Le Japon au bois dormant

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(Crédits : DR)
OPINION. Sur le plan macro économique, le Japon est un laboratoire mais c'est également un cimetière où économistes et théoriciens ont dû enterrer leurs certitudes. Par Michel Santi, économiste (*).

Je salue ici la détermination que fut celle du Premier Ministre Abe sur le départ, lequel n'a lésiné ni reculé devant aucune décision ou mesure censée sortir son pays du semblant de léthargie dans lequel il est enfoncé depuis une trentaine d'années. Cette problématique liée à l'inflation que doivent donc gérer les dirigeants japonais depuis quelques décennies est pourtant plus que jamais d'actualité au sein de nos nations Occidentales. Le Président de la Réserve Fédérale US, Jay Powell, vient en effet de manière assez révolutionnaire de déclarer que sa banque centrale ferait tout ce qui est en son pouvoir afin de remonter son taux d'inflation national au-dessus de l'objectif des 2%.

Une bataille mondiale fait ainsi rage depuis en gros les épisodes déflationnistes des années 2010 afin de tenter de redémarrer les économies grâce à la mèche inflationniste. A cet égard, l'expérience, ou plutôt les multiples expériences, japonaises restent autant de cas d'école qui démontrent que l'inflation reste un spectre qu'il est très ardu de ressusciter. Car le Japon a tout essayé, lui qui entretient des déficits publics massifs depuis des décennies couplés à des taux d'intérêt proches du zéro, dont la combinaison - en théorie infernale - ne suscite aucune poussée d'urticaire inflationniste.  La Banque du Japon (sa banque centrale) est donc réduite à remettre chaque année aux suivantes son objectif d'atteindre le palier des 2%. Elle n'est du reste pas au bout de ses peines car nul ne sait comment relancer dans ce pays les pressions inflationnistes.

Toutes les théories s'y sont effectivement cassé les dents, comme celle de Milton Friedman concernant la monnaie, car l'accélération de masse monétaire en circulation n'y a strictement pas eu l'effet supposé et prévu. Probablement du fait de leur déclin démographique, les japonais n'ont pas dépensé plus - et donc pas généré d'inflation - et ce en dépit de quantités d'argent toujours plus importantes à leur disposition déversées dans le système. Par ailleurs, la conviction de nombres d'économistes - erronée selon moi - qui enseigne que l'aggravation des dettes et des déficits a une tendance mécanique, et bien-sûr néfaste, sur l'inflation a été battue en brèche car c'est bien un taux d'inflation sempiternellement au zéro qui a accompagné les creusements irrémédiables des déficits nippons.

Moins de 3% le taux du chômage

La fameuse "Phillips Curve" ne fut pas plus en veine, elle qui établit une relation, difficilement contestable, entre taux d'emploi et inflation et qui se retrouve battue en brèche dans ce pays où le plein emploi coexiste harmonieusement avec un taux d'inflation insignifiant. Les fondements de cette règle de Phillips - qui n'est pas une théorie mais qui colle à la réalité en d'autres circonstances et en d'autres lieux - prouve pourtant qu'un marché de l'emploi dynamique entraîne une hausse des salaires qui relance à son tour les prix à la consommation via la demande agrégée. En outre, l'avènement en 2012 de Shinzo Abe a permis des mesures structurelles sans précédent au Japon qui aurait été à même de largement favoriser l'inflation, comme l'arrivée en force des femmes sur le marché du travail, dont la combinaison quantitative et qualitative y a fait chuter à moins de 3% le taux du chômage... sans pour autant n'avoir aucun impact haussier sur les salaires ni sur les prix.

Nous aussi devrons apprendre, en Europe et aux Etats-Unis, à vivre sans inflation. Après tout, le Japon ne se porte pas si mal que cela car son économie parvient tout de même à générer de la croissance et même à assurer le plein emploi, malgré une pression nulle sur les prix comme sur les salaires. De mon point de vue, la croissance dénuée d'inflation que vit le Japon est même un phénomène optimal pour nos économies intégrées, post modernes et hautement digitalisées. La stabilité des prix qui règne aujourd'hui sur nos économies - principalement par temps de crise sanitaire et de son lot d'angoisses et même de paniques - est un facteur notoire de réduction des incertitudes et pour les salariés et pour les entreprises et pour les investisseurs. A bien des égards, le Japon se retrouve actuellement dans la plus enviable des situations car il jouit d'un boom déflationniste : phénomène rare mais qu'il convient d'apprécier à sa juste valeur car il démontre aux plus réticents et aux plus critiques - comme les monétaristes - qu'il est vraiment possible d'avoir de la croissance sans inflation. Bien-sûr, l'épée de Damoclès susceptible de menacer le Japon est sa dette publique massive que le retour d'une certaine inflation pourrait sensiblement réduire, qui n'empêche toutefois pas ses citoyens de jouir en toute quiétude de leur croissance sans inflation.

Quoiqu'il en soit, ce pays agit comme un révélateur de vérités peu agréables à entendre pour l'économiste orthodoxe et pour qui s'intéresse à la compréhension du phénomène inflationniste, car il perturbe toutes les idées reçues et contredit toutes les théories. Ce cas japonais nous force toutes et tous à repenser et à remettre profondément en question tout ce que l'on a toujours appris sur l'inflation, chaînon fondamental de la macroéconomie. Et il est urgent de revoir notre copie car l'inflation très basse, voire nulle ou négative - qui est le point saillant de notre contexte économique depuis 2008 - est là pour durer, et ce en dépit des efforts conjuguées de nos banques centrales ayant pourtant une puissance de feu gigantesque. Je le dis depuis de nombreuses années que nous sommes désormais tous japonais. Comme cette belle au  bois dormant que bien des princes ont tenté de réveiller sans succès de son long sommeil.

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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.
Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin.
Sa page Facebook et son fil Twitter.

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Commentaires
a écrit le 31/08/2020 à 15:23 :
Tout dépend que de quels économistes vous parlez, si ce sont ceux qui viennent prêcher quotidiennement à la radio et à la télé ce n'est pas un démenti de plus d'une de leurs certitudes qui les empêchera d'y croire. Tant que le déni paie et paie bien on choisi le déni.

Quand à l'économiste indépendant lui par contre il a tout intérêt à s'adapter à cette nouveauté c'est sûr mais c'est justement parce qu'il sera plus proche de la vérité qu'il sera moins bien payé qu'un gars dont le boulot est de rabâcher une certitude aussi fausse soit il.

Notons que le journalisme en est au même stade, d'un côté des journalistes télés et radios avec des salaires à 5 chiffres venant nous raconter des bobards, de l'autre des journalistes enquêteurs qui rament sans cesse du fait de sa quête de la vérité parce que celle-ci n'arrangeant pas du tout ceux qui gagnent beaucoup.

Et yen a qui s'étonne encore que notre système s'écroule !

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