Oui, les économistes sont utiles

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(Crédits : Reuters)
On reproche aux économistes de ne pas avoir prévu les crises. Mais leur préconisations n'en ont pas moins contribué à améliorer le fonctionnement des économies et à... enrichir beaucoup de gens. Par Robert L. Shiller, prix Nobel d'économie

Depuis la crise financière mondiale et la récession de 2007-2009, la critique de la profession économique s'est intensifiée. Le fait que pratiquement tous les économistes professionnels, à l'exception de seulement quelques-uns, ne soient pas parvenus à prévoir l'épisode - dont les séquelles nous font encore souffrir - a conduit certains à questionner l'utilité des économistes pour la société. S'ils ont été incapables de prévoir quelque chose de si important pour le bien-être des gens, à quoi servent-ils ?

L'incapacité à prévoir les crises

En effet, les économistes n'ont pas réussi à prévoir la plupart des crises majeures du siècle dernier, y compris la grave crise de 1920 à 1921, la double récession coup sur coup en 1980 et 1982 ainsi que, la pire de toutes, la Grande Dépression qui a suivi l'effondrement du marché boursier en 1929. En recherchant dans les archives d'actualités de l'année précédant le début de ces récessions, je n'ai trouvé pratiquement aucun avertissement émanant d'économistes concernant une grave crise à venir. Au contraire, les journaux insistaient sur les points de vue des dirigeants d'entreprises ou des politiciens, qui avaient tendance à être très optimistes.

Un avertissement en... 1979

La seule déclaration ressemblant le plus fortement à un véritable avertissement est venue avant la crise de 1980-1982. En 1979, le président de la Réserve fédérale Paul A. Volcker avait fait savoir au Comité économique mixte du Congrès américain que les États-Unis faisaient face à des « circonstances économiques désagréables » et avait « besoin de décisions difficiles, de retenue, et même de sacrifices ». La probabilité que la Fed doive prendre des mesures drastiques pour lutter contre l'inflation galopante, ainsi que les effets de la crise pétrolière de 1979, rendaient très probable une grave récession.

Nul n'avait anticipé la grande dépression

Néanmoins, chaque fois qu'une crise était imminente au siècle dernier, le large consensus parmi les économistes était que ce n'était pas le cas. D'après ce que j'ai pu trouver, presque personne dans la profession - pas même des sommités comme John Maynard Keynes, Friedrich Hayek ou Irving Fisher - n'avait fait de déclaration publique anticipant la Grande Dépression.

Comme l'historien Douglas Irwin l'a documenté, une exception majeure a été l'économiste suédois Gustav Cassel. Dans une série de conférences à l'Université de Columbia en 1928, Cassel a averti d'une « dépression prolongée et mondiale ». Mais sa discussion, plutôt technique (qui portait sur l'économie monétaire et l'étalon-or), n'a forgé aucun nouveau consensus parmi les économistes, et les médias d'information n'ont communiqué aucune idée claire de l'alarme.

Les économistes défendraient en 2007 "l'efficacité des marchés"

Fait intéressant, les récits de l'époque ne révèlent que peu de signes de colère du public à l'encontre des économistes après que la catastrophe ait frappé en 1929. Dès lors, pourquoi le fait de ne pas avoir prédit la crise récente a-t-il eu des conséquences tellement différentes pour la profession ? Pourquoi a-t-il attisé - à la différence des échecs de prévision précédents - autant de méfiance à l'égard des économistes?

Une des raisons pourrait être l'impression que de nombreux économistes faisaient la promotion d'un air suffisant de « l'hypothèse des marchés efficaces » - un point de vue qui semblait exclure un effondrement des prix des actifs. Estimant que les marchés ont toujours raison, ils ont rejeté les avertissements de quelques simples mortels (y compris moi-même) qui estimaient que les actions et les logements étaient surévalués. Après que les deux marchés se soient écrasés de manière spectaculaire, la crédibilité de la profession a été touchée de plein fouet.

Une critique injuste

Mais cette critique est injuste. Nous ne blâmons pas les médecins pour avoir omis de prédire l'ensemble de nos maladies. Nos maladies sont en grande partie aléatoires. Même si nos médecins ne peuvent pas nous dire celles qui nous affecteront l'année prochaine, ni éliminer toute souffrance lorsque nous sommes malades, nous sommes heureux de l'aide qu'ils peuvent fournir. De même, la plupart des économistes consacrent leurs efforts à des questions très éloignées de l'établissement d'une perspective consensuelle sur le marché boursier ou le taux de chômage. Et nous devrions être reconnaissants qu'ils le fassent.

