires de ses membres. C?est cette schizophrénie statutaire instaurée entre la politique budgétaire et la monnaie d?une part et l?inexistence d?autre part de mécanismes de transferts intra-européens visant à réduire les déséquilibres qui ont façonné « une crise superflue et parfaitement évitable »(**).

*Michel Santi est un économiste franco-suisse qui conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre de l'O.N.G. « Finance Watch ». Il est aussi l'auteur de l'ouvrage "Splendeurs et misères du libéralisme"

** Titre de l'un des chapitres de "Splendeurs et misères du libéralisme"

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Commentaires
a écrit le 31/10/2013 à 15:03 :
Comment remédier à la schizophrénie européenne ?
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a écrit le 05/02/2013 à 9:47 :
Les dettes seront effacées lors de la mise en place de l'Union Transatlantique à partir de 2015...
a écrit le 05/02/2013 à 9:18 :
...en prenant des hallucinogènes ou anti dépresseurs, les Français en sont friands, parait- il....
a écrit le 05/02/2013 à 8:42 :
Il y a quand même une solution. Faisons une dévaluation rampante en baissant nos prix (loyers compris) et nos salaires de 3% par an ! C'est exactement ce que les allemands ont fait depuis 10 ans. Pourquoi pas nous ?...
a écrit le 05/02/2013 à 8:04 :
Tout cela est bien beau mais il faut cultiver notre jardin. Et hop ! 400 euros aux zinstits...
a écrit le 05/02/2013 à 3:45 :
La guerre des monnaie, le dumping social et le dumping des salaires sont la conséquence logique des déséquilibres des balances commerciales entre les pays. Ce que l'Allemagne fait depuis des décennies, croissance économique aux dépens des autres pays que l'on inonde de produits industriels Made in Germany, la Chine, le Japon et d'autres essayent aussi de le faire.
Il faut donc autoriser le protectionnisme dans une certaine mesure officiellement, puisque en fait les pays les plus fort peuvent le faire par des moyens déguisés alors que les pays avec moins de ressources ne pourront pas se le permettre.
Un possibilité serait d'autoriser la TVA à deux taux, majorée pour tout produit importé, minorée pour la production locale, ce qui devrait inciter à investir et produire le plus possible dans le pays ce qui est destiné au marché local.
La Mercedes destinée au directeur de banque Madrilène ne doit pas forcement être construite en Allemagne et par des Allemands, elle peut être construite en Espagne par des Espagnols, ce qui non seulement réduirait le chômage des jeunes en Espagne (actuellement environs 60%) mais réduirait également le déficit de la balance du commerce de l'Espagne et par conséquent également le déficit budgétaire grâce au impôts et cotisations divers sur les revenus des emplois ainsi créés.
a écrit le 04/02/2013 à 20:54 :
Ce brave monsieur oublie l'essentiel,c'est à dire le role de l'énergie dans le raisonnement économique.Travail et énergie sont de même nature et sont doivent être associés pour financer les charges sociales?Qui le comprendra?
a écrit le 04/02/2013 à 19:42 :
Rien de neuf sous le soleil. La question est de savoir si on peut le voir le monde que d'un seul oeil, si la reponse est oui alors on peut imaginer un monde qu'avec des solutions. Dans ce monde, l'Italie avec une dette de 120% de son PIB emprunterait au taux allemands, la grece transfererait une partie de sa dette, a l'Allemagne, etc Le pb est qu'un jour il sera necessaire d'ouvrir les 2 yeux et d'accepter l'idee selon laquelle il faut rembourser ses dettes.
a écrit le 04/02/2013 à 18:53 :
une analyse judicieuse argumentée par un texte très bien écrit, bel ouvrage.
a écrit le 04/02/2013 à 17:09 :
On pourrait également ajouter que les "marchés" ont spéculé sur les obligations des états les plus faibles, en connaissant la position de la BCE et la position des pays dont les banques sont les plus créditrices envers ces états. C'est à dire l'Allemagne et la France en particulier. La position "moraliste" de l'Allemagne (la France faisant plutôt profil bas) est uniquement destinée à faire profiter ses banques, fortement exposées, du paiement complet (sauf pour la Grèce) de ces obligations et des intérêts associés, tout en bénéficiant de la baisse éhontée du coût de sa propre dette. Les positions de l'Allemagne et de la France dans cette affaire n'ont pas l'air d'être jugées indignes mais au contraire très judicieuses. Cette position de style FMI vieille école n'est pas à leur honneur dans la construction fiscale et budgétaire de l'Europe. Surtout après avoir bénéficié de l'absence de sanctions lorsqu'elles ne respectaient pas les limites de leurs déficits.

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