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Le Japon au bois dormant

Michel Santi (*)

Publié le 31 août 2020 à 10:41 - Mis à jour le 31 août 2020 à 10:42

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OPINION. Sur le plan macro économique, le Japon est un laboratoire mais c'est également un cimetière où économistes et théoriciens ont dû enterrer leurs certitudes. Par Michel Santi, économiste (*).

Je salue ici la détermination que fut celle du Premier Ministre 

Abe sur le départ, lequel n'a lésiné ni reculé devant aucune décision ou 

mesure censée sortir son pays du semblant de léthargie dans lequel il est 

enfoncé depuis une trentaine d'années. Cette problématique liée à 

l'inflation que doivent donc gérer les dirigeants japonais depuis quelques 

décennies est pourtant plus que jamais d'actualité au sein de nos nations 

Occidentales. Le Président de la Réserve Fédérale US, Jay Powell, vient en 

effet de manière assez révolutionnaire de déclarer que sa banque centrale 

ferait tout ce qui est en son pouvoir afin de remonter son taux d'inflation 

national au-dessus de l'objectif des 2%.



Une bataille mondiale fait ainsi rage depuis en gros les épisodes 

déflationnistes des années 2010 afin de tenter de redémarrer les économies 

grâce à la mèche inflationniste. A cet égard, l'expérience, ou plutôt les 

multiples expériences, japonaises restent autant de cas d'école qui 

démontrent que l'inflation reste un spectre qu'il est très ardu de 

ressusciter. Car le Japon a tout essayé, lui qui entretient des déficits 

publics massifs depuis des décennies couplés à des taux d'intérêt proches du 

zéro, dont la combinaison - en théorie infernale - ne suscite aucune poussée 

d'urticaire inflationniste.  La Banque du Japon (sa banque centrale) est donc 

réduite à remettre chaque année aux suivantes son objectif d'atteindre le 

palier des 2%. Elle n'est du reste pas au bout de ses peines car nul ne sait 

comment relancer dans ce pays les pressions inflationnistes.



Toutes les théories s'y sont effectivement cassé les dents, comme celle de 

Milton Friedman concernant la monnaie, car l'accélération de masse monétaire 

en circulation n'y a strictement pas eu l'effet supposé et prévu. 

Probablement du fait de leur déclin démographique, les japonais n'ont pas 

dépensé plus - et donc pas généré d'inflation - et ce en dépit de quantités 

d'argent toujours plus importantes à leur disposition déversées dans le 

système. Par ailleurs, la conviction de nombres d'économistes - erronée 

selon moi - qui enseigne que l'aggravation des dettes et des déficits a une 

tendance mécanique, et bien-sûr néfaste, sur l'inflation a été battue en 

brèche car c'est bien un taux d'inflation sempiternellement au zéro qui a 

accompagné les creusements irrémédiables des déficits nippons.

Moins de 3% le taux du chômage

La fameuse "Phillips Curve" ne fut pas plus en veine, elle qui établit une 

relation, difficilement contestable, entre taux d'emploi et inflation et qui 

se retrouve battue en brèche dans ce pays où le plein emploi coexiste 

harmonieusement avec un taux d'inflation insignifiant. Les fondements de 

cette règle de Phillips - qui n'est pas une théorie mais qui colle à la 

réalité en d'autres circonstances et en d'autres lieux - prouve pourtant 

qu'un marché de l'emploi dynamique entraîne une hausse des salaires qui 

relance à son tour les prix à la consommation via la demande agrégée. En 

outre, l'avènement en 2012 de Shinzo Abe a permis des mesures structurelles 

sans précédent au Japon qui aurait été à même de largement favoriser 

l'inflation, comme l'arrivée en force des femmes sur le marché du travail, 

dont la combinaison quantitative et qualitative y a fait chuter à moins de 

3% le taux du chômage... sans pour autant n'avoir aucun impact haussier sur 

les salaires ni sur les prix.



Nous aussi devrons apprendre, en Europe et aux Etats-Unis, à vivre sans 

inflation. Après tout, le Japon ne se porte pas si mal que cela car son 

économie parvient tout de même à générer de la croissance et même à assurer 

le plein emploi, malgré une pression nulle sur les prix comme sur les 

salaires. De mon point de vue, la croissance dénuée d'inflation que vit le 

Japon est même un phénomène optimal pour nos économies intégrées, post 

modernes et hautement digitalisées. La stabilité des prix qui règne 

aujourd'hui sur nos économies - principalement par temps de crise sanitaire 

et de son lot d'angoisses et même de paniques - est un facteur notoire de 

réduction des incertitudes et pour les salariés et pour les entreprises et 

pour les investisseurs. A bien des égards, le Japon se retrouve actuellement 

dans la plus enviable des situations car il jouit d'un boom déflationniste : 

phénomène rare mais qu'il convient d'apprécier à sa juste valeur car il 

démontre aux plus réticents et aux plus critiques - comme les monétaristes - 

qu'il est vraiment possible d'avoir de la croissance sans inflation. 

Bien-sûr, l'épée de Damoclès susceptible de menacer le Japon est sa dette 

publique massive que le retour d'une certaine inflation pourrait 

sensiblement réduire, qui n'empêche toutefois pas ses citoyens de jouir en 

toute quiétude de leur croissance sans inflation.



Quoiqu'il en soit, ce pays agit comme un révélateur de vérités peu agréables 

à entendre pour l'économiste orthodoxe et pour qui s'intéresse à la 

compréhension du phénomène inflationniste, car il perturbe toutes les idées 

reçues et contredit toutes les théories. Ce cas japonais nous force toutes 

et tous à repenser et à remettre profondément en question tout ce que l'on a 

toujours appris sur l'inflation, chaînon fondamental de la macroéconomie. Et 

il est urgent de revoir notre copie car l'inflation très basse, voire nulle 

ou négative - qui est le point saillant de notre contexte économique depuis 

2008 - est là pour durer, et ce en dépit des efforts conjuguées de nos 

banques centrales ayant pourtant une puissance de feu gigantesque. Je le dis d

epuis de nombreuses années que nous sommes désormais tous japonais. Comme 

cette belle au  bois dormant que bien des princes ont tenté de réveiller 

sans succès de son long sommeil.

___

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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.
Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin.
Sa page Facebook et son fil Twitter.

Michel Santi (*)

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