Dans son nouveau livre Trillion Dollar Economists, Robert Litan, de la Brookings Institution, estime que la profession de l'économie a « créé des milliards de dollars de revenus et de richesse pour les États-Unis et le reste du monde ». Cela semble être une belle contribution pour une profession relativement petite, surtout si nous faisons un peu d'arithmétique simple. Par exemple, l'American Economic Association (dont je suis le président élu) compte seulement 20.000 membres ; s'ils ont créé, disons, deux milliards de dollars de revenus et de richesse, cela fait environ 100 millions de dollars par économiste.

Les économistes ne sont pas riches, mais... ils ont fait des riches

Une personne cynique pourrait demander: « Si les économistes sont si intelligents, pourquoi ne sont-ils pas les personnes les plus riches du monde ? ». La réponse est simple : la plupart des idées économiques sont des biens publics qui ne peuvent être brevetées ou détenues d'une autre manière par leurs inventeurs. Juste parce que la plupart des économistes ne sont pas riches ne signifie pas qu'ils n'ont pas fait beaucoup de gens riches.

La chose amusante à propos du livre de Litan est qu'il détaille de nombreuses petites idées intelligentes sur la façon de gérer une entreprise ou de mieux gérer l'économie. Elles concernent les domaines des mécanismes optimaux de tarification et de commercialisation, de la réglementation des monopoles, de la gestion des ressources naturelles, de la fourniture des biens publics et de la finance. Aucune d'elles ne vaut ne serait-ce qu'un milliards de dollars mais, pris ensemble, la conclusion de Litan est en effet plausible.

L'impact réel des économistes

Le livre Better Living through Economics, édité en 2010 par John Siegfried, souligne l'impact sur le monde réel de ces innovations : le commerce des droits d'émissions, le crédit d'impôt sur ​​les revenus gagnés, les faibles tarifs commerciaux, les programmes d'incitation au travail, une politique monétaire plus efficace, la vente aux enchères des licences de spectre, la déréglementation du secteur des transports, les algorithmes de report d'acceptation, une politique antitrust avisée, une armée entièrement bénévole et l'utilisation intelligente des options par défaut pour promouvoir l'épargne-retraite.

Les innovations décrites dans les livres de Litan et de Siegfried montrent que la profession économique a produit une énorme quantité de travaux extrêmement précieux, caractérisés par un effort sérieux pour fournir une véritable preuve. Certes, la plupart des économistes ne parviennent pas à prévoir les crises financières - tout comme les médecins ne parviennent pas à prédire la maladie. Mais, comme les médecins, ils ont rendu la vie manifestement meilleure pour tout le monde.

Traduit de l'anglais par Timothée Demont

Robert J. Shiller, lauréat du prix Nobel en économie en 2013, est professeur d'économie à l'Université de Yale et le co-créateur de l'indice Case-Shiller du prix des maisons aux États-Unis. La troisième édition de son livre Exubérance irrationnelle vient d'être publiée.

© Project Syndicate 1995-2015

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Commentaires
a écrit le 03/02/2015 à 8:10 :
les économistes ne servent à rien. ils n'ont pas prévu la crise, ils ne comprennent pas comment ça marche..bref...
a écrit le 28/01/2015 à 1:58 :
Il parait que les economiste sont createurs de richesses? Faux! Ils font que les personnes investissent dans des entreprises. Certains en deviennent tres riches mais la masse s'appauvrie. Avant, les entreprises etaient majoritairement industrielles. Un investissement aidait donc l'entreprise pour un achat de machine, de materiel et de matieres premieres. Cela debouchait sur une emulation qui creait de l'emploi. Aujourd'hui, les economistes ne parles que des entreprises construitent sur du vent valorisee à milliards. Je parle de boites comme facebook, financees par des banques qui pretent nos economies. Quelle richesse produit ce type d'entreprise. Comment se fait le retour sur investissement des preteurs? Rien est cree. Par rapport à la valorisation, peu de personnes travaillent pour cette entreprise compare à une entreprise comme GM qui produit et fait produire. Pourtant FB vaut plus... Pour info, FB est valorisee à hautre de 180 milliards tandis que GM se situe autour des 65 Milliards (160 Milliards pour Daimler...). Lorsque les investisseurs se tournent vers les entreprises faitent de vide, le chaumage augmente, la croissance chute, etc...
a écrit le 27/01/2015 à 22:34 :
"Oui, les économistes sont utiles, et Oui les poubelles le sont également ; la preuve, il existe des vide-ordures qui doivent bien servir à quelque chose !
a écrit le 27/01/2015 à 16:41 :
Il faut en effet bien défendre son beefsteak... Ils achèteront la corde pour les pendre.
a écrit le 27/01/2015 à 15:52 :
La question n'est pas là : tout le monde se doute que l'économie n'est pas une science exacte. Et ceux qui prétendent le contraire se fichent du monde.
Ce qui compte, c'est un minimum de culture et de bon sens économique pour chacun. Et, pour nos dirigeants, d'éviter les comportements collectifs anti-économiques, c'est à dire le gâchis.
C'est de çà qu'on manque en France.
Et quand on voit les manuels scolaires de 1er et terminale ES, on se dit que ce n'est pas près de s'arranger.
a écrit le 27/01/2015 à 11:42 :
ce sont les docteurs tant pis ..et les docteurs tant mieux..!
a écrit le 27/01/2015 à 10:25 :
Leurs préconisations micro-économiques ont peut-être été utiles, mais leurs préconisations financières et macro-économiques ont toujours été de l'ordre du pur aléatoire... Pourquoi ? Parce que la première définition de l'économie est que c'est "l'étude des rapports d'échange entre les hommes" et que le facteur humain est toujours changeant et imprévisible... Donc ne pas faire confiance aveuglément aux économistes est une chose sage...
a écrit le 27/01/2015 à 10:14 :
Les économistes servent d'excuses, d'explications, de publicités.
Je n'attaque en rien des personnes, car j'ai beaucoup de respect pour chaque homme ou femme honnête qui se donne du mal dans son travail.

