Gilbert Cette : "Il n'est jamais trop tard pour réformer ! "

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Gilbert Cette, professeur à l'Université d'Aix-Marseille
Gilbert Cette, professeur à l'Université d'Aix-Marseille (Crédits : DR)
Les dernières annonces d'Emmanuel Macron en matière de réformes vont loin, elles sont porteuses de croissance, estime l'économiste Gilbert Cette, professeur à l'Université d'Aix-Marseille. A condition, bien sûr, que le gouvernement ne recule pas.

En 2015, la France ne pourra pas respecter ses engagements en matière de baisse du déficit public. Est-ce grave ?

Le discours tenu par le gouvernement français au niveau européen est clair. La France va tout faire pour se mettre dans une situation garantissant que les engagements budgétaires seront respectés. Comment ? Outre par des ajustements de finances publiques, en lançant des réformes structurelles, concernant aussi bien le marché des biens que celui du travail, qui ne peuvent qu'améliorer la situation économique en dynamisant la croissance.
Assurément, la mise en œuvre de telles réformes ne peut que crédibiliser nos engagements budgétaires, en facilitant leur respect par une croissance plus forte. La multiplication récente des annonces n'est sans doute pas sans lien avec l'aiguillon qu'exerce la nécessité de respecter nos engagements.
Bien sûr, ces engagements budgétaires auraient été plus faciles à respecter si des réformes structurelles ambitieuses avaient été engagées plus tôt sur les marchés des biens et du travail. Depuis deux ans et demi, elles n'ont pas réellement été au rendez-vous des décisions de politique économique. Concernant le marché du travail, l'accord interprofessionnel du 11 janvier 2013 a entr'ouvert de nombreuses portes, qu'on pensait auparavant fermées, mais sans aller vraiment plus loin, depuis. Ainsi, par exemple, seuls six accords de maintien de l'emploi ont été conclus dans les entreprises depuis la loi de juin 2013 qui a transposé cet ANI, car les procédures ont été trop verrouillées.
Quant à l'accord sur la formation professionnelle, s'il va dans la bonne direction, il manque terriblement d'ambition. Du côté du marché des biens, rien n'a encore été réellement fait.

Il est donc trop tard ?

Non, il n'est jamais trop tard pour réformer ! Et grâce aux réformes, les engagements budgétaires seront plus faciles à tenir à l'avenir. A très long terme, si l'on combine des réformes très ambitieuses du marché du travail et du marché des biens, il est possible d'accroître le PIB de 6% . C'est loin d'être négligeable...

Les annonces récentes sont-elles suffisamment ambitieuses, de votre point de vue ?

Elles sont indéniablement fortes. On apprend tous les jours de nouveaux contenus. Les domaines concernés sont non seulement les professions protégées, services, aux ménages et aux entreprises -architectes, notaires...- mais aussi le transport -cars-, l'ouverture du commerce le dimanche, les Conseils de Prud'hommes... Cet ensemble de questions est d'une importance cruciale. Il existe donc une volonté forte s'agissant des annonces. Mais restons prudents : l'histoire nous apprend qu'après les annonces, les ambitions peuvent s'émousser. Nul doute que ces professions vont chercher à se défendre.


Et la baisse des charges des entreprises ?

Cette réforme -le CICE et le pacte de responsabilité- se rattache à la famille des dévaluations fiscales. Elles ont des effets significatifs, mais transitoires. Ces dévaluations ont vocation à accompagner des réformes structurelles, dont nous avons le plus besoin.


Cette politique de l'offre n'est-elle pas décalée, alors que la zone euro souffre d'abord d'un problème de demande ?

L'Allemagne a un fort déficit de demande, dont témoigne un excédent de la balance extérieure courante considérable, de l'ordre de 7% du PIB. D'où tous les appels dirigés ver Berlin, en faveur d'un accroissement de la demande intérieure, via l'investissement par exemple.

Pour la France, c'est différent, puisque nous affichons un déficit courant. Certes, il n'est pas alarmant, entre 1 et 2% du PIB. Néanmoins, il signifie que la demande, en France, est supérieure à l'offre compétitive des producteurs y résidant. Ceux-ci ne pâtissent pas d'un déficit de demande : ils ne sont pas en mesure de répondre de façon suffisamment compétitive à celle qui leur est adressée...
Sans dégrader la demande, il faut donc restaurer les conditions de l'offre compétitive. La dévaluation fiscale s'inscrit dans cette logique, dont les effets peuvent être rapides et nets, mais seulement transitoires. D'où le besoin de réformes structurelles dont les effets plus progressifs prendront le relai.
L'analyse que Philippe Aghion, Elie Cohen et moi défendons dans notre ouvrage* est que la politique économique devrait actuellement reposer sur quatre pieds. Le premier, c'est le respect des engagements européens. Le deuxième, c'est la mise en œuvre de réformes structurelles, qui va dynamiser la croissance et faciliter la consolidation budgétaire : les gains en croissance amèneront des recettes fiscales et permettront d'économiser sur les dépenses. Le troisième, c'est la dévaluation fiscale que nous avons évoquée. Enfin, le quatrième, c'est la lutte contre les inégalités, de revenus entre autres, et les efforts en faveur d'une plus grande mobilité sociale.


