Ce que la Super League nous dit du capitalisme et de ses impasses

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Andrea Agnelli, le président de la Juventus de Turin, est l'un des cerveaux du projet de Super League avec Florentino Pérez, son homologue du Real Madrid.
Andrea Agnelli, le président de la Juventus de Turin, est l'un des cerveaux du projet de Super League avec Florentino Pérez, son homologue du Real Madrid. (Crédits : Reuters)
OPINION. Le projet avorté de Super League européenne de football illustre que le capitalisme, loin de récompenser les mérites, est entré dans une phase de couverture accrue des risques. (*) Par Philippe Naccache et Julien Pillot, enseignants-chercheurs à l'Inseec Business School.

Au moment d'annoncer le projet de Super League européenne de football, le dirigeant de la Juventus de Turin, Andrea Agnelli, a eu ces mots : « Le football n'est plus un jeu mais un secteur industriel et il a besoin de stabilité [...] Nous sommes tous nés comme un jeu, mais nous ne pouvons plus lancer les dés et voir quel chiffre sort, aujourd'hui nous sommes une industrie de 25 milliards [d'euros]".

Désir de réduire les risques

Si les paroles de M. Agnelli ont une résonance toute particulière, c'est qu'elles se font l'écho d'un trait saillant du capitalisme et de nos constructions sociétales modernes : le désir d'abolir l'incertitude, et les risques qui en découlent. Inutile de remonter loin dans le temps pour s'en convaincre. La gestion de la crise engendrée par la Covid-19 est emblématique de cette volonté farouche de réduire « quoi qu'il en coûte » les incertitudes liées à la casse économique et sociale, là où le capitalisme - au moins dans sa matérialisation néo-libérale - aurait vu dans cette crise - comme dans n'importe quelle autre - l'opportunité de purger l'économie de ses entités les moins efficientes. Hors périodes de crise, nous inventons sans cesse des outils, parfois de politique monétaire tel le quantitative easing, parfois juridique à l'image du principe de précaution, avec cette même volonté de réduire les risques et incertitudes.

Voilà un excès de prudence qui a de quoi surprendre des économistes qui ont été bercés par les enseignements de Schumpeter et qui se rappellent que l'innovation est le moteur de la croissance. Le capitalisme - et les constructions juridiques afférentes telles que les droits de propriété intellectuelle par exemple - aurait donc cette vertu d'inciter à la prise de risque entrepreneuriale sans laquelle l'innovation n'est pas possible. Dans cette logique, c'est bien la perspective de pouvoir dégager une rente qui pousse l'investissement, stimule la concurrence, invite au progrès. Il ne peut y avoir d'exploitation sans exploration préalable. Pas plus que de succès économique sans mérite.

Maximisation des profits

Or, dans les faits, la réalité de ce système s'avère quelque peu différente. Les entrepreneurs, ces héros du capitalisme libéral, ne semblent pas être attirés outre mesure par le risque. C'est le principal enseignement d'une étude de référence sur la psychologie de l'entrepreneur menée par Brockhaus en 1980. Celui-ci montrait que ces derniers ne présentent pas une propension à prendre des risques différents des managers et de la population générale. Est-ce si étonnant ? Nous sommes très majoritairement averses au risque. La plupart des études en économie comportementale le démontrent. C'est d'ailleurs cette aversion au risque qui nous pousse au conservatisme car, c'est bien connu, « on sait ce que l'on perd, on ne sait pas ce que l'on gagne ».

Il ne faut d'ailleurs pas s'y tromper : l'objectif premier de la création de la Super League européenne reposait autant sur la maximisation de profits de ses membres que sur la réduction de l'incertitude économique engendrée par l'aléa sportif.

