Le sommeil dogmatique des Banques centrales

OPINION. Le geai inflationniste se pare probablement des plumes du paon. Mais la pression sembla trop forte. Les Banques Centrales ont préféré plier plutôt que d'être accusées de sommeil dogmatique. Par Karl Eychenne, stratégiste et économiste.

5 mn

Christine Lagarde (BCE) et Jerome Powell (Fed)
Christine Lagarde (BCE) et Jerome Powell (Fed) (Crédits : Reuters)

L'inflation transitoire va-t-elle perdre son épithète ? Le temps du transitoire est-il échu ? Autrement dit, l'inflation est-elle élevée depuis si longtemps maintenant qu'elle ne peut plus être qualifiée de transitoire ? Qu'importe, le mal est fait. Inflation transitoire ou pas, les Banques Centrales ont plié semble-t-il. Accusées d'hébétude face à une inflation qui dure, elles ont finalement décidé de réagir. Des remords plutôt que des regrets donc.

Ainsi, les dernières sorties plutôt zélées des officiels nous annoncent le début de la fin. De moindres achats d'actifs de la part des Banques Centrales, incessamment sous peu. On imagine alors la suite de l'histoire, et la fin aussi. Fin de la politique monétaire ultra-accommodante, fin du financement de la dette à bas coût, fin du paradigme de la monnaie-dette à tout faire, fin des taux bas, la fête est finie.

Peut-on dire alors que Jerome Powell (Fed) et Christine Lagarde (BCE) ont retourné leur vestes ? Peut-on dire qu'ils ne croient plus à leur expression favorite d'inflation transitoire ? Et s'ils n'y croient plus, peut-on dire qu'ils ont raison de ne plus y croire ?

Certes, la réaction des autorités ressemble quand même pas mal à une reculade :

« Oups, je me suis trompé, l'inflation transitoire n'est pas transitoire ».

Mais bon, il faut comprendre l'embarras des autorités monétaires, confrontées à l'implacable mécanique de l'arithmétique. Même en imaginant que les prix ne bougent plus du tout (ce qui est exclu), l'inflation euro aujourd'hui proche de 3,4% ne reviendrait à des niveaux décents sous les 2% qu'en mars 2022. Pire encore pour l'inflation américaine aujourd'hui à 5,4%, qui ne reviendrait sous les 2% qu'en mai 2022. C'est cela le problème avec l'inflation, c'est qu'elle mesure la variation des prix au cours des 12 derniers mois. Si les prix ont eu le malheur de monter ne serait-ce qu'un seul mois sur les 12, vous obtenez quand même de l'inflation, et il vous faudra attendre 12 mois pour que cet effet disparaisse.

Face au chiffre, le verbe est faible

Les Banques Centrales se sont donc rangées du côté du plus fort semble-t-il, ceux qui voient dans l'inflation présente les prémisses d'une inflation galopante et durable. Une inflation transitoire qui refuse de terminer son transit. Certes, les Banques Centrales sont bien conscientes que céder face à la horde ou la rumeur n'est généralement pas bon signe :

« Être dans le vent c'est avoir un destin de feuille morte », (Gustave Thibon) Mais bon, pisser contre le vent a aussi ses inconvénients...

Et puis de toute façon, il faut bien reconnaitre que cette expression d'inflation transitoire n'a jamais su trouver son public. Depuis le début, l'auditoire s'est montré rétif à la thèse, voire cynique :

« L'inflation à des niveaux aussi élevés ne devrait pas y rester, car elle n'a rien à y faire... », commentaire imaginaire de la BCE rapporté par un sceptique.

Cette expression d'inflation transitoire fait tiquer ceux qui ne croient que ce qu'ils voient, et qui ne voient qu'une inflation galopante, ils accusent alors les autorités d'un idiotisme de métier, puisqu'elles persistent à voir le monde économique contemporain avec leurs lunettes en pince-nez.

Et pourtant. L'expression favorite des Banquiers Centraux n'est pas si naïve et n'est pas si caduque.

La politique monétaire ambigramme

« L'inflation transitoire » suppose qu'une inflation à des niveaux aussi élevés n'est pas durable, car les facteurs qui l'y ont mené ne sont pas durables non plus. Un peu simple mais suffisant, cette thèse repose sur le postulat suivant : on ne dé-confine pas tous les jours, donc l'offre n'a pas vocation à rester durablement déprimée face à une demande qui ne va pas rester dopée par les politiques.

Quant au reste, est-ce que les anticipations d'inflation, la pénurie de main d'œuvre, le gaz de Poutine, le pétrole de l'OPEP, amèneront l'inflation à des niveaux durablement plus hauts ? Autant débattre du statut des licornes. On entend de tout, donc on en sait rien. Lorsque les uns brandissent des graphes ou chiffres censés démontrer l'évidence de leur thèse, les autres en trouvent toujours d'autres pour trahir les défauts du premier. Bref, chacun trouve dans le réel de quoi motiver ses fantasmes. Ainsi donc puisqu'il est trop tôt pour savoir, peut être n'est-il pas trop tard pour croire encore à l'inflation transitoire.

Enfin et surtout, on prendra soin de noter que les Banques Centrales n'ont pas abandonné leur formule favorite dans leur discours : l'inflation transitoire reste la thèse officielle. En fait, c'est un peu comme si les Banques Centrales avaient effectivement retourné leur veste, mais que cette veste soit restée de même apparence une fois retournée. On obtient alors une politique monétaire ambigramme ; ces objets qui ne changent pas de forme une fois retourné. A première vue, cela peut paraitre une posture équivoque de la part des Banques Centrales, voire passer pour de la couardise, mais à bien y regarder cette stratégie a quelques lettres de noblesse...

En effet, sommées de choisir entre ce qu'on pourrait appeler un fait (l'inflation élevée), et ce qu'on pourrait appeler de la foi (l'inflation transitoire), elles auraient finalement choisi de ne pas choisir. Elles se positionnent ainsi officiellement sur une ligne de crête, un genre d'entre deux, d'agnosticisme monétaire. Très pompeusement, les Banques Centrales semblent avoir adopté la même stratégie que l'illustre philosophe Kant confronté au même type de problème en son temps, et que l'on peut paraphraser de la façon suivante :

Les Banques Centrales doivent prendre garder de pas sortir d'un sommeil dogmatique : la foi en l'inflation transitoire ; pour ne pas sombrer dans un autre sommeil empirique cette fois : le fait, l'inflation élevée.

5 mn

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Commentaires 2
à écrit le 19/10/2021 à 23:30
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"Le sommeil dogmatique des Banques centrales" , c'est ça de regarder Derrick, Christine !

à écrit le 19/10/2021 à 13:49
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Passer par la parasite financier privé pour prêter aux états fut la pire de toutes les compromissions possibles et imaginables et ils le savent parfaitement ne pouvant dorénavant qu'être des fabriques à pansements.

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