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A gauche, une primaire de plomb

Photo de Laurent Lequien

Claude Patriat

Publié le 01 décembre 2016 à 14:17 - Mis à jour le 01 décembre 2016 à 14:32

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Tandis que la droite se réconcilie avec elle-même, la gauche dévore ses enfants… Par Claude Patriat, Professeur émérite de Science politique, Université de Bourgogne
« Chaque heure est sur ma tête un glaive suspendu. »Victor Hugo, « Odes et ballades ».

Tout cheminement politique est naturellement pavé d'embûches : d'ordinaire, celles que mettent devant vos pas vos adversaires. Il est assez rare qu'un acteur se tende lui-même des pièges d'autant plus mortels qu'il s'enlève les moyens de les désarmer. C'est pourtant à ce jeu dangereux que semble, pour notre grand étonnement, nous convier François Hollande.

Il y a eu d'abord cet engagement à se prononcer avant la fin de l'année sur sa décision de postuler ou non à sa succession, suite au pari dangereux d'inverser la courbe du chômage. Il y a eu ensuite ce sinistre jeu de fausses-vraies confidences par lequel il faisait pleuvoir des flèches empoisonnées indistinctement sur proches et adversaires, qui explose en librairie à quelques mois de l'échéance. Enfin, bouquet final, l'acceptation de soumettre son éventuel engagement à des primaires en janvier prochain. N'est pas Alexandre qui veut pour trancher pareil nœud gordien. Et Damoclès ne s'était pas attaché lui-même l'épée au-dessus de la tête !

Partis sous assistance

Nous nous sommes déjà interrogés, dans ces mêmes colonnes, sur la pertinence et les dangers de la transposition aléatoire dans le système politique français d'un dispositif adapté au régime américain. Les primaires n'ont en effet pour raison d'être, chez nous, que le besoin de contourner le premier tour de l'élection présidentielle pour s'assurer du deuxième : l'élection devient, en quelque sorte, à trois tours. Tant il semble inscrit dans le marbre, du fait de la triangulation politique, que le FN sera présent dans tous les cas de figure. Les primaires expriment ainsi la crise qui frappe les deux principaux partis de gouvernement.

D'alternance en alternance, l'un et l'autre se heurtent à un problème de leadership, entretenu par des divisions internes profondes sur les orientations fondamentales. Après deux primaires réservées aux adhérents, en 1995 et 2006, qui toutes deux aboutissent à la victoire du candidat de droite, le PS est le premier, en 2011, à se lancer dans l'aventure de la primaire ouverte. Le choix alors s'avère compliqué par la défaillance, dans la dernière ligne droite, du candidat potentiel qui semblait promis à la victoire : un consensus apparent s'est finalement opéré, dans le vide laissé par DSK, autour d'un homme réputé pour son sens de la synthèse. La suite a rapidement montré que le compromis avait ses limites : les frondes qui se manifesteront au cours du quinquennat suinteront directement des fêlures du départ.

L'UMP, contrainte à l'opposition par sa défaite de 2012, va s'emparer du dispositif pour désigner son champion et sortir des incertitudes où la maintiennent ses conflits de personnes. Nicolas Sarkozy, revenu de la pénombre où il s'était très provisoirement retiré, se montre d'abord très réticent vis-à-vis de l'idée même de primaire, se voyant dans la position d'un leader naturel. Il s'y rangera finalement, non sans avoir remis le parti à sa main vigoureuse : changement de nom, reconstitution contrôlée des cadres nationaux et locaux.

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Cédant à la conviction traditionnelle selon laquelle tenir l'appareil, c'est tenir les troupes, il pensait prendre un risque limité. L'illusion se dissipera brutalement au soir du premier tour, qui le verra finir troisième et largement distancé par ses ex-collaborateurs. Signe s'il en était besoin de l'affaiblissement des partis : les fidèles inconditionnels ne suffisent pas dans une primaire ouverte, et les électeurs ne sont plus des godillots. Leurs intentions sont d'autant moins maîtrisables qu'elles restent souvent cachées jusqu'au dernier moment.

À droite, toute...

Dépassant les quatre millions de participants à chacun des deux tours, la primaire de la droite fut un succès supérieur à l'expérience précédente de la gauche. Elle a débordé des frontières politiques traditionnelles puisque s'invitèrent à la fête des participants d'autres horizons. Taraudé qu'il était par les divisions partisanes et le choc des ambitions, le peuple de droite aspirait à effectuer lui-même le choix de celui qui devait le ramener au pouvoir. La question préalable étant de trancher sur l'éventuel retour du vaincu de 2012.

Bien qu'ils fussent sept, les impétrants se virent rapidement enfermés dans le clivage des anti ou pro Sarkozy. À ce jeu, Alain Juppé occupa le rôle-titre si longtemps qu'il s'y engourdit. Puis survint la surprise Fillon, plus entraperçue qu'attendue, et jamais imaginée à ce niveau de domination. Son score écrasant, amplifié au second tour du 27 novembre où il fait le plein des reports des électeurs sarkozystes, révèle deux éléments de cette surprise. Il appuie d'abord, par sa densité même, la volonté de tourner définitivement la page d'un Nicolas Sarkozy marqué par l'échec de son quinquennat et sa personnalité dissonante.