Il nous faut également nous rappeler du travail effectué par le regretté David Graeber. Dans son livre « Bureaucratie », Graeber suggérait que le capitalisme libéral produit des règles bureaucratiques à la seule fin de maximiser son profit. Une idée d'ailleurs reprise et précisée dans son ouvrage « Bullshit Jobs » dans lequel il affirme que le capitalisme a produit un grand nombre de fonctions totalement dispensables n'ayant pour seul objectif que d'occuper la population et lui donner les moyens de consommer. Dans le même ordre d'idée, toujours selon Graeber, JP Morgan Chase - la même banque qui se portait garante du projet de Super League à hauteur de 5 milliards de dollars - réaliserait 70% de ses bénéfices grâce aux frais de tenus comptes et autres agios.... très loin des profits que devraient réaliser ces institutions en rémunération des risques via l'octroi de ressources aux entreprises émergentes, notamment dans les technologies les plus risquées. Pour Graeber, « libre échange et marché libre signifient en réalité création de structures administratives mondiales, essentiellement destinées à garantir l'extraction de profits pour les investisseurs. »

Nous trouvons donc dans une situation quelque peu étrange dans laquelle les tenants du système capitaliste glorifient la prise de risque et le profit qui est sa récompense alors que dans le même temps ces derniers s'appliquent à museler toute dynamique concurrentielle. Vouloir enterrer la promotion par le mérite dans le sport, comme le suggérait le projet de Super League européenne de football, n'est que l'aboutissement d'un sport devenu... un business dérégulé comme les autres.

A l'instar des civilisations visées par Paul Valéry, nos sociétés sont « mortelles » en ce qu'elles ont besoin d'inertie pour fonctionner correctement. Mais c'est paradoxalement cette inertie qui les tue, en ce qu'elle entrave tant leur capacité que leur volonté d'anticiper les évolutions ou de s'adapter à celles-ci. A l'heure où l'Humanité doit affronter des périls historiques, sur les plans sanitaires, diplomatiques et environnementaux, ce constat d'un capitalisme conservateur et trop préoccupé à préserver et exploiter ses rentes fait l'effet d'un cruel désenchantement.

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a écrit le 30/04/2021 à 14:38 :
Se sont les fonctionnaires de l'UEFA qui privatisaient les gains sur les risques des clubs pris. Rien qu'à voir leurs réactions disproportionnées, et leurs abus de positions dominantes. Les clubs auraient changé les termes de l'accord pour proposer plus d'ouverture, ou autre. Quand on voit les clubs et les pays qui font mettre un genou à terre à chaque match, ou qu'ils arrêtent un match pour quelques insultes ou autre, on voit bien que le sport est subventionné et public, donc sur le long terme voué à l'échec.
a écrit le 30/04/2021 à 11:34 :
Faudrait être nihiliste pour ne pas simplement constater que le foot suit ce qui se passe dans l'économie, non? aujourd'hui est ce l'état français qui s'occupe de la sécurité informatique ou microsoft a leur place?

Ce ne sont pas des cabinets de lobbying qui gèrent la pandémie a la place du ministère de la santé?

Ce n'est pas macron qui est selon la presse l'épidémiologiste en chef et non le conseil médical?

Ce n'est pas macron qui gère la pandémie et non les assemblées maires et autres?
a écrit le 30/04/2021 à 11:06 :
"Dans cette logique, c'est bien la perspective de pouvoir dégager une rente qui pousse l'investissement, stimule la concurrence, invite au progrès. "

"Mais c'est paradoxalement cette inertie qui les tue, en ce qu'elle entrave tant leur capacité que leur volonté d'anticiper les évolutions ou de s'adapter à celles-ci. "

Faire de la rente une inertie est particulièrement bien vu, bravo et merci pour cette analyse plus que pertinente. Nous savons d'où vient le fait que les hommes meurrent, c'est que nos cellules à chaque fois qu'elles se reproduisent et se multiplient génèrent de minuscules (forcément ^^) déchets qui s'accumulant finissent par nous terrasser et au final votre analyse peut parfaitement correspondre à ce schéma, le dynamisme étant la multiplication de nos cellules, tant qu'une cellule bouge c'est qu'elle est vivante, si elle s'arrête c'est qu'elel est morte, et la rente ses déchets s'accumulant finissant par donner ce qui ressemble fortement actuellement à la fin de l'humanité. Cependant si nous ne sommes pas encore en mesure d'éliminer les déchets de nos cellules nous pouvons éliminer les rentes du moins les moyennes et les grosses qui sont largement les plus menaçantes.

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