Des villes pour temps de pandémies

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TRIBUNE. L'hyper-densité est au cœur des politiques publiques, mais la ville du quart d'heure n'est qu'une partie de la réponse. La course aveugle à la globalisation est devenue dangereuse pour les métropoles, tant pour leur attractivité que pour leur salubrité. Réapprendre les fondamentaux d'une économie territoriale, redécouvrir l'aménagement du territoire, c'est un pari économique gagnant. Par Alain Cluzet, docteur en aménagement, DGS de Courbevoie et auteur de « Mégalopoles, malades de la globalisation ? », Infolio.

La COVID passera, les pandémies reviendront : déjà six en vingt ans, à peine trois au siècle précédent. Mais l'exode saisonnier des habitants des grandes métropoles ne saurait se reproduire indéfiniment. Les villes, et surtout les plus grandes, devront s'adapter très vite pour éviter d'être durablement dévitalisées, et avec elles la majeure partie de l'économie moderne.

La densité sans accumulation

L'hyper-densité est au cœur des politiques publiques. Encore ces derniers jours, le gouvernement a présenté un nouveau plan de densification urbaine à rebours de tous les enseignements de la crise et des leçons déjà tirées dans de nombreuses métropoles comme Shanghai, Séoul ou Mexico. Comme si c'était la réponse au ralentissement brutal du secteur de la construction alors que le niveau d'acceptabilité de la densification par les citadins est désormais proche de zéro.

La clé, c'est la flexibilité, l'adaptation permanente aux nouveaux enjeux, aux nouveaux modes d'habiter et de travailler. Sortir de l'image d'Epinal de la ville du XIXème siècle, quitte à garder les façades et rénover en profondeur les ilots déjà construits pour les rendre plus lumineux, plus verts, ouvrir les logements sur l'extérieur, organiser les conditions du travail à domicile, faire muter les bâtiments de bureaux en lieux d'échanges ponctuels suréquipés en nouvelles technologies.

L'attractivité d'une ville n'est pas liée à son nombre d'habitants, souvent synonyme de congestion et de pollution, mais à son niveau de services et d'opportunités d'échanges judicieusement appelés effets d'agglomération. Sans échanges, pas de villes. Les maintenir doit donc être la première priorité.

Un nouvel hygiénisme urbain

La ville du quart d'heure n'est qu'une partie de la réponse. A l'instar de Berlin, il est important de bénéficier de tous les équipements et commerces de base à proximité de chez soi. Mais la grande ville ne sera jamais la simple somme de villages répliqués. Le défaut de salubrité et de réseaux urbains modernes demeure le premier facteur de propagation d'épidémies, des immenses bidonvilles des mégalopoles du sud, aux quartiers indiens de Singapour mais aussi dans nombre de grands ensembles de nos villes.

De même, la pollution atmosphérique urbaine, est à l'origine de 45.000 décès anticipés par an en France et de 7 millions dans le monde. Durant le premier confinement, elle a diminué de 50% dans la plupart des mégalopoles, comme New-York, Paris, Madrid ou Rome.

Mais les citadins sont de plus en plus nombreux à exiger qu'il en soit toujours ainsi, en réduisant drastiquement la place de l'automobile et en déroutant des agglomérations le transport routier, à défaut de le transférer sur rail comme en Suisse. La pollution de l'air doit désormais être traitée comme la pollution de l'eau.

Enfin, le végétal en ville ne doit pas demeurer décoratif mais être au cœur de tout projet, pour limiter les ilots de chaleur urbaine et redonner un repère sensible et saisonnier à la vie citadine.

Ville intelligente et intimité préservée

Ce n'est pas un oxymore même si la pratique intrusive des GAFA nous a fait douter y compris du logiciel de traçage anti COVID promu par le gouvernement. Mais la sécurité physique et sanitaire au sein de la foule dépendra de plus en plus de notre acceptation du numérique dans ses multiples dimensions et de son strict contrôle institutionnel.

La distribution ciblée de bons et mauvais points sur l'espace public chinois par reconnaissance faciale est liée à une organisation politique dirigiste et non aux techniques existantes qu'il faudra apprendre à domestiquer. L'identification et la traçabilité des personnes infectées comme le contrôle du respect de leur quarantaine sont certes des atteintes aux libertés individuelles, même si les données ne sont pas gardées.