Mais la sincérité et l'effort ne sont pas des preuves de vérité.

Les volontés politiques décident et les économistes qui disent ce qu'on veut entendre pour "expliquer pourquoi" servent à ce moment là.
Pour ce qui est des économistes qui disent ce qu'on ne veut pas entendre, ils servent d'excuse à la contestation, qui, par ailleurs, en tire rarement une force, puisque l'économie n'est qu'une excuse, pas une force.

La réalité des décisions, des pouvoirs est très éloignée des économistes.

Les écouter, c'est comme écouter le bruit d'un ruisseau. Cela ne change absolument pas la réalité. La réalité change quand la volonté existe de la changer.

Piketti "démontre", via la "science" économique quelque chose. Et ?
Rien. Car.. Il montre une corrélation, un lien, il met des chiffres sur une tendance.
Pourtant.. Comment dire... Ce qu'il dit avoir démontré, chiffré, c'est connu depuis toujours.

La morale le dit. C'est plus simple et plus rapide, et cela précède.

Toujours autant de paradis fiscaux, de niches fiscales . De passe droit, et d'iniquité.
Toujours autant d'égoïstes et de menteurs au pouvoir.
Toujours autant de "je le vaux bien" et "ma vie est plus importante que la vôtre".

Preuve que le pouvoir est ailleurs et qu'il est assez sage de ramener l'économie à une discipline utile soumise à l'éthique et la morale, au lieu d'en faire la justification à l'absence d'éthique et de morale.

On ne peut ériger en loi des corrélations statistiques. Il va falloir l'admettre. La cause précède l'effet. Les effets permettent PARFOIS de découvrir les causes.
Si vous voulez des exemples concrets, cherchez la cause d'un sha1 (une fonction de hachage), trouvez le document d'origine.

L'économie est la discipline qui consiste à découvrir des lois sous-jacentes à partir de leurs effets, c'est l'équivalent de produire les documents d'origines à partir de leur sha1.
C'est une cause perdue.

Elle ferait mieux de s'occuper à rendre véridique ses fondements.
Marché libre? Conditions? Agents économiques rationnels ? conditions? Et refuser de parler d'autre chose, jusqu'à ce qu'ils puissent travailler. En vrai.
a écrit le 27/01/2015 à 9:38 :
pour nous expliquer un jour pourquoi ils se sont trompés la veille ?
a écrit le 27/01/2015 à 8:01 :
Robert J.Shiller oublie d'évoquer le role de l'énergie. Qui en parlera? Notre prix Nobel d'économie? Pourquoi pas!
a écrit le 27/01/2015 à 0:46 :
Encore un inutile qui preche pour sa chapelle !
a écrit le 27/01/2015 à 0:37 :
En 2004, Paul JORION rédige "La Crise du capitalisme américain", qui ne trouve à ce moment aucun éditeur français. Il ne le publiera finalement que début 2007, après que Jacques ATTALI ait dit tout le bien qu'il pensait du manuscrit. Dans cet ouvrage, Paul JORION prédit par le plus fin détail la crise des subprimes, qui surviendra au dernier trimestre de la même année... Il était temps.
a écrit le 27/01/2015 à 0:31 :
C'est des mecs qu'on paye grassement quand tout va bien car on a "besoin" d'eux afin qu'ils nous disent quoi faire. Et quand ca va mal on les paye encore plus grassement car ils ont les solutions aux problèmes qu'ils n'ont pas su anticiper. C'est un peu partout pareil.

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