Quelle est la croissance potentielle -croissance possible sans inflation- en France, aujourd'hui ? Certains parlent de 0,5%, voire encore moins...

C'est possible, en effet. D'où l'importance des réformes, dont on peut attendre un retour substantiel.

N'assiste-t-on pas, avec ce chômage constant, à une perte de capital humain ?

Oui, mais on peut y remédier. Comment ? En associant cet ensemble, de réformes ambitieuses, gage de à terme de plus croissance et de pouvoir d'achat des ménages (et qui permettront d'éviter des hausses d'impôts), à celle de la formation professionnelle. Il s'agit de réformer la formation professionnelle, bien au-delà des tentatives récentes. Sous ces conditions, en rétablissant l'offre compétitive, on pourra faire baisser le taux de chômage, et les risques d'érosion du capital humain seront réduits.

Quid du marché du travail ?

Il a besoin d'un big bang social. Beaucoup d'entreprises sont effrayées par l'embauche, car le code du travail est rigide, épais. Manier sa complexité décourage. Il a un caractère complexe et intrusif. Cette complexité est homogène malgré la diversité des situations individuelles.
Plutôt que d'aborder la réforme du code du travail domaine par domaine, il faut donner aux partenaires sociaux la latitude de déroger à tout ce qui ne relève pas droit international et de l'ordre public social. Aujourd'hui, les bons compromis qui pourraient être conclus dans l'entreprise, entre l'employeur qui a besoin de flexibilité, et les salariés qui peuvent l'accepter contre certaines contreparties, ne peuvent pas être trouvés. Il faut qu'ils soient rendus possibles. Ces réformes contribueraient à plus de prise de risque, et donc de productivité et de croissance.


Reste à savoir comment ses réformes permettraient de regarnir les carnets de commandes des entreprises...

Elles y contribueraient, via quatre canaux. Le premier : en réformant, en supprimant des rentes, on aboutit à des transferts de pouvoir d'achat vers les ménages, sans préjudice pour la compétitivité.

Et sans perdant ?

Quand Free est apparu dans le téléphone mobile, ce sont les trois insiders, les trois opérateurs déjà en place, qui ont perdu. En revanche, tous les ménages et entreprises y ont gagné, grâce à la baisse des prix des télécoms.

Quels sont les autres canaux ?

L'aiguillon de la concurrence plus forte sera facteur de gains de productivité: ces gains peuvent être redistribués soit sous forme de profits, qui permettent d'investir, soit sous forme de baisses de prix qui bénéficient au pouvoir d'achat et à la compétitivité.
Les deux derniers canaux sont indirects. Ils jouent du côté des entreprises aval : quand les entreprises en amont se réforment, les entreprises aval qu'elles fournissent paient leurs consommations intermédiaires moins cher. Elles sont alors incitées à innover, sachant que le fruit de leurs innovations sera moins capté par le secteur amont, et, c'est le quatrième canal, l'effet sur la profitabilité leur donne plus de moyens pour investir.

Les expériences étrangères nous montrent que des réformes structurelles ambitieuses peuvent avoir un effet très favorable et durable sur la croissance.

*Philippe Aghion Gilbert Cette et Elie Cohen, « Changer de modèle », Editions Odile Jacob, 2014.

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Commentaires
a écrit le 18/10/2014 à 6:44 :
Non, monsieur Cette, la taxe carbone pourrait avoir un role important si elle permettait de réduire le cout du travail, contrairement à ce qui est écrit page 234 de votre livre: "changer de modèle"
a écrit le 18/10/2014 à 0:47 :
Encore du blablabla qui va exploser dès la première réalité rencontrée...
a écrit le 17/10/2014 à 13:48 :
Cet "intello" est le prototype du technocrate "y-a-qu'à" qui produit des conceptions purement théoriques et abstraites se fracassant sur la première réalité venue et pire produisant des effets pervers totalement opposés aux buts poursuivis, une spécialité bien de chez nous (cf loi Alur, volte-face plus-values sur terrains bâtir, pour ne prendre que les plaisanteries les plus récentes!).

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