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La ville citoyenne face au fanatisme

Max Armanet

Publié le 20 novembre 2015 à 10:25 - Mis à jour le 24 novembre 2015 à 15:17

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A l'occasion du Forum Smart City du Grand Paris, organisé par La Tribune les 26, 27 et 28 novembre prochains à l'hôtel de ville de Paris, experts, politiques et entrepreneurs ont pris la parole dans un numéro spécial consacré à la ville intelligente. Après les attentats du 13 novembre dernier, construire une ville citoyenne, intelligente et incluante devient une nécessité, car la réponse policière ne saurait suffire.

La France en deuil. La France en guerre. Une guerre nouvelle, asymétrique. À vrai dire, cela fait un moment déjà. Deux décennies au moins, avec comme pics New York 2001 (2 977 morts). Casablanca 2003 (41 morts), Madrid 2004 (191 morts), Londres 2005 (56 morts). Une guerre totalitaire où chacun, quel que soit son sexe, son origine, sa religion, est une cible potentielle. Ceux qui imaginaient ne pas être concernés par les massacres de Charlie et de l'Hypercacher de janvier, n'étant ni journalistes ni juifs, sont cruellement détrompés par la réalité. Comme les totalitarismes nazis ou communistes, les islamistes ne font pas de détail. Il n'y a pas d'innocents dans leur guerre d'anéantissement.

Pourtant, dans cette guerre contre le terrorisme, la France avait une longueur d'avance. La vague d'attentats des années 1980-1990 avait permis la mise en place de procédures de référence pour nos alliés. L'efficacité et la préservation des libertés publiques y faisaient bon ménage. Peut-être nous sommes-nous endormis sur nos lauriers en ne voyant pas la mutation de cette menace. Changement de nature où l'on passe de la sphère nationaliste et révolutionnaire à celle d'un religieux totalitaire. Le djihadiste de 2015 a un mépris de la vie supérieur au moudjahidin de 1986.

Terroriser les femmes et les écoliers

Il était entendu jusqu'alors que la présence des militaires français au Mali, en Irak, suffirait à contenir la déferlante barbare loin de notre sol en soutenant les peuples victimes et résistants. Depuis Charlie, cette vision est partiellement démentie. Le concept des « arrières » comme un espace sécurisé, dégagé des contraintes de la ligne de front, a vécu. Paris participe autant à la profondeur stratégique de Daesh que celle du gouvernement français. L'arrivée massive de soldats afin de sécuriser la capitale française expose bien la fragilité de cet autre front au coeur de nos villes. Cibles de choix pour des combattants aguerris dont l'objectif principal est le froid assassinat du plus grand nombre d'innocents incapables de se défendre. Terroriser les populations civiles, spécialement les femmes et les écoliers, à Mossoul, Kobané, Alep, Palmyre, Tombouctou, Chibok... bien avant Paris, fait partie du programme djihadiste. Que les victimes soient de confession musulmane n'y change rien. L'islamisme de Daesh, d'Al-Qaïda, de Boko Haram, en s'appuyant sur la confusion volontaire du spirituel et du temporel, a su produire une mécanique très efficace de prise de pouvoir, d'oppression et d'emprise sur les masses comme le bolchevisme en son temps.

La guerre totale contre l'islamisme, proclament nos dirigeants en congrès à Versailles, soit, mais après ? Imaginons un instant l'éradication militaire de Daech en Syrie. Les islamistes migreraient instantanément dans les multiples foyers d'instabilité en Asie, en Afrique, comme ils l'ont fait après l'intervention américaine en Irak. Migration virale proliférant dans le bouillon de culture que constituent les dictatures et l'injustice sociale. La nébuleuse djihadiste étant passée maître dans l'utilisation des réseaux et du numérique, il est clair que cela ne fera que déplacer le problème. D'ailleurs, depuis un bon moment, les terroristes sont implantés chez nous. Et dans notre Europe prospère, paradis de la consommation, où l'on n'imagine plus que la défense de l'égalité de l'homme et de la femme, de la démocratie, de la liberté puisse se payer du prix du sang, la prise de conscience de la menace est bien lente. Ici, dans cette géographie que Fernand Braudel définissait comme le petit cap de l'Asie, il n'y plus guère que la France, nation métisse, pour accepter de défendre par les armes la liberté des peuples. Nos réactions émotives aux meurtres de ce vendredi 13 (et dont l'expression médiatique fait partie du succès du plan de com' terroriste) peinent à dissimuler la difficulté de nos sociétés à mesurer correctement le danger Daesh.

