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L'e-euro percera-t-il comme nouveau moyen de paiement, s'interroge la BCE?

Charles Cuvelliez, Jean-Jacques Quisquater et Bruno Colmant

Publié le 14 avril 2022 à 08:14 - Mis à jour le 14 avril 2022 à 08:59

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Reuters

Le Quotidien Numérique

10 juillet 2026

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OPINION. La Banque centrale européenne (BCE) a publié les résultats d'une enquête réalisée auprès d'un peu plus de 2.000 personnes sur leur perception d'une future utilisation d'un euro numérique, notamment en comparaison des autres modes de paiements actuels. Les réponses sont riches d'enseignement. Par Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université de Bruxelles, Jean-Jacques Quisquater, Ecole Polytechnique de Louvain, Université de Louvain et MIT, Bruno Colmant, Université de Bruxelles.

La Banque centrale européenne (BCE) n'en finit pas de préparer la venue de l'e-euro. Elle a mis en ligne une étude qu'elle a commandée sur les (bonnes) raisons qui pousseraient la population à adopter l'e-euro : 2.160 personnes ont été interrogées dans les 19 États membres de la zone euro, dont 142 technophiles et, à l'autre extrême, 89 personnes peu bancarisées. Pour réussir, il faut convaincre les citoyens (pour payer en l'e-euro), les marchands (pour être payé avec l'e-euro) et remplir la promesse sociétale d'inclusion financière des personnes peu bancarisées, grâce à l'e-euro.

Pour ces derniers, à lire cette étude, ce n'est pas gagné : ces personnes voient le cash comme le moyen de paiement le plus sûr et le plus facile. Cela leur donne un sentiment d'indépendance. Un moyen de paiement numérique, carte de crédit, paiement sans contact, fait intervenir une tierce partie dont on est dépendant, selon elles. Elles ont bien des cartes de crédit mais pour les urgences ou des cartes de débit pour retirer du cash. Elles n'ont jamais entendu parler de l'e-euro. Quand on le leur explique, ces personnes craignent surtout que cela mette à mal les banques commerciales dont elles dépendent... pour retirer du cash des automates.

Les marchands

Il faudra que les marchands acceptent l'e-euro comme nouveau moyen de paiement, ce qu'ils font dès que les clients le demandent, peu importent les frais de transaction exigés même si c'est un frein évidemment. Les paiements doivent aller vite, on s'en doute et les marchands veulent un accès aussi rapide aux fonds pour leur permettre de gérer leur cash. La fiabilité et un support client parfait sont importants. Ces moyens de paiement doivent être faciles et intuitifs avec un minimum d'investissement à réaliser. L'idéal serait de réutiliser des technologies déjà en place comme le scanner du portable. Autre attrait possible d'un e-euro: qu'il s'intègre avec d'autres fonctionnalités, comme la gestion du cash, les programmes de fidélité, des services de marketing...

C'est que les marchands ont déjà un très large éventail de moyens de paiement : cash, carte de crédit (VISA et Master Card), cartes de débit, méthodes de paiement en ligne comme Paypal, Klarna, les paiements mobile à mobile, applications bancaires comme Revolut, transferts entre banques et, bien sûr, la facturation. S'il y en a tellement, c'est parce qu'il faut satisfaire tous les clients. Peu de marchands ont récemment implémenté un nouveau moyen de paiement, parce qu'il y a peu de demande. L'endroit d'où opère la compagnie qui leur fournit un moyen de paiement importe peu.

S'il fallait progresser dans le domaine des paiements, ce serait plus de fiabilité technique, des coûts de transaction faibles et des services additionnels (intégration avec la comptabilité, cashback, points bonus, marketing...). Peu de marchands ont entendu parler de l'e-euro. Quand on le leur explique, ils restent froids. Ils sont méfiants de sa vocation de nouveau moyen de paiement, car cela ferait disparaître le cash, craignent-ils. Les marchands ne comprennent pas bien la différence entre l'e-euro et l'euro qu'ils utilisent sous forme numérique. Pour eux, dès qu'il y a un moyen de paiement électronique, c'est déjà des euros-numériques. Si l'e-euro a cours légal, il faudra bien s'y faire et  Pourquoi pas, à condition de communiquer clairement sur les avantages de l'e-euro. Si l'e-euro pouvait s'intégrer dans ce que les marchands proposent déjà aux clients, ce serait l'idéal, comprend-t-on, mais attention, s'il n'y a pas de demande, ne comptez pas sur les marchands pour être pionniers.

