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OpinionsTribunes

Super League versus UEFA ? Éthique ou abus de position dominante ?

Marc Guyot et Radu Vranceanu (*)

Publié le 21 avril 2021 à 07:04 - Mis à jour le 21 avril 2021 à 08:49

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Marc Guyot et Radu Vranceanu.

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OPINION. L'annonce de la constitution d'une Super League qui s'émanciperait de la Ligue des Champions de l'UEFA a eu l'effet d'une bombe dans le monde du football. Pourtant, les motivations des clubs frondeurs sont justifiées d'un point de vue entrepreneurial et la démarche interroge la position de monopole de l'UEFA. (*) Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l'ESSEC.

Douze clubs de football (3 clubs espagnols dont le Real Madrid, 3 clubs italiens dont la Juventus de Turin et 6 clubs anglais dont Manchester United) parmi les plus titrés d'Europe ont annoncé lundi 19 avril qu'ils comptaient concurrencer l'actuelle Ligue des Champions de l'UEFA (l'association à but non-lucratif qui regroupe les fédérations nationales de football européennes sous l'égide de la FIFA, la Fédération mondiale de football). Les mutins projettent de lancer une compétition fermée avec un format plus petit de 20 clubs dont 15 seraient permanents et 5 seraient invités et ils cesseraient de participer à la Ligue des Champions de l'UEFA.

Réussir à se développer en Chine

Les clubs concernés appartiennent à l'industrie du divertissement et certains sont cotés en Bourse. Depuis une dizaine d'années, de plus en plus de clubs ont élargi leur offre à la restauration, la réception et les produits dérivés. Ces clubs mènent des stratégies avancées de communication via les réseaux sociaux et ont une audience mondiale. Leur objectif actuel est de réussir à se développer en Chine notamment à l'image des ligues américaines de basket et de baseball. A cette fin, un bon parcours en Ligue des Champions, considérée comme la meilleure compétition mondiale entre clubs, est la clef de la visibilité mondiale et de la profitabilité à court terme et moyen terme.

La dimension spectacle pousse ces firmes à se faire concurrence à l'achat de très bons joueurs capables de faire rêver les fans et de faire gagner leur équipe. Ainsi des joueurs de grand talent comme Lionel Messi ou Kylian Mbappé peuvent gagner un salaire net de 30 millions d'euros par an. La construction de la marque globale passe bien sûr par un stade plein mais également par le fait que le match soit suivi à la télévision par les fans du monde entier.

L'expansion de ces clubs va donc dépendre de la qualité de la retransmission, en termes de façon de filmer et en termes de spectacle, avant, pendant et après le match. Il va dépendre également du nombre de matchs et de la qualité des oppositions. Affronter le Real Madrid plutôt qu'affronter le FC Valladolid va davantage faire rêver, donc attirer davantage de spectateurs et de téléspectateurs. Ici, il ne s'agit pas de performances sportives pures mais de spectacle sportif opposant des équipes réputées, composées de joueurs connus et de classe mondiale, le tout scénarisé et accompagné de sons et lumières.

Divergence des objectifs

Il est compréhensible que l'organisation et la transformation en spectacle à succès d'une telle compétition demande des qualités stratégiques et managériales qui ne sont a priori pas celle d'une fédération sportive comme l'UEFA. La vocation de l'UEFA est certes organisationnelle mais essentiellement dans une optique sportive. Son objectif est la promotion du football en tant que sport pratiqué par le plus grand nombre. Il y a clairement divergence entre l'objectif de maximisation de leurs profits par les grands clubs et l'objectif de promotion du sport de l'UEFA. Cette divergence d'objectifs n'oppose pas de façon automatique les clubs et l'UEFA. Il est concevable que la scission soit pacifique et que chacun s'organise comme il l'entend avec sa philosophie et ses objectifs. Que les clubs montent leur barnum et que l'UEFA monte ses compétitions sportives. Nous verrons bien où iront les fans et où iront les télévisions et que le meilleur gagne, ou plutôt, que chacun occupe sa niche particulière avec son public particulier qui n'est pas obligatoirement le même.

