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OpinionsTribunes

Le diplôme universitaire de technologie, ce "chêne" que l’on abat

Nicolas Cuzacq (*)

Publié le 27 novembre 2020 à 06:30 - Mis à jour le 27 novembre 2020 à 12:51

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Reuters

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OPINION. L’arrêté du 6 décembre 2019 permet aux IUT de délivrer le Bachelor universitaire de technologie (BUT) qui est un diplôme bac+3. Le vice originel et majeur de la réforme est la substantielle baisse du volume horaire, par année d’enseignement, qu’elle induit au regard du DUT actuel. Placer les réformes universitaires sous l’égide de logiques comptables engendre le risque d’un affaissement de la valeur des diplômes. (*) Par Nicolas Cuzacq, Maitre de conférences HDR en droit privé à l'UPEC, agrégé d'économie et gestion.

Le diplôme universitaire de technologie (DUT) est un diplôme qui reçoit régulièrement des éloges lors de l'évaluation des formations car il constitue un passeport en faveur de la réussite professionnelle des étudiants (OCDE, Regards sur l'éducation 2019, p. 212). Il associe d'une manière équilibrée la logique universitaire avec celle du monde professionnel. Au regard du principe selon lequel « il n'est pas utile de réformer, ce qui fonctionne correctement », la nécessité d'une revoyure du DUT n'apparaît pas clairement au premier abord.

Pourtant, la technocratie trop pressée de tremper sa plume dans l'encre d'un réformisme comptable a adopté l'arrêté du 6 décembre 2019 qui sonne le glas du DUT actuel (diplôme Bac+2). Il cède la place au bachelor universitaire de technologie (BUT) qui est un diplôme bac+3. Notre idée n'est pas de refuser par principe une réforme du DUT mais de contester la logique comptable et technocratique qui innerve trop souvent celle sous commentaire. Comme le disait V. Hugo : « Le champignon vénéneux pousse au pied du chêne mais il n'est pas le chêne » (Napoléon le Petit, VI, p. 10).

L'arrêté  du 6 décembre 2019 à l'instar du bateau de Thésée est susceptible de deux interprétations. Dans le premier cas, la réforme constitue une simple rénovation du DUT. Dans la seconde, elle incarne la mort du DUT et des caractéristiques qui ont assuré son succès. Nous optons pour la deuxième solution car le bateau sera différent. La voile du DUT est découpée aux ciseaux par des comptables qui imposent leur loi d'airain de la rigueur budgétaire aux universités. La logique comptable est le point vélique de la voilure du nouvel esquif qui sera moins puissant que le DUT. L'horizon n'est plus ciselé par les objectifs ambitieux qui avaient fondé la création des IUT à l'époque du Général De Gaulle. La réforme en cours rejoint le sombre cortège de celles qui assimilent l'université à une usine à diplômes qui doit fonctionner pour un coût minimum avec une gestion managériale. Il ne s'agit pas d'une nouvelle configuration du DUT mais de sa défiguration.

La comédie des apparences

Les partisans de la réforme excipent de l'intérêt d'intégrer les diplômes délivrés par les IUT dans le référentiel européen (LMD) qui est fondé sur une structure Bac+3 ; Bac+5 ; Bac+8. Cet argument ne convainc pas totalement car les IUT proposent depuis longtemps des licences professionnelles en complément du DUT qui permettent aux étudiants d'obtenir un bac+3. Par ailleurs, l'arrêté  du 6 décembre 2019 prévoit la délivrance d'un DUT au terme de deux années d'études au sein du BUT. Il s'agit d'un DUT low cost correspondant à un nombre d'heures de cours notablement inférieur à aujourd'hui. Pourquoi prévoir un diplôme bac+2 si l'objectif était de passer à bac+3 ?