Mais sont-elles des atteintes supérieures au confinement généralisé, à l'arrêt de l'activité, au chômage et à l'exode ? La ville de Séoul a choisi de croiser les données des retraits bancaires avec celles de la vidéo surveillance et de géolocalisation des smart phones pour limiter - avec succès - le développement de la COVID. Plus près de nous, Newcastle a également utilisé les données numériques pour évaluer le respect de la distanciation sociale.

La protection de vies au prix de l'intrusion, c'est un choix qui mérite débat mais pas un refus de principe. Surtout dans un monde qui devra de plus en plus cohabiter avec les pandémies, du fait de l'explosion démographique, de la mobilité généralisée et de l'atteinte aux refuges naturels de nombreuses espèces contraintes de pénétrer en ville pour survivre. Ne pas limiter drastiquement la densité des villes nous imposera d'autres compromis comme la ville intelligente, même si on craint parfois qu'elle le soit trop.

Une globalisation négociée

La course aveugle à la globalisation est devenue dangereuse pour les métropoles, tant pour leur attractivité que pour leur salubrité. En effet, les nouveaux leaders de l'économie mondiale, les géants du numérique, n'ont pas d'attrait pour les villes car peu flexibles, congestionnées et coûteuses à entretenir. Leur préférence va à des plateformes offshores ainsi qu'affirmé et dans leur bible (Seasteading, Quirk & Friedman). Des appariements ponctuels sur des barges maritimes, au gré des projets techno, sont leur idéal.

Les villes qu'ils promeuvent encore, Singapour et Dubaï, en sont la préfiguration : pas de territoire à charge, peu d'impôts, grande fluidité des projets. Tant pis si demain Singapour est asphyxiée par la Chine et que le modèle financier et immobilier émirati passe de mode. Les investissements partiront ailleurs. Mais les métropoles mondiales de l'ancienne génération, New York, Tokyo, Londres ou Paris ne peuvent se permettre de tels sacrifices et devenir Bangalore. Un temps capitale techno du miracle indien, cette métropole est en voie d'être abandonnée par ses promoteurs, après avoir épuisé les ressources en eau de toute une région et pollué les rivières comme la végétation.

Des villes résilientes, ouvertes à la modernité mais intransigeantes sur la santé publique, doivent négocier, via les Etats, avec les leaders de la globalisation. Leur assurer des comptoirs, des clusters scientifiques tel Saclay, des quartiers d'affaires comme La Défense, des hubs comme Roissy, mais ne surtout plus tenter une globalisation d'ensemble coûteuse pour l'environnement comme pour les finances publiques et peu pérenne.

Réapprendre les fondamentaux d'une économie territoriale, redécouvrir l'aménagement du territoire abandonné par Londres au prix du Brexit, c'est un pari économique gagnant alors que la question de la relocalisation de nombre d'activités en France et en Europe se pose de plus en plus.

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Commentaires
a écrit le 06/11/2020 à 15:56 :
Le Covid, en plus d'une crise sanitaire, est une crise irréversible de la ville. Pourquoi se concentrer aux mêmes endroits quand le numérique a mis fin à la fracture sociale en faisant que tous ont dorénavant accès, au même instant, en des lieux différents, aux mêmes données, en toute équité ? Les villes n'ont donc plus aucun intérêt et sont totalement anti écologiques même reverdies. Face à ce grand risque du futur désert urbain les concentrationnaires ont trouvé la solution pour maintenir leurs habitants dans ce monde virtuel qu'est devenue la ville : éliminer la voiture de la cité car on ne s'en évade pas à vélo. La ville offrant tout ce que l'on souhaite à simple portée de main est aujourd'hui pur fantasme ; pour preuve ce sont les urbains les premiers qui font leurs courses en ligne, commandent leurs dîners en livraison à domicile et passent leur temps à regarder Netflix comme si marchés, cinémas et restaurants n'étaient pas en bas de chez eux tout en augmentant les flux de transports périphériques. Comme des campagnards, mais qui eux sont à l'abri du virus et bien plus écologiques.

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