Aujourd'hui, plus de la moitié de la population mondiale est urbanisée. Dans vingt ans ce sera 70 %. Très logiquement, les villes sont devenues un objectif prioritaire des islamismes. L'incapacité chronique des pays européens à accueillir décemment les migrants, à faire les efforts nécessaires pour les intégrer comme citoyens et non pas comme réserve de main-d'oeuvre bon marché, se traduit par le développement de ghettos incontrôlés, de zones où la loi républicaine ne s'applique plus. De leur côté, les islamistes ont profité de l'aubaine pour en faire des viviers impénétrables. Que faire ?

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La seule réponse est l'intégration citoyenne

La réponse policière est indispensable mais illusoire si elle se réduit à la mobilisation de personnels hexogènes à la vie des quartiers. Pour suivre un suspect, il faut mobiliser jusqu'à vingt fonctionnaires ! Et on ne peut raisonnablement mettre un policier derrière chaque habitant ni installer une caméra à chaque coin de rue. La seule réponse durable est celle de l'intégration citoyenne, où chacun devient coresponsable du vivre ensemble. Pour cela, un travail de fond qui valorise l'implication citoyenne est indispensable. Le civisme est un apprentissage. Peu importe l'origine, on ne naît pas bon citoyen, on le devient. Le service civique que nous avions élaboré à l'issue des émeutes de banlieue de 2005 avec Germaine Tillion, Edgar Morin, René Rémond, Stéphane Hessel, Jean Daniel... en créant les conditions d'apprentissage de la fraternité, reste plus que jamais d'actualité et constitue une solution économique et lisible à cet enjeu républicain. Le drame de Charlie a permis de redécouvrir ses indispensables vertus. François Chérèque, à la tête de l'agence de ce service, avec bien peu de moyens, continue à en faire progresser la cause.

L'autre outil, complémentaire au précédent, est la ville citoyenne, la ville intelligente. Il permet de réinventer ce territoire comme lieu de partage, en consolidant les liens sociaux, en fluidifiant la gouvernance. La cité citoyenne n'ignore rien de ses fragilités ; elle les transcende en plaçant au coeur de sa réflexion les habitants de tous ses quartiers sans dénier leur singularité. Lieu de partage et de métissage, les villes de France sont porteuses d'une tradition où l'on s'applique à recoudre le tissu social. Le numérique est un allié précieux dans cette tâche. Environnement, logement, énergies, espaces publics, mobilité, santé, sécurité... Un territoire connecté permet plus de précision dans la réalisation des projets, une réactivité améliorée dans leur mise en oeuvre, une relation meilleure entre le corps social et ses élus. Cette dynamique résiliente est inestimable au moment où les assassins syriens prennent pour cible la multiplicité de ses lieux de communion populaire : restaurant, terrasse, stade sportif, salle de concert. Espaces de plaisir partagé, de convivialité métisse, de patriotisme festif, rendez-vous d'amoureux, de copains cosmopolites, de la jeunesse du monde, tout ce que haïssent les djihadistes.

Le civisme, un apprentissage de la fraternité

Pour autant, notre réponse ne doit pas basculer dans la folie symétrique souhaitée par les bourreaux de ce « Bloody Friday ». Basculer dans l'intolérance, la haine, le mépris de l'autre, serait lui ressembler et se perdre. La résistante Germaine Tillion me confiait que, détenue au camp de Ravensbrück, elle considérait ses tortionnaires SS qui la déshumanisaient au quotidien, certes comme des ennemis à battre par tous moyens, mais aussi comme des êtres humains. Le contraire aurait été la défaite de son combat humaniste. Nous y sommes. Et dans ce combat, l'urgence est de penser la ville citoyenne respectueuse de ses habitants et de son environnement, juste et solidaire, connectée aux autres villes-mondes.

Lorsque nous avons entendu les nouvelles des attentats dans la nuit de vendredi, nous venions de mettre la dernière main à ce numéro réalisé par les « smart citizens », les acteurs de la ville citoyenne venus du monde entier. Édition spéciale qui accompagnera les trois jours de débats, de partage, d'échanges qui se tiendront à l'Hôtel de ville de Paris, à l'invitation de sa maire. Ce numéro, nous vous le livrons tel quel. Juste encadré d'un cahier d'articles destinés à comprendre ces temps barbares qui nous assaillent. En face de cet article, vous trouverez le discours émouvant tenu par Anne Hidalgo aux élus parisiens lundi 16 novembre. À tous, nous donnons rendez-vous le jeudi 26 novembre pour témoigner de notre foi en la liberté, l'égalité, la fraternité. La ville citoyenne contre l'islamisme, voilà notre profondeur stratégique.

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Max Armanet

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