Les laudateurs de la réforme arguent aussi de la plus grande diversité des parcours offerts aux étudiants par le BUT. Ils n'ont manifestement pas tiré les leçons de la mise en place des parcours lors de la réforme du bac. Il s'agit d'une usine à gaz dont la complexité a été dénoncée par beaucoup de proviseurs et d'enseignants. La mise en pratique des réformes est plus complexe sur le terrain que sur le powerpoint d'un bureaucrate. Le choix d'un parcours par des étudiants risque parfois de relever d'une liberté formelle plus que réelle. Quid si une dizaine d'étudiants choisissent un parcours ? La logique comptable sera souvent prioritaire en raison de la paupérisation des universités et le parcours sera fermé au détriment des étudiants. De ce point de vue, la réforme présentée sur papier glacé ressemble au scénario de la comédie des apparences. Elle vise à masquer le renoncement aux ambitions du DUT lors de sa création durant la présidence du Général de Gaulle.

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Le DUT brisé par un dogmatisme comptable

Le vice originel et majeur de la réforme est la baisse du volume horaire, par année d'enseignement, qu'elle induit. La métamorphose du DUT actuel en BUT se fait quasiment à volume horaire constant. A titre d'exemple, dans une formation tertiaire le volume du DUT est de 1620 heures alors que celui du BUT sera de 1800 heures. En d'autres termes, on passe d'un bac+2 à un bac +3 avec un nombre d'heures quasiment similaire ! Le BUT découpe le DUT dans le lit de Procuste. Bien entendu, cette baisse du volume horaire, par année d'enseignement, est présentée comme une mesure favorable « au bonheur des étudiants » qui seraient asphyxiés par des volumes horaires trop chargés. Existe-t-il une étude qui démontre l'insatisfaction des actuels étudiants du DUT ? La réponse est non mais la technocratie a choisi de parler à leur place. La stratégie de communication des partisans de la réforme consiste à habiller le vice du manteau de la vertu.

Personne n'avait demandé un BUT tertiaire à 2400 heures mais l'incantation fait office de communication lorsque les partisans de la réforme la présentent comme un progrès avec 1800 heures de cours. Ils prétendent que l'on peut faire mieux avec moins. Cela rappelle les discours qui ont fleuri à l'époque de la réforme de l'hôpital ces dernières années. Il était soi-disant possible de faire mieux avec moins de moyens en passant d'un hôpital de stocks à un hôpital de flux. Le résultat est mirifique car aujourd'hui nos vies et notre économie doivent s'adapter à un nombre limité de lits. A notre époque, certains déguisent le regrès sous le masque du progrès.

Certes, il y a plus d'heures consacrées à la réalisation de projets dans le BUT mais dans une proportion insuffisante pour compenser la baisse du volume horaire des enseignements. Par ailleurs, un projet ne peut pas toujours se substituer à un cours. Comment peut-on améliorer le niveau des étudiants en abaissant d'une manière aussi substantielle le volume horaire, par année, d'une formation ? Seuls les partisans du moonwalk pédagogique peuvent répondre positivement à cette question. A l'instar du chanteur M. Jackson, ils reculent en faisant semblant d'avancer.

Les partisans de la réforme excipent qu'il faut augmenter la réussite des étudiants titulaires d'un bac technologique au sein des IUT (ils représenteront au moins 50% des recrutés selon l'arrêté du 6 décembre 2019). L'objectif est légitime tout comme l'idée de créer une filière technologique de la classe de première jusqu'à un niveau bac +3 à l'instar de ce qui existe dans certains pays étrangers. Encore faut-il ne pas renier les moyens pour atteindre cet objectif. Le ministère baisse le volume horaire alors que les bacheliers technologiques seront plus nombreux au sein des IUT. Il s'agit d'un autre vice du projet car les étudiants issus des bacs technologiques ont des qualités mais pas le plus souvent celle de pouvoir travailler en autonomie. En conséquence, la réforme risque de manquer son but.

Le DUT martyrisé par la dépréciation des diplômes

La baisse du niveau du bac, notamment technologique, engendre un  taux d'échec en première année universitaire que la technocratie souhaite régler en abaissant le niveau aujourd'hui requis pour obtenir un DUT et ensuite une licence professionnelle. La réforme du DUT est marquée du sceau du renoncement et l'on comprend que ses partisans ne l'aient pas dénommée LUT (licence universitaire de technologie ; ce qui aurait été plus conforme à l'article 1 alinéa 2 de la loi dite Toubon) car cet acronyme incarne un volontarisme qui leur fait défaut.

