Le mirage du plein emploi

L'idée s'impose en France d'une situation presque idyllique de l'emploi dans les pays affichant un faible taux ce chômage, comme l'Allemagne, le Royaume-Uni, ou les États-Unis. La réalité est un peu plus nuancée
Ivan Best
La France crée moins d'emplois notamment en raison d'un faible recours au temps partiel. De là à croire que règne le plein emploi dans les pays à faible taux de chômage, il y a un pas souvent trop vite franchi.
"La France crée moins d'emplois notamment en raison d'un faible recours au temps partiel. De là à croire que règne le plein emploi dans les pays à faible taux de chômage, il y a un pas souvent trop vite franchi." (Crédits : BENOIT TESSIER)

D'un côté, l'emploi en France, une situation désastreuse, faite de chômage élevé - dépassant 10% de la population active -, et dont la courbe ne s'inverse décidément pas, comme l'ont montré les chiffres de février 2016, de jeunes actifs contraints de multiplier les contrats à durée déterminée en raison d'un code du travail d'un autre âge, créateur d'une dualité entre salariés précaires et protégés. De l'autre, les exemples allemand ou britannique : une situation idyllique ou presque, avec un taux de chômage deux fois plus faible - autour de 5% -, correspondant seulement à des transitions professionnelles, des économies en pleine forme, où les salariés - y compris les jeunes - jouissent sans doute du bonheur d'un régime de plein emploi.

Bref, entre la France et ses voisins, ce serait le jour et la nuit. Présentation caricaturale ? C'est l'image qui s'impose pourtant, à entendre notamment nombre de représentants des chefs d'entreprise, selon lesquels la solution est simplissime : nous n'avons qu'à reproduire les mêmes réformes.

Et si la réalité était un peu plus complexe ? Et si les actifs de ces pays dits exemplaires n'avaient pas tous un emploi stable à temps plein ? Nul ne peut se satisfaire d'un chômage élevé, bien entendu. Mais un taux de chômage dit-il tout de la situation de l'emploi ?

Temps partiel court (moins de 20h hebdo) en % de l'emploi total


(Source OCDE)

« Dualité d'un marché du travail »

La spécificité française d'une forte protection attachée aux CDI est l'origine de la dualité d'un marché du travail coupé entre précaires et protégés. Mais comment expliquer alors que cette dualité existe dans la plupart des pays occidentaux ? Cette coupure du marché du travail, on la constate « non seulement en France, mais partout, dans tous les pays industriels », souligne l'économiste Philippe Askenazy, spécialiste des questions du travail, dans une interview publiée par La Tribune.

« C'est même le cas aux États-Unis ! On découvre que le marché s'y dualise. Il y a une véritable polarisation entre, d'un côté, des emplois à haute valeur ajoutée, sur lesquels les entreprises investissent, des postes occupés par des salariés que les employeurs cherchent à s'attacher, sur le long terme, et de l'autre, un volant de main-d'oeuvre précaire. Ce volant concerne souvent des tâches dites de routine. Trouve-t-on une coupure légale forte aux États-Unis entre CDD et CDI ? Non. De même qu'on ne la trouve pas au Royaume-Uni. Or, partout, dans ces pays, cette dualité entre emplois précaires et postes qualifiés, stables, se renforce actuellement. Cela prouve que des forces plus puissantes que le droit du travail sont à l'oeuvre. »

Les Anglo-saxons, champions des minijobs

Cette précarité, ou ce recours aux emplois dits « atypiques », on la trouve effectivement dans les statistiques de l'emploi concernant l'Allemagne ou le Royaume-Uni. Par emploi atypique, on entend souvent « petit boulot », et une façon de mesurer approximativement leur nombre est de considérer tous les emplois aux horaires inférieurs à 20 heures par semaine, ce qu'on peut appeler des « temps partiels courts ». Ils représentent une bonne approximation des minijobs. Or, le recours à ce type d'emplois est deux fois plus fréquent en Allemagne ou au Royaume-uni qu'en France. Sans parler des Pays-Bas. Ainsi, 12,7% de l'emploi au Royaume-Uni correspond à ces minijobs, selon l'OCDE, et 12,4% en Allemagne. En France, ils ne représentent que 5,9 % de l'emploi. Les Pays-Bas détiennent le record, avec plus de 21 %. Bien sûr, les jeunes sont les premiers concernés par ce type d'emplois. Les jeunes Français seraient-ils les seuls à « galérer » ? Les statistiques infirment ce discours. Vingt-quatre pour cent des jeunes Britanniques (de 15 à 24 ans) se trouvant en emploi se contentent d'un minijob, 17% des jeunes Allemands sont dans ce cas. En revanche, « seuls » 9 % des Français le sont. Cette situation n'est pas le fruit du hasard, mais de politiques visant à encourager la création de ces formes particulières d'emploi. En Allemagne, les minijobs, en dessous de 450 euros de rémunération, sont exonérés de cotisations sociales et d'impôt. Au Royaume-Uni, des contrats spécifiques sont également exonérés de charges en dessous de 700 livres par mois.

La situation américaine est encore différente. Mais, là encore, en dépit d'un taux de chômage en dessous des 5%, parler de plein emploi, au sens habituellement entendu, reste abusif. On peut y évaluer à 3% de la population en âge de travailler les chômeurs découragés, c'est-à-dire qui ne cherchent plus de job, et ne sont pas inscrits sur les listes de demandeurs d'emploi, car ils n'y trouvent aucun intérêt (pas d'indemnisation). Et 4 % des Américains en âge de travailler se déclarent en temps partiel contraint, bloqués sur des petits boulots. Ce recours au temps partiel, plus élevé ailleurs qu'en France, permet de faire participer une plus grande partie de la population au marché du travail. Et donc de baisser le chômage, ce qui est évidemment positif. Mais est-il créateur d'une activité salariée supplémentaire, mesurée par le nombre global d'heures travaillées ? Dans une étude publiée récemment, France Stratégie répond par la négative. Une analyse par secteur d'activité le montre clairement.

