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Inflation : feu d'artifice ou feu de forêt ?

Karl Eychenne

Publié le 12 novembre 2021 à 12:00 - Mis à jour le 12 novembre 2021 à 15:38

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Pixabay

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OPINION. On éteint pas un feu d'artifice. Par contre un feu de forêt c'est différent. La thèse de l'inflation transitoire c'est la thèse du feu d'artifice. Il peut durer longtemps, mais il se termine toujours. La thèse de l'inflation qui dure c'est la thèse du feu de forêt, il vaut mieux l'éteindre assez vite. Par Karl Eychenne, stratégiste et économiste.

L'inflation, c'est le prix qui monte. L'inflation indésirable, c'est le prix qui monte trop vite trop haut trop longtemps. L'inflation américaine vient de franchir un nouveau Rubicon à près de 6%, l'Europe a fait de même à près de 4%. Peut - on encore parler de feu d'artifice (inflation transitoire) ou bien doit - on craindre le feu de forêt (inflation qui dure)?

La nuance est de taille pour un Banquier Central, elle est décisive pour les marchés financiers, elle est capitale pour les agents économiques. Or, nous serions exactement dans ce moment là de l'histoire, ce Kairos économique, moment où il faut choisir d'agir ou pas, et où il vaut mieux ne pas se tromper. Un moment clivant car opposant deux types de penseurs bien décidés à en découdre...

Il y a ceux qui croient à l'inflation qui dure (si l'on ne fait rien pour l'arrêter), et ceux qui croient à l'inflation transitoire (pas besoin de faire quelque chose pour l'arrêter). Les premiers fulminent, les seconds ruminent, les follets contre les anachorètes. Passion, raison, inflation. Il ne faut en vouloir à aucun des deux.

« Les meilleurs d'entre nous abritent quelque vanité de quelque chose, et il y a une erreur d'angle dont nous ignorons la valeur », comme l'avait déjà bien remarqué l'intranquilleFernando Pessoa.

"Le passionné"

Prenons le cas du passionné, celui de l'inflation qui dure donc, il aurait une fâcheuse tendance à repousser raison et bromure d'après Alain (Propos sur le bonheur). Il grimace pour donner corps à la douleur qu'il veut nous faire partager. Jadis il y avait les crieurs qui parcouraient les villages pour annoncer le malheur, le déluge, ou autre sympathique nouvelle. Congruence parfaite entre leur démarche zélée et le malheur hélé.

En langage économique, le passionné nous dit que lorsque la demande (de biens, de services, de travailleurs) excède l'offre trop longtemps, les gens finissent par s'en rendre compte en quelque sorte. Ils se mettent alors à : anticiper des prix plus haut pour les années à venir, exiger des salaires plus élevés afin d'accepter de travailler (pour les travailleurs), diffuser les hausses de prix de leurs inputs dans les prix de leurs produits finis (pour les entreprises).

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Trois raisons non mutuellement exclusives, pour que l'inflation transitoire finisse par durer bien plus longtemps que transitoire. Y sommes - nous ? Une évidence pour les passionnés. On y était même avant d'y être à les entendre... Bon, le passionné n'est pas aussi débile, il peut faire preuve d'une certaine cohérence dans ses propos, même si l'on est toujours plus proche de la gesticulation que la démonstration, de la motion que de la rection. Ainsi, le ruminant élégant fera remarquer que parfois les feux d'artifice se muent en feu de forêt, par exemple lorsque quelques pétards indisciplinés du feu d'artifice s'égarent dans la nature et tisonnent quelques broussailles desséchées par 40 ans d'inflation en berne. Au ruminant de répliquer alors qu'il ne faut pas confondre ce cas avec son inverse, plus tordu : lorsque c'est le feu de forêt qui se mue en feu d'artifice. Ce fut le cas des années 70, dont l'inflation fut d'abord entretenue par l'indexation des salaires et de bonnes louches récurrentes de dépenses publiques, puis ponctuées par le choc pétrolier (feu d'artifice). Situation complètement inverse de la situation actuelle.

"Le ruminant"

Le ruminant, celui de l'inflation transitoire, serait plutôt du genre mélancolie muette. Il ne sait pas s'il sait suffisamment, et son mutisme agace. Atarixique, aphasique, apathique, tout y passe et tout lui va. Il semble ne plus réagir à l'épingle sous ses fesses, qui devrait le faire trémousser sur sa chaise. On lui reproche une certaine naïveté à penser que le bonnet D de l'inflation finira par s'ajuster à la taille plus modeste du corset économique.

En langage économique, le ruminant part du même constat que le passionné : la demande est supérieure à l'offre. C'est après que les chemins divergent. Le ruminant pense que la demande finira bien par s'essouffler et que l'offre finira bien par s'ajuster, en un temps suffisamment raisonnable pour ne pas motiver de valses des étiquettes de prix dans les magasins ou sur nos tablettes. Pari osé ? Concernant la demande, le ruminant relève que l'épargne forcée des ménages suite au confinement, et dopée par les mesures du gouvernement, ne s'est finalement pas retrouvée dans la consommation à la hauteur des ambitions des réchauffistes (L.Summers, O.Blanchard, pour ne citer qu'eux).

En clair le PIB n'a pas été envoyé en orbite, tout juste à t'il retrouvé ses niveaux d'avant crise. Par contre, l'offre a trainé les pieds, pour des raisons diverses et variées, mais surtout pour les deux raisons suivantes : re-fermeture d'usines en Asie suite au re-virus ; opportunisme de certains producteurs afin d'exacerber certaines rentes (pétrole, gaz...). Le ruminant relève donc que l'inflation actuelle est davantage un problème d'offre faible que de demande excessive. Et ce n'est pas en appuyant sur l'offre qu'on l'aidera à se relever... allusion à la politique monétaire plus restrictive qui nous pend au nez, ou au Biden offensif déclarant l'inflation « persona non grata ».

Inflation et risque de réputation

Ruminant : « On éteint pas un feu d'artifice ». Un brin chafouin, le ruminant osera même suggérer au passionné de profiter du spectacle. Après tout, cela fait bien longtemps qu'il n'avait pas vu une telle inflation.

Passionné : « le feu de forêt n'est pas un spectacle ». Le Banquier Central qui ne réagit pas n'est pas moins coupable que le pyromane qui déclenche le feu. Notre chansonnier national Daniel Balavoine avait déjà noté la nuance : « l'absence a des torts que rien ne défend ».

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Les batailles de culbutos sont légions en économie. Il existe peu (pas) de cas s'avouant vaincu, de retour de veste avéré. Le risque de réputation est trop grand, incommensurablement plus fort que le bénéfice de la pénitence. Ainsi, en sciences économiques on perd des batailles jamais des guerres, à la différence des sciences dures. Régis Debray de nous rappeler cette différence subtile entre un débat de physiciens, et un débat de sociologues : enfermez les premiers une bonne heure, ils en ressortiront presque la main dans la main ayant le sentiment d'avoir avancé ; enfermez les seconds et ils en ressortiront avec l'œil amoché, tous ébouriffés, et quelques autres traces d'un profond désaccord.

Karl Eychenne

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