La réforme constitue un continuum avec la baisse du niveau des bacheliers. Cette logique des assignats est mortifère à l'égard de la crédibilité des diplômes car ils ne donnent plus une image fidèle du niveau des étudiants. Elle est injuste car la majorité des étudiants a les capacités d'atteindre le niveau requis mais la valeur de leur diplôme est sacrifiée sur l'autel de logiques comptables et statistiques.

Dans le projet initial, il était mentionné que les programmes du BUT devaient permettre la réussite de 70% des bacheliers technologiques. Comment mieux signifier que le niveau des exigences des enseignants doit s'abaisser pour s'aligner sur celui des étudiants ? Le taux de réussite au bac est devenu un outil de communication au service de la politique. Baisser le niveau des étudiants de l'IUT pour l'accorder avec le niveau du bac constitue une roue de Deming à l'envers.

Ce cercle vicieux engendre une dévalorisation croissante des diplômes et il a de nombreux effets pervers comme par exemple la baisse des niveaux de rémunération proposés aux diplômés. Elle fera sourdre une frustration chez les diplômés. Par ailleurs, moins la stratification sociale est déterminée par l'école plus elle le sera par les logiques de réseaux. La substitution de la pistoncratie à la méritocratie pénalise en priorité les enfants des classes populaires et moyennes.

Aujourd'hui, beaucoup d'enfants des classes moyennes et populaires bénéficient de l'ascenseur social grâce au DUT. Le diplôme est reconnu et il leur offre des perspectives d'emplois intéressantes. Cette vague de promotion sociale risque de se briser sur l'écueil de la baisse du niveau qui résultera de la réforme.

Se focaliser sur le coût des étudiants des IUT est un contresens car la formation est un investissement. D'ailleurs, le coût d'un étudiant d'un IUT est inférieur à celui d'un étudiant de BTS ou de classe préparatoire aux grandes écoles. En revanche, il est supérieur à celui des autres étudiants de la fac. La réforme du DUT s'inscrit dans la lignée de la paupérisation relative de l'université française. Il est vrai que l'on y trouve moins souvent les enfants des gouvernants et de la technocratie que dans les classes préparatoires. Il y a le risque d'une méritocratie héréditaire.

La CPU (conférence des présidents d'universités) s'est récemment émue du maintien de l'ouverture des classes préparatoires pendant le confinement, dans un communiqué du 29 octobre 2020, en affirmant : « Rien ne peut justifier, en dehors d'un réflexe sociologique de reproduction, une telle différence de traitement." L'observation est légitime car la différence de niveau entre les classes préparatoires et d'autres formations de l'enseignement supérieur se creuse trop souvent.  Au surplus, les classes moyennes et populaires financent les classes préparatoires en payant un impôt comme la TVA, qui est proportionnel et non pas progressif, où leur enfants y sont sous représentés mais elles subissent une baisse de l'investissement de la nation à l'égard de la formation de leurs enfants. En d'autres termes, la réforme du DUT accentue « une redistribution à l'envers ».

Le DUT outragé par la primauté des compétences sur les connaissances

Les nouveaux programmes du BUT sont fondés sur les compétences selon une note de cadrage de juin 2020. La notion de compétences présente le double avantage de rappeler que l'acquisition de savoirs formalisés ne suffit pas pour réaliser une action efficace et par ailleurs elle est innervée par une démarche pluridisciplinaire qui évite un cloisonnement entre les enseignants et les matières. Elle peut utilement compléter l'approche par les connaissances et non pas la reléguer au second plan.

La prévalence de la notion de compétences sur les connaissances rappelle la substitution « du faire à l'apprendre » brillamment dénoncée par Hannah Arendt dans son essai sur la crise de l'éducation (in La crise de la culture, Folio 1989). En l'espèce, elle risque d'engendrer une primauté de la logique professionnelle sur la logique universitaire alors que le DUT faisait coexister d'une manière équilibrée les deux approches. Il y a le danger que le BUT forme des spécialistes qui n'auront pas les clés pour comprendre l'environnement dans lequel ils évoluent. A. Einstein affirmait sans concession qu'un spécialiste ressemble davantage : « à un chien savant qu'à une créature harmonieusement développée » (Comment je vois le monde, Flammarion 1979, p. 25).

La question est politique au sens noble du terme car comme le rappelait Condorcet dans son lumineux discours sur l'instruction publique son objectif est d'assurer à chaque citoyen : « la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d'être appelé, de développer toute l'étendue des talents qu'il a reçus de la nature, et par là, établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l'égalité politique reconnue par la loi ».

L'université doit concilier employabilité et formation du citoyen. Le risque induit par la notion de compétences est de favoriser un utilitarisme techniciste. La notion de compétences était au cœur du « State Of The World Forum »​ de 1995 qui réserve une formation de qualité à seulement 20% de la population. Pour les autres, il suffit de leur inculquer des procédures ou des modes opératoires fondés sur des compétences uniquement techniques. La démarche rappelle l'idée d'Orwell dans son roman dystopique « 1984 » : l'ignorance des citoyens est la force des puissants (Folio 2012, p. 267). Quel enseignant peut valider le projet de ce forum qui n'est rien d'autre qu'une citoyenneté à deux vitesses et la source d'une discrimination face à l'accès au savoir ? La notion de compétences induit le risque d'une disparition pour une majorité de la population des savoirs traditionnels au profit de la mise en œuvre d'attitudes et d'actions pour  résoudre un  problème.

Au surplus, le flou de la notion suscite des difficultés pour évaluer les étudiants.  Dans la pratique, ce flou sera favorable à l'obtention du BUT et la technocratie pourra soigner les statistiques de son usine à diplômes. Le revers de la médaille sera la dévalorisation du BUT et des perspectives de carrière et de rémunération offertes aux étudiants. Les thuriféraires de la réforme minimisent la portée de la réforme en arguant que les compétences sont liées à des connaissances.  Pourquoi cette primauté existe-t-elle si elle ne change rien ou presque ? Leur rhétorique de cristal se brise face aux meurtrissures de la vérité. La notion de compétences a été créée par et pour les entreprises. La réforme du DUT est teintée d'un économisme qui met la société et l'université au service de l'économie. Dans un partenariat équilibré, il n'y a ni suzerain ni vassal mais la rigueur budgétaire, sous laquelle ploie l'université, la contraint à trouver des ressources propres et à tendre la sébile auprès des entreprises.

Le DUT libéré ?

Les universitaires ont manifesté en nombre leur désapprobation à l'égard de la réforme par la voie d'une pétition accompagnée d'un article (IUT, Chronique d'une destruction annoncée, Libération du 20 novembre 2019) mais comme trop souvent la technocratie est restée autiste à leur demande.

En raison de la spécificité de la période, la réforme sera vraisemblablement appliquée. Elle constituera une victoire à la Pyrrhus pour ses promoteurs car elle sera probablement une source de dévalorisation des diplômes mais aussi de démotivation pour les enseignants des IUT. A l'extrême, on aboutit à l'absurde au sens de Camus qui est la conséquence de la confrontation de l'Homme à un monde qu'il ne comprend pas et qui est incapable de donner un sens à sa vie (selon le baromètre annuel UNSA-Education, si 93 % des enseignants disent aimer leur métier, ils ne sont plus que 77 % à trouver qu'il a du sens). Pour reprendre la formule de M. Bloch, dans son livre « L'étrange défaite », des enseignants de terrain se sentent seuls : « au milieu des indifférences, des résignations et des affreuses complicités » (Folio 1990, p. 276). Egalement, cette  réforme régressive ne s'inscrit pas dans le sillon de l'intérêt général car comme le dit l'OCDE dans son rapport précité (p. 11) : « Le savoir est à la base du capital humain, et son enrichissement et sa transmission sont au cœur de la mission de l'enseignement supérieur ».

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Nicolas Cuzacq (*)

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