Des déficits minimes en équivalent "temps plein"

Certes, le taux d'emploi dans le commerce, par exemple, apparaît beaucoup plus faible en France que dans la moyenne des sept pays européens à taux d'emploi élevé. Le déficit dépasse les 800.000 postes, selon les calculs de France Stratégie. Mais, ramené en équivalent temps plein, en faisant l'hypothèse que tous les salariés seraient partout occupés à plein-temps, ce déficit français s'annule quasiment. Le nombre total d'heures travaillées n'est pas significativement plus faible en France. Le constat est le même dans l'hôtellerie-restauration : on y compte moins d'emplois en France car la durée moyenne de travail est plus élevée. En équivalent temps plein, le déficit est minime (50.000 postes). Rien à voir avec le million d'emplois manquants qu'avait pu évoquer Thomas Piketty...

Le seul secteur où l'économie française subit vraiment un déficit élevé d'emplois, c'est l'industrie (900.000 postes en moins en comparaison avec le taux d'emploi des sept meilleurs pays européens). Mais cela tient à d'autres facteurs, comme une perte de compétitivité ayant entraîné la chute de certains secteurs - automobile - et la désindustrialisation. À taille de l'industrie comparable, la France n'aurait pas moins d'emplois dans l'industrie.

Des décennies de politiques divergentes

Contrairement à ce que donne à penser cette spécificité française que sont les 35 heures, le travail est donc en réalité moins partagé en France qu'ailleurs. Dans les autres pays, ce partage a lieu simplement sous un mode différent : au lieu d'un job à 35 heures hebdomadaires, en Allemagne, au Royaume-Uni ou dans les pays nordiques, on en trouve souvent deux à 18 heures...

France Stratégie relève les origines de cette différence :

« Cet écart de situation résulte de politiques divergentes menées au cours des dernières décennies. Nos voisins ont fait une large place au temps partiel, principalement occupé par des femmes. Ils ont ainsi pratiqué, de fait, une forme de partage du travail. La France a choisi de privilégier l'emploi à temps plein, avec une politique familiale qui facilite cette forme d'activité féminine. En outre, au début des années 2000, elle a réduit la durée légale de travail de 39 heures à 35 heures et supprimé les dispositifs d'allégements de cotisations sociales patronales sur le temps partiel. Ces mesures ont eu pour effet de stopper la progression de l'emploi à temps partiel qui s'était amorcée au début des années 1980. »

Bref, la France crée moins d'emplois notamment en raison d'un faible recours au temps partiel. De là à croire que règne le plein emploi dans les pays à faible taux de chômage, il y a un pas souvent trop vite franchi. Dans le monde industriel tel qu'il est aujourd'hui, le plein emploi, au sens où on l'entendait traditionnellement (chacun travaillant autant qu'il le souhaite) tient plus du mirage que de la réalité économique.

Ivan Best

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Commentaires 9
à écrit le 08/04/2016 à 12:38
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Et tous les experts qui nous expliquent qu'il faut faire des réformes comme les autres ? Ben zut alors, on nous aurais mentis ? et on aurait encore perdu 10 ans à essayé de faire n'importe quoi ? Et le PS est passé à droite pour rien ?

à écrit le 07/04/2016 à 14:29
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Et ceci ne tient pas compte du fait que le % de population active est moins élevée dans ces pays qu'en FRANCE..... En fait, si on supprimait toutes les charges sur les emplois à 18 h (mais c'est 24 h le minimum en FRANCE), et qu'on en mettait nor...

à écrit le 07/04/2016 à 12:02
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Concernant le chômage, si on publie qu’il existerait des diplômés suite à l’école qui auraient des problèmes d’intégration en Europe, pourquoi ne pas faire pétition par exemple on discrimine à l’expérience?

à écrit le 07/04/2016 à 11:56
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Il parait évident qu’avec les progrès technologiques (automatisation, robotisation), on ne peut pas avoir autant d’emplois que dans les années 70. Sans oublier les effets de la mondialisation avec les délocalisations. Aujourd’hui il faut partager le ...

à écrit le 07/04/2016 à 11:26
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Les systèmes étrangers cités ont l'énorme avantage par rapport au système français de maintenir les gens dans le monde du travail, même si c'est à temps partiel. A l'inverse, le système français distancie rapidement les chômeurs du monde du travail (...

à écrit le 07/04/2016 à 11:05
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A la Réunion 30% de chômage. Vous vous dites certainement qu'il n'y a pas grand chose à la Réunion comme économie. Chers journaliste je vous invite à venir enquêter, vous mêler à la population locale et vous verrez que tous prendra son sens. Les ent...

à écrit le 07/04/2016 à 10:59
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Si on regarde l’Europe, n’avons-nous pas une croissance anormalement faible après 2008 qui passerait pour la France selon les données Banque Mondiale sous le niveau Allemand. Si après 2000, la croissance a faibli, si on trouve aussi en Europe et pas ...

à écrit le 07/04/2016 à 8:41
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Bonne analyse. Ajoutons que le travail au noir est également assez développé dans les pays du sud dont nous faisons partie, amplifié par le fait que nous préférons toujours en France acheter un objet plutôt qu'un service surtout au prix de notre SMI...

à écrit le 06/04/2016 à 19:08
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Le chomage est lié au capital humain (la productivité) et à la démographie (baby boom). C'est le résultat du progrès technique lié l'usage de l'énergie.

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