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Les Français accepteraient dorénavant plus de chômage pour moins d’inflation

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 25 octobre 2022 à 12:06 - Mis à jour le 25 octobre 2022 à 12:25

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Photo d'illustration

Reuters

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OPINION. À devoir faire un choix entre deux nuisances, une majorité de la population déclare préférer les situations à fort chômage et faible inflation aux situations à forte inflation et chômage faible. Par Marc Guyot, ESSEC et Radu Vranceanu, ESSEC.

Lancée dans les années 1960 par les économistes américains Robert Solow et Paul Samuelson, l'idée d'un possible arbitrage entre inflation et chômage orchestré par les pouvoirs publics s'est immédiatement imposée dans la littérature économique et dans la pratique politique. Dans cette optique, une demande globale boostée par la politique budgétaire peut faire diminuer le chômage. En retour, cette baisse du chômage génère des tensions sur le marché du travail conduisant à une hausse des salaires et des prix.

La relation inverse entre chômage et inflation est connue sous le nom de « courbe de Phillips ». Avec une inflation aux abonnés absents depuis trois décennies, les économistes avaient de facto abandonné le concept, même si on s'y référait de temps à l'autre. Aujourd'hui, l'inflation massive est de retour et la question de sacrifier la croissance pour faire reculer l'inflation se pose à nouveau.

Lors d'un discours important prononcé fin août 2022, Isabel Schnabel, membre du comité des directeurs de la Banque centrale européenne (BCE), indiquait que l'institution était décidée à contenir l'inflation fusse au risque de dégrader le marché du travail. Au Royaume-Uni, l'éphémère première ministre Liz Truss semblait de son côté tentée, au contraire, de relancer la croissance plutôt que défendre la stabilité des prix, avant de faire machine arrière sous la pression du marché obligataire.

La Figure 1 présente le taux de chômage et le taux d'inflation, tels qu'enregistrés au 31 août 2022 pour 31 pays d'Europe pour lesquels Eurostat publie des données. Le nuage de points révèle des similarités et des différences. Tous les pays présentent des taux d'inflation supérieurs à 2 %, avec certains où l'inflation est forte (entre 5 % et 10 %) et d'autres où l'inflation est très forte (supérieure à 10 %).

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Ces différences tiennent pour beaucoup à la dépendance des pays aux importations de pétrole et gaz russe mais aussi aux politiques de régulation des prix de l'énergie que certains gouvernements ont mis en place pour limiter la hausse des prix.

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Nuisances macroéconomiques

Le fonctionnement du marché du travail constitue un autre facteur explicatif. Dans certains pays, les revenus sont indexés officiellement ou officieusement sur l'inflation alors que ce n'est pas le cas dans d'autres pays. En France, le salaire minimum est par exemple indexé mais pas les autres salaires. Le poids des syndicats et la nature des négociations collectives (niveau de l'entreprise, de la branche ou nationales) constituent un autre facteur déterminant des hausses salariales et d'un éventuel bouclage vers les prix.

Le choc inflationniste actuel n'a été anticipé, ni par les agents privés ni par la BCE qui a même dû présenter des excuses pour ses erreurs de prévision. Dans la mesure où les salaires s'adaptent très lentement à la hausse des prix, le « salaire réel » (salaire rapporté au prix) a donc diminué avec un effet stimulant sur la demande de travail.

Cet effet positif est toutefois contrecarré par la diminution du pouvoir d'achat et les restrictions sur la consommation et l'investissement en présence d'une forte inflation. La figure 1 montre également un marché du travail relativement résilient, comme si, pour le moment, le premier effet l'emportait sur le second. Il s'agit d'un arbitrage inflation-chômage, tiré essentiellement par la quasi-rigidité salariale, qui risque de ne pas durer.

Chômage et inflation constituent l'un comme l'autre deux nuisances macroéconomiques détruisant le bien-être des citoyens, chacune à sa manière. Il est normal que les gouvernements cherchent à les combattre par tous les moyens à leur disposition. Il n'est toutefois pas facile pour un gouvernement de déterminer la combinaison inflation et chômage qui minimise la perte de bien-être social, car il est très difficile de connaître les préférences des citoyens et de les agréger pour obtenir un objectif social cohérent.

« Misery index »

Dans les années 1970, l'économiste américain Arthur Okun du National Bureau of Economic Research (NBER) a proposé une réponse directe à cette question avec « l'indice de la misère » (« misery index »). Il est donné par la simple somme du taux de chômage et du taux d'inflation (en valeur absolue) dans un pays, à un moment donné.

L'indice n'a pas d'unité de mesure, il est une approximation de la perte de bien-être social issue de deux phénomènes conjoints. Par construction, l'index implique une forme de substitution parfaite entre l'inflation et le chômage : à désutilité sociale constante, les citoyens acceptent un point de plus de chômage contre un point d'inflation en moins.

La Figure 2 présente l'indice de la misère pour les mêmes pays, à partir du taux d'inflation et de chômage enregistré en fin de mois d'août 2022. Il est de 14 pour la France, et de 12 pour l'Allemagne.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Dans les années 1980, de nombreux critiques ont fait valoir que l'indice attribuait un poids trop important à l'inflation comparé au chômage. Certains auteurs ont étudié si l'indice de la misère, en tant qu'approximation d'une perte objective de bien-être social, est cohérent avec les mesures subjectives de satisfaction.

Ainsi, au début des années 2000, l'économiste argentin Rafael Di Tella et ses coauteurs ont développé des modèles de régression pour expliquer le bien-être subjectif par l'inflation et le chômage, et autres variables macroéconomiques. Leurs estimations montraient que le chômage demeurait la principale crainte des citoyens européens, largement devant l'inflation. En revanche, en 2007, l'étude de l'économiste allemand Heinz Welch sur des données européennes a apporté un soutien empirique à l'hypothèse originaire d'Okun, d'un impact égal de l'inflation et du chômage sur le bien-être social (subjectif).

Le poids de l'inflation sous-évalué

Dans la situation actuelle, la question des préférences sociales quant à l'inflation et au chômage prend une acuité forte autant que renouvelée. Pour situer l'état des préférences de nos concitoyens aujourd'hui, nous avons eu recours à un sondage administré par l'institut OpinionWay le 28 septembre 2022, sur un échantillon de 1008 personnes représentatives de la population française (en âge de 18 ans ou plus). Les participants ont dû faire un choix entre plusieurs combinaisons de taux de chômage et taux d'inflation, toutes d'une somme égale à 12 points de pourcentage (donc un indice de la misère de 12).

La Figure 3 présente la distribution des réponses. Il apparaît que 27 % des répondants expriment une préférence pour la répartition à égalité entre 6 % d'inflation et 6 % de chômage. Il n'y a que 17 % des répondants qui préfèrent les combinaisons à faible chômage et forte inflation tandis que 56 % préfèrent une inflation faible en contrepartie d'un chômage plus fort.

À ce jour, en France l'index de la misère semble donc sous-évaluer le poids de l'inflation. Il y a donc un renversement très intéressant des préférences sociales sur lesquelles étaient bâties les politiques économiques passées, préférences qui ont amené dans les années 1970 les gouvernants à laisser filer l'inflation dans l'espoir de réduire le chômage, espoir qui s'est avéré vain.

Ce résultat n'est pas si surprenant dans la mesure où l'inflation touche tous les Français et son coût est immédiatement palpable alors que le chômage ne représente qu'un risque faible pour la majorité des personnes interviewées. Il n'est pas surprenant que le retour de l'inflation après une longue période de « modération » nourrisse de l'anxiété en tant que phénomène négatif nouveau.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Ces résultats sont très importants pour la politique économique. Le gouvernement est censé agir en cohérence avec ce que les citoyens attendent de lui, d'autant plus qu'il porte une responsabilité importante dans l'émergence de l'inflation dont la majeure partie est antérieure à la guerre en Ukraine et postérieure à la période difficile de confinement.

Le gouvernement a choisi de traiter la hausse des prix de l'énergie par le blocage administratif des prix, politique qui a pour effet de creuser encore le déficit budgétaire. Le blocage des prix est une solution d'urgence absolue pour bloquer une hausse massive, anormale et potentiellement catastrophique pour le bien-être collectif.

Un blocage des prix maintenu dans le temps a l'inconvénient majeur de supprimer l'incitation à baisser la consommation que génère la hausse du prix et l'incitation à la recherche de solutions alternatives. Dans le cas spécifique des combustibles fossiles, le contexte d'urgence climatique pousse à la réduction de leur utilisation et non à encourager leur consommation.

Pour lutter contre l'inflation, le gouvernement n'a pas d'autre choix que limiter la demande globale. Il peut le faire de plusieurs façons, la meilleure étant la réduction des dépenses publiques ou l'augmentation de certaines taxes, étant donné le contexte actuel de hausse des taux d'intérêt sur les dettes publiques. D'après nos résultats, il y a actuellement une fenêtre favorable pour cette politique que le gouvernement serait sage d'exploiter.

Par Marc Guyot, Professeur d'économie, ESSEC et Radu Vranceanu, Professeur d'économie, ESSEC.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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