Hydrogène : le miracle est-il encore possible ?

OPINION. L'hydrogène « vert » suscite actuellement de nombreux espoirs et fait l'objet d'une rivalité stratégique  internationale, notamment entre l'Union européenne (UE) et les États-Unis. Dans cette bataille, l'UE - soutenue pour différentes raisons par la France et l'Allemagne - est aujourd'hui sur le point de  concéder d'importants renoncements environnementaux. S'ils étaient actés, ils constitueraient une  menace réelle pour le développement d'une filière qui a vocation à constituer l'un des piliers de la transition énergétique.
(Crédits : DR)

Il convient d'abord de rappeler un fait fondamental : d'une part, produire de l'hydrogène par électrolyse de l'eau est un procédé très gourmand en électricité ; d'autre part, remplacer l'hydrogène actuellement issu des énergies fossiles par de l'hydrogène issu de l'électrolyse ne réduit nos émissions de CO2 qu'à la condition que l'électricité utilisée soit décarbonée ou renouvelable.

Les projections à 2050 de notre gestionnaire de réseau électrique (RTE) prévoient que la production d'hydrogène à cet horizon nécessitera un minimum de 50 TWh électriques. Ce volume est tout sauf négligeable dans la situation actuelle de tension énergétique : il correspond à l'intégralité de la production éolienne et photovoltaïque française en 2021 ou au sixième de la production nucléaire prévue pour 2022. De surcroît, chaque électron bas-carbone est déjà convoité pour décarboner d'autres secteurs (industrie, mobilité et chaleur notamment), où il reste encore beaucoup à faire.

Il est donc essentiel que cette production d'hydrogène ne vienne pas absorber l'électricité existante, mais puisse s'appuyer sur de nouvelles capacités électriques bas-carbone. Les énergies renouvelables sont toutes indiquées puisque leur compétitivité est désormais clairement établie et qu'elles seront les seules à pouvoir augmenter nos capacités de production d'électricité en France dans les quinze prochaines années. L'hydrogène renouvelable et local constitue la garantie d'une empreinte carbone basse et d'un prix attractif et stable.

C'est dans cette logique que la réglementation européenne prévoyait initialement de conditionner l'obtention du label « renouvelable » pour l'hydrogène à un critère dit « d'additionnalité », c'est-à-dire au développement de nouvelles capacités renouvelables dédiées. Hélas, dans les tous prochains jours, l'Union européenne risque de renoncer à cette ambition originelle, invoquant le prétexte que cette exigence, d'additionnalité pourrait ralentir le développement de la filière. Tout indique pourtant qu'un tel renoncement serait une triple impasse stratégique, énergétique et climatique : ajouter un nouvel usage électro-intensif sans nouvelles capacités de production électrique associées entrainerait inévitablement un renchérissement du coût de l'électricité et accentuerait les contraintes du système électrique déjà confronté à l'indisponibilité actuelle du parc nucléaire français et au retard chronique du développement des renouvelables en Europe par rapport aux trajectoires conformes à nos engagements climatiques.

L'autre écueil serait d'occulter du calcul de l'empreinte environnementale de l'hydrogène toutes les émissions à l'aval, liées au transport et à la distribution, qui sont à ce jour encore peu documentées et pourraient être non négligeables. Cela conduirait inévitablement à des importations massives d'hydrogène produit à l'étranger, sans réel contrôle de son contenu carbone.

À défaut d'un cadre adapté et exigeant à l'échelon européen, le développement de l'hydrogène pourrait ainsi emprunter deux chemins aussi peu souhaitables l'un que l'autre : le recours aux importations, ou le recours à l'électricité carbonée - faute d'un développement suffisant de nouvelles capacités renouvelables. Aucune de ces deux alternatives ne répond pourtant aux enjeux de décarbonation et de souveraineté énergétique.

Pris dans un dilemme entre relance industrielle, pertinence environnementale et urgence liée à la crise énergétique, l'Union européenne et ses États membres risquent de sacrifier la promesse originelle de l'hydrogène : celle de décarboner nos économies. En l'absence d'exigences fortes sur l'additionnalité de la production électrique et sur la production importée d'hydrogène, rien ne garantit un bilan environnemental global positif. Il est pourtant possible pour l'Union européenne d'assumer un rôle de leader technologique tout en s'imposant - ainsi qu'à ses partenaires économiques externes - une rigueur environnementale à la hauteur des enjeux. Et ceci pour ne pas perdre de vue l'urgence climatique à laquelle nous devons répondre par tous les moyens.

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(*) Signataires

  • Jean-Yves Grandidier, Président Fondateur de Valorem ;
  • Pierre Forte, Fondateur et DG de Pragma ;
  • Amaury Vaussanvin, Fondateur et DG de Synops Conseil ;
  • Jean-Michel Sylvestre, Fondateur et Directeur de Vent d'Est/Mob'Hy ;
  • Antoine Huard, Co-fondateur et DG de Verso Energy ;
  • François Daumard, Président de Valeco ;
  • Matthieu Guesné, Président Fondateur de Lhyfe.

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Commentaires 8
à écrit le 10/12/2022 à 9:37
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Votre article devrait être déclaré d'utilité publique ! Envoyez le à tous les présidents de Région, présidents des autorités organisatrices des transports, présidents d'agglomération, ministres, députés, sénateurs... il faut que ça rentre dans leur...

à écrit le 09/12/2022 à 11:22
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En correction de Yakari, le parc nucléaire français fait preuve depuis des années déjà d'une grande capacité de modulation, car il assure au quotidien l'équilibre production-consommation en fonction des variations de production des énergies renouvela...

à écrit le 09/12/2022 à 11:17
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"C'est dans cette logique que la réglementation européenne prévoyait initialement de conditionner l'obtention du label « renouvelable » pour l'hydrogène à un critère dit « d'additionalité », c'est-à-dire au développement de nouvelles capacités renouv...

à écrit le 09/12/2022 à 9:44
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Où il est démontré une nouvelle fois que la meilleure énergie est celle qu'on ne consomme pas et par extension celle qu'on ne produit pas qui génére inévitablement des rejets et déchets.

à écrit le 08/12/2022 à 17:09
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Le seul intérêt de l’hydrogène est comme stockage de l’énergie issue du photovoltaïque ou de l’éolien produite en surplus lors d’épisodes météo propices à ces énergies. Pour le reste (avion, voiture…) : AUCUN intérêt. Autant passer directement à l’é...

à écrit le 08/12/2022 à 15:46
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L'hydrogène vert n'a jamais existé

à écrit le 08/12/2022 à 12:20
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L'électricité d'origine nucléaire est peu modulable. Quand un réacteur est lancé, il faut le laisser tourner à puissance constante, car faire varier à la hausse ou à la baisse la puissance du réacteur est une procédure lente et progressive, et génère...

à écrit le 08/12/2022 à 11:25
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Excellent article et la piqure de rappel est effectivement nécessaire!

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