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Christophe Itier : "Avec 10% des entreprises, on peut changer le monde !"

Irène Frat

Publié le 06 septembre 2019 à 16:01 - Mis à jour le 06 septembre 2019 à 23:20

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Christophe Itier, Haut-Commissaire à l’Économie sociale et solidaire et à l’innovation sociale explique les enjeux de la coalition "10% pour tout changer". Un point de bascule est possible pour changer les comportement si on atteint une masse critique de 10% d'acteurs convaincus, assure-t-il. Mais il faut en même temps mesurer l'impact réel des engagements pris pour lever les soupçons de Green ou Social Washing.

Nombre d'entreprises ont déjà des politiques RSE en place. Pourquoi avez-vous décidé de lancer, au nom du gouvernement, la coalition « 10% pour tout changer » avec plus d'une centaine d'entreprises ? Est-ce parce que l'urgence est immense, tant au point de vue du changement climatique que du social (et de l'économie) ? Est-ce que 10% est une « masse critique » suffisante pour opérer un réel changement ?

Christophe Itier : 10% est un principe sociologique appelé Tipping Point ou Point de Bascule : quand, dans une population, des individus qui ont un comportement singulier se coalisent et viennent à peser 10% de cette population, alors ce comportement singulier devient la norme. Ce point de bascule est notre message de ralliement pour dire aux entrepreneurs et aux dirigeants de ce pays que le changement que nous souhaitons et qui est nécessaire au regard en effet de ces urgences écologiques et sociales, est à notre portée :  il suffit que 10% des entreprises françaises - de la start-up aux grands groupes, des ETI aux PME - s'engagent à modifier leur modèle économique, à considérer que la performance est désormais globale - économique, sociale et environnementale - pour que nous puissions opérer un changement radical de notre « modèle capitaliste fou » pour reprendre les mots du Président de la République lors des 100 ans de l'OIT. En résumé, passer du less bad au doing good pour la planète.

Souhaitez-vous, pour juger des activités des entreprises, qu'elles mettent en place des critères stricts d'impact, indépendamment vérifiables, selon la philosophie de la coalition « 10% » ? L'État pourrait-il initier quelque chose dans ce domaine ?

L'un des chantiers que nous avons ouverts avec les 250 entreprises et experts qui nous ont désormais rejoints, est effectivement celui de la mesure de l'impact et de l'évaluation de l'engagement, de manière objective et simple. Car la question de la lisibilité et de la transparence de cette mesure est essentielle pour les parties prenantes de l'entreprise : fournisseurs, clients, investisseurs, collaborateurs... Il faut créer de la confiance et de l'exigence : lever les soupçons de green ou de social washing, et démontrer l'impact social et environnemental positif. C'est aussi un enjeu de massification : à l'heure où les citoyens n'ont jamais été aussi soucieux de la vertu écologique et sociale des entreprises dont ils sont clients ou salariés, imaginez la puissance d'accélération si nous pouvions chacun sur notre smartphone connaître la contribution ou non de chaque entreprise à la réalisation, par exemple, des Objectifs de Développement Durable de l'ONU. Un peu comme aujourd'hui nous connaissons d'un coup d'œil les qualités énergétiques des appareils électroménagers que nous achetons... Dès lors, plus aucune entreprise ne pourrait continuer à poursuivre son « business as usual » !

S'il s'agit de travailler avec une vision par définition à long terme, comment venir à bout de la « dictature » des résultats trimestriels et des demandes (voire des besoins, si ce sont par exemple des retraités) des actionnaires ? L'État a-t-il un rôle à jouer là aussi ?

D'abord, des progrès sont à noter en la matière, y compris dans le monde de la finance, où un nombre croissant d'investisseurs s'oriente vers l'investissement à impact social ou environnemental, acceptant par là même de réviser leurs critères de rentabilité financière, qu'il s'agisse du niveau de rentabilité ou de la durée. L'État peut et doit encourager ces investisseurs. C'est ce que nous faisons au travers de la démarche French Impact, qui vise à donner de la lisibilité et à sécuriser les investisseurs à impact dans leur prise de risques, en créant un écosystème performant d'accompagnement à la croissance des entreprises à impact, objets de ces investissements. Notre volonté est aussi de passer à l'échelle en matière de contrats à impact social : je ferai début septembre des annonces en ce sens. C'est aussi favoriser l'alliance avec des grandes entreprises qui souhaitent s'engager dans la croissance inclusive. Et c'est, enfin, à moyen ou long terme, réformer par exemple l'outil le plus puissant et le plus universel du capitalisme : la comptabilité. En ce sens, la France, au travers de l'ADEME, mène une expérimentation sur de nouvelles méthodes comptables, dites triple capital. Ou comment 10 entreprises en PACA testent une comptabilité qui ne se contente pas de préserver le capital financier, mais qui intègre la préservation (ou non) du capital naturel et humain. Voilà un levier puissant pour sortir aussi du court-termisme et développer un capitalisme responsable. Mais je pourrais aussi évoquer l'intégration de critères d'impact social et environnemental dans la notation financière des entreprises ou dans la détermination de la part variable de leurs dirigeants.

Il y a urgence au point de vue du réchauffement climatique, mais aussi de la fracture sociale et territoriale, est-ce que cette initiative du 10% vise aussi d'une certaine façon à rétablir la confiance et à réhabiliter le monde de l'entreprise auprès de certains jeunes et de certains citoyens ?

Les enjeux écologiques, sociaux et territoriaux sont ceux de la transition juste - pour reprendre les termes de l'Accord de Paris - et se remémorer les raisons de la colère originelle du mouvement des Gilets Jaunes. C'est une question d'urgence climatique, de justice sociale et de cohésion nationale.

Dans notre pays où l'État se dit providence, nous avons une relation « contrariée » avec le monde de l'entreprise, mais là aussi les lignes bougent : les entreprises sont de plus en plus nombreuses à avoir compris qu'elles devaient faire leur part, parce qu'elles ont une responsabilité citoyenne, parce que c'est bon pour une croissance durable de leurs activités, parce qu'à la heure où le taux de chômage baisse, où les entreprises peinent à recruter des talents et à les fidéliser, les nouvelles générations nous disent que leur critère numéro 1 pour choisir leur employeur est le sens. Pour toutes ces raisons, je suis convaincu que l'entreprise doit aujourd'hui s'engager pleinement dans cette voie nouvelle qui concilie performance économique, sociale et écologique. Comme pour l'avenir de la planète, il n'y pas de plan B pour l'avenir de l'entreprise.


Irène Frat

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