Comment remédier à la schizophrénie européenne ?

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L'interdépendance des pays européens contribue à exacerber toute dépression atteignant un membre de l'Union car l'incendie se propage du fait de l'intégration européenne. Par Michel Santi, économiste (*)

Au risque de me répéter inlassablement, aucune reprise ne sera durable et pérenne en l'absence de nouveaux règlements européens communs crédibles et réalistes. Voilà pourquoi le mythe selon lequel une formule ayant fait ses preuves dans un pays fonctionnerait nécessairement dans un autre - à plus forte raison dans plusieurs autres - achèvera de couler l'Union.

Il est donc vital de diagnostiquer séparément chaque pays membre afin de lui appliquer des remèdes différents, ou le même remède selon un dosage différent. C'est cet esprit de nuance, pourtant indispensable si le but est bien la réduction des déficits et le redémarrage de la croissance, qui fait cruellement défaut en Europe. Car l'exemple allemand n'est pas aisé à reproduire, même si ce pays n'a pu doper ses exportations dans de telles proportions que parce qu'il a appauvri ses pauvres ! C'est en tout cas ce que crient très fort ses employés à un euro de l'heure et les ouvriers à 400 euros par mois. Du haut de sa priorité absolue accordée à l'équilibre de ses comptes publics, l'Allemagne peut bien sûr se targuer de résultats incontestables en termes de redressement de ses finances publiques. Elle se devait en effet de réagir avec détermination face au coût colossal de sa réunification et suite à la très faible compétitivité des usines de l'Est. Ayant en cela suivi les préceptes de Keynes, elle a mis en place en 2007 une mesure contre-cyclique judicieuse consistant à augmenter sa T.V.A. de 16 à 19%, et ce à l'issue de trois années prospères sur le plan économique. Si ces nouvelles recettes engrangées autorisèrent incontestablement l'assainissement de ses comptes publics, il est à l'évidence tellement plus aisé de procéder à une consolidation fiscale en cas de prospérité que dans le cadre d'une crise économique et financière. Cette majoration de la T.V.A. fut un jalon fondamental posé dans le cadre d'une politique de dévaluation intérieure volontaire dont la manifestation la plus évidente fut une austérité stricte en matière de salaires. Les excédents commerciaux furent en quelque sorte la sécrétion naturelle de cette rigueur allemande qui se solda également par une balance des paiements très nettement excédentaire. Impressionnés par ces performances et toujours en quête de placements solides, les investisseurs mondiaux se ruèrent vers les bons du Trésor allemands, contribuant ainsi mécaniquement à instaurer dans le pays un contexte général - et permanent - de taux d'intérêt réels extrêmement bas, néanmoins sans aucun impact sur la consommation intérieure.

Il n'en reste pas moins que l'exemple suprême à suivre était là : les pays européens en difficulté devaient strictement se prescrire à un régime fait de salaires et de cotisations chômage en berne, assortis d'une pression fiscale indirecte substantiellement plus élevée. Telle était donc la formule magique que se devaient d'appliquer les pays d'Europe périphérique pour doper leurs exportations en adoptant un modèle de relance de la croissance par les exportations. Le tout dans un souci d'émulation vis-à-vis du modèle allemand présenté comme parfait, si ce n'est que les excédents d'un pays sont tout bonnement le pendant aux déficits des autres et que la dynamique allemande n'a été couronnée de succès - en se soldant en excédents commerciaux substantiels - que du fait de la consommation européenne (et mondiale) en produits manufacturés de ce pays. La prospérité allemande est effectivement construite intégralement sur les activités économiques des pays importateurs, car l'Allemagne greffe sa propre croissance sur celle des autres pays.

Il est donc totalement contre-productif que toutes les nations européennes adoptent en même temps des mesures de rigueur budgétaire ayant pour but de doper leur productivité et de relancer leur économie grâce à leurs exportations. La seule et unique condition du succès d'une telle entreprise serait que l'Europe cesse de consommer et que le reste du monde se rue sur ses produits, ce qui est bien peu réaliste.

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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

Il est également l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience", "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique", "Misère et opulence". Son dernier ouvrage : "Pour un capitalisme entre adultes consentants", préface de Philippe Bilger.

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Commentaires
a écrit le 12/11/2018 à 15:03 :
"Au risque de me répéter inlassablement"

Hélas ceux qui ont raison en néolibéralisme sont condamnés à se répéter sans jamais être écouté par l'oligarchie financière qui n'a pas intérêt, même si elle ne comprend pas que l'éradication de la race humaine ne va pas dans ses intérêts mais comme c'est du long terme et comme ces gens sont incapables de penser plus loin que le bout de son nez nous sommes condamnés à répéter des vérités que les décideurs ne veulent surtout pas entendre. Heureusement qu'il y a internet d'ailleurs parce que les fakes news des médias de masse deviennent de plus en plus voyantes et vulgaires.

Votre analyse est excellente et malgré tout vous faites l'effort d'expliquer autrement que le consortium financier européen est condamné à échouer à gérer la vie des citoyens et les risques s'accumulent de tant de comportements incohérents, improductifs et destructeurs.

Car c'est exactement cela, la Troïka nous dit que nous devons tous êtres des allemands afin de mériter l'intégration au sein de l'empire européen édifier pour les mille ans à venir.

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