Mais pour autant, les électeurs de droite n'ont pas renoncé aux valeurs portées par l'ancien Président. Au contraire : c'est précisément parce qu'il a su les incruster dans son projet que François Fillon a pu bénéficier d'une telle convergence. L'erreur d'Alain Juppé, jusqu'au lendemain du premier tour, aura été d'insister sur les liens étroits entre Fillon et Sarkozy, en pensant en tirer avantage. C'était aller à contre-sens du message envoyé le 20 novembre, et affaiblir la confiance dans sa capacité de rupture réelle. Face à lui, apparaissant comme le garant d'un changement rapide et radical, d'une libéralisation économique intense et d'une réaffirmation des valeurs traditionnelles par un État à l'autorité raffermie, François Fillon permet à la droite de se réconcilier avec elle-même.

À gauche, des primaires de plomb

On aurait pu penser que l'élimination de Nicolas Sarkozy faciliterait les choses à la gauche. Ainsi en témoigne la transgression de la logique des primaires, qui a amené des électeurs de gauche à participer à la désignation du candidat du camp adverse. Phénomène d'autant plus étrange qu'il semble trouver sa réplique pour la suite : Arnaud Montebourg n'en appelle-t-il pas les électeurs de tous horizons à venir voter pour lui en janvier, afin de battre plus sûrement le Président sortant ?

Mais pour profiter d'un horizon de droite clairement identifié, encore faudrait-il que la gauche elle-même soit en ordre de bataille. Elle en est loin. Et chaque jour qui passe apporte son lot de confusion. Ici on prédit l'annonce imminente de la candidature de François Hollande ; là on en appelle à l'impossibilité juridique de sa participation à des primaires ; là encore on fait de la participation de tous les candidats potentiels une condition préalable.

Et pendant ce temps, les candidatures se multiplient : de Mélenchon à Macron, en passant par Yannick Jadot, et finalement Sylvia Pinel pour le PRG qui se retire de la Belle Alliance Populaire, le rassemblement a du plomb dans l'aile. Ce n'est qu'in extremis qu'on échappe à une candidature communiste, les militants du PCF ayant finalement opté, du bout des votes, pour un ralliement à Jean-Luc Mélenchon. Mais le même jour, le premier ministre Manuel Valls se dévoile un peu plus, n'excluant pas d'être candidat contre son Président !

Le succès de la primaire de droite vérifie que cette opération s'effectue assez naturellement lorsqu'on est dans l'opposition, et qu'il y a besoin de débrider une plaie. La gauche, elle, se trouve confrontée à un problème épineux : elle est actuellement au pouvoir. Dans le système américain, ce type de situation écarte la procédure, sauf si le sortant décide lui-même de ne pas se représenter. Or l'idée d'une primaire pour 2017 allait à contre-sens de cette donnée : elle a été avancée par des hommes et des femmes de gauche dans un souci clairement exprimé d'écarter le sortant. Étrange manière pour un camp de vouloir sanctionner le bilan de son Président avant même que les électeurs, dans leur ensemble, aient pu donner leur sentiment sur celui-ci autrement que par des sondages !

Mais, plus étrange encore, il y a l'attitude de François Hollande offrant le flanc à ces dérives. D'abord en annonçant qu'il ferait connaître sa décision à un moment finalement fixé à la fin de l'année 2016. Et en l'assortissant de conditions. Rien ne l'y obligeait, ni juridiquement, ni politiquement, et l'exemple de ses grands prédécesseurs aurait pu l'inciter à la prudence. Mais il va plus loin, en acceptant la proposition du premier secrétaire d'en passer par la primaire. Voilà son avenir conditionné par des facteurs qu'il ne maîtrise pas, son libre-arbitre empêché.

En état d'aporie

À la question : François Hollande peut-il être candidat ou doit-il se retirer, la réponse est oui ! Rien, en droit, ne l'empêche de se représenter : le fait que le Président soit au-dessus des partis concerne exclusivement l'exercice de son mandat. Quant à la décision de présenter sa candidature à des primaires, elle ne relève pas de la Constitution : elle est du ressort de l'intime conviction, de sa seule conscience du devoir accompli. Mais le risque énorme de désaveu de ses propres troupes dans une primaire, l'insatisfaction, manifeste jusqu'à la colère, de ceux qui l'ont amené au pouvoir, l'invitent au retrait. Le voilà dans la position indiquée par Buridan, pris entre sa faim de défendre son bilan et sa soif d'être légitimé par ses amis. Le seul chemin qui lui reste pour échapper à cette inertie, c'est d'en rompre les termes, d'un coup d'épée. Soit en sortant du jeu, soit en se présentant en dehors de la primaire.

L'argumentaire dont il dispose semble plutôt aller vers cette seconde voie : la floraison des candidatures autonomes viderait la Belle Alliance de toute substance réelle ; les attentats déjoués confirmeraient l'autorité présidentielle, la courbe du chômage, enfin inversée, légitimerait sa prétention à poursuivre son action... Alors, pourquoi reculer devant cette atmosphère hostile ? Homme des paradoxes - ou des contre-sens - poussés jusqu'à l'aporie, François Hollande a peut-être lu Crébillon, qui écrivait :

« Vous me haïssez trop pour ne me point aimer. »
The Conversation
The Conversation (Crédits : Photo DR)

Par Claude Patriat, Professeur émérite de Science politique, Université de Bourgogne

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Claude Patriat

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