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Les clients

Et au fond qu'est-ce ce qui pousserait alors un client à utiliser l'e-euro ou, plus généralement, un nouveau moyen de paiement ? Il faut qu'il soit universellement accepté, qu'il soit instantané, sans contact et qu'il permette des paiements de personne à personne. L'idéal serait un portefeuille numérique qui permette des paiements partout, peu importe l'appareil ou le terminal utilisé. Un moyen de paiement qui puisse combiner tous les autres moyens de paiement, qui réduise le nombre de cartes à utiliser, les PIN code à se souvenir, bref une solution tout en un serait la bienvenue

Sont également cités une authentification biométrique, iris, empreinte digitale, faciale, voilà encore qui attirerait aussi. Un e-euro ou un portefeuille électronique devrait offrir un coût proche de zéro. Les participants à l'enquête, s'ils veulent bien une nouvelle forme de porte-monnaie électronique, ne veulent pas à avoir à apprendre comment utiliser un nouvel appareil.

La protection de la vie privée leur importe peu mais les participants à l'enquête aimeraient bien une solution dont le caractère privé puisse se régler selon le type d'achat. Alimenter le portefeuille électronique devrait pouvoir se faire automatiquement pour les technophiles, sinon la plupart serait satisfait avec de simples rappels, dont la fréquence et les modalités puissent être ajustées. Les paiements conditionnels, liés aux smart contracts, sont une option intéressante pour les technophiles mais ne sont pas différentiateurs ?

Pouvoir utiliser un nouveau moyen de paiement avec ou sans internet, via des appareils qui n'ont pas besoin d'être rechargés, qui seraient gratuits, combinés avec des offres cashback ou des programmes de fidélité n'attirent pas trop (au contraire des marchands).

Quant à l'e-euro, qu'il soit plus sûr puisqu'issu de la banque centrale, n'a pas l'air de faire la différence. Les participants à l'enquête considèrent que l'argent issu d'une banque commerciale est tout aussi sûr surtout depuis la limite de 100.000 euros par compte en banque. Ce n'est pas là que l'e-euro fera la différence.

Plus intéressant, les participants préfèrent que l'entité qui fournit un nouveau moyen de paiement soit une banque, une banque centrale ou une entité européenne plutôt qu'un big tech. Elles sont perçues comme plus innovantes mais moins dignes de confiance. Une entité européenne est préférée car elle est vue comme mieux régulée et susceptible d'offrir tout de suite une solution pour toute l'Europe.

Les personnes qui ont répondu utilisent un large spectre de moyens de paiements, en fonction de l'occasion et de la situation : les cartes de débit sont les plus utilisées pour les courses au jour le jour avec le cash. Les paiements par mobile sont également largement mentionnés. Les personnes de +65 ans favorisent les cartes de débit et le cash, les jeunes utilisent plus les moyens de paiement par mobile. En règle générale, peu de répondants ont commencé à utiliser un nouveau moyen de paiement récemment ou en chercher un. En règle générale, ils se disent tout satisfaits par les moyens de paiement à leur disposition. Les technophiles voudraient même chercher à en réduire le nombre.

Peu de personnes ont entendu parler de l'e-euro et auraient pensé qu'il s'agit de crypto-monnaie comme le bitcoin ou, alors, une monnaie digitale pour acheter des biens et services en ligne. Quand on leur explique ce qu'est l'e-euro, les gens apprécient la différence avec les cryptomonnaies habituelles et le fait que cela émane de la BCE, donc plus sûr, plus stable et plus régulé.

Un e-euro qui ne soit pas un énième (nouveau) moyen de paiement, qui s'intègre dans tous les moyens de paiement déjà existants sont donc des conditions nécessaires à son succès. Ne demandez pas non plus aux marchands d'être des pionniers. Ils en veulent bien mais charge aux autorités de l'imposer, d'en faire la publicité. C'est comme si payer en e-euro s'apparentait à payer dans une autre devise. C'est peut-être ce qu'il faut retenir ?

Quant à favoriser l'inclusion financière des personnes peu bancarisées, on repassera.

_____

Pour en savoir plus : Study on New Digital Payment Methods Report March 2022, Katar Public,  Banque centrale européenne.

Charles Cuvelliez, Jean-Jacques Quisquater et Bruno Colmant

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