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Pour le moment un grand nombre de supporters semblent soutenir l'UEFA et condamner la Super League. Les clubs découvrent à leurs dépens les deux faces des réseaux sociaux et semblent avoir sous-estimé la capacité de mobilisation de leur fans et l'impact d'une fronde sur les réseaux. En effet, passer du sport vers le business implique de soigner particulièrement la communication vers les consommateurs et prendre en compte leurs aspirations éthiques, sociales et climatiques en plus de l'aspect produit et services. Toutes les entreprises privées ont à gérer cette exigence ESG des consommateurs et les clubs de foot ne pourront pas faire exception.

La crise du Covid-19 rend particulièrement aigüe la problématique de trouver des revenus complémentaires. Certes, selon le dernier rapport Deloitte Football Money League, les 20 plus grands clubs européens ont généré un chiffre d'affaires de 8,2 milliards d'euros en 2020. Cependant, la perte de revenu due au Covid-19 est estimée à 2 milliards d'euros sur les saisons 2020 et 2021. Les deux clubs français figurant dans la liste sont respectivement le Paris-Saint-Germain, 7e avec 540,6 millions d'euros et l'Olympique Lyonnais avec 18e avec 180,7 millions d'euros de chiffre d'affaires.

Il apparait que l'UEFA n'a aucune intention d'affronter cette concurrence nouvelle. Bien au contraire, elle semble vouloir la tuer dans l'œuf. Depuis mardi, ses dirigeants manient la condamnation et les menaces d'exclusions à l'encontre des clubs rebelles et de leurs joueurs avec le soutien de la FIFA et des fédérations nationales de football.

Une ligue ouverte

Cette animosité est justifiée par la défense du sport contre l'argent et les intérêts particuliers. On peut néanmoins se demander pourquoi l'UEFA ne laisse pas ces clubs-entreprises faire sécession et organiser leur spectacle fermé. Après tout, l'UEFA possède une deuxième coupe d'Europe appelée la Ligue Europa qui pourrait être rebaptisée Ligue des Champions et opposer les clubs non intéressés par le foot business (ou non invités à la Super League). Ils pourraient jouer conformément à leur philosophie et principes sportifs, dans une ligue ouverte.

Avec une lecture de théorie économique standard, la volonté de l'UEFA de conserver le monopole des compétitions européennes de football n'apparait plus surprenante. Quel monopole, fut-il une association à but non lucratif et non une entreprise, laisserait entrer la concurrence et verrait d'un œil serein fondre son contrôle et sa rente de monopole, ici la manne des droits télévisuels. Il est intéressant de rappeler que le format initial de cette compétition, la Coupe des Clubs Champions, a été créé à l'initiative d'intérêts privés et a dû s'imposer à l'UEFA et à la FIFA qui y étaient initialement opposées. Par la suite, l'UEFA a absorbé la coupe des Clubs Champions puis les deux autres coupes européennes existantes et a assuré ainsi son monopole d'organisation et de diffusion des matchs. Dans le monde de l'entreprise privée, cette absorption des concurrents aurait surement provoqué l'action de la Commission européenne de la concurrence.

Sous la juridiction de la Commission européenne de la Concurrence

Le problème auquel fait face l'UEFA est d'être au carrefour des deux mondes professionnels et sportifs et d'essayer de courir les deux lièvres à la fois. Réussir à assurer un profit suffisant aux clubs professionnels, tout en redistribuant une partie de la manne aux clubs amateurs est l'exercice d'équilibre que l'UEFA essaye de réussir. Cela signifie trouver la juste mesure entre le show business fermé et la compétition sportive ouverte. L'inconvénient d'être dans les deux mondes est que l'UEFA se trouve sous la juridiction de la Commission européenne de la Concurrence. Celle-ci étant favorable à la liberté du commerce pourrait poursuivre l'UEFA pour abus de position dominante en cas de plainte de la Super league indépendamment de la légitimité sportive et de l'objectif éthique de l'UEFA.

Marc Guyot et Radu Vranceanu (*)

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