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OpinionsTribunes

Mettre tous les atouts du côté de l'Europe pour suspendre la dépendance aux combustibles fossiles

Tristan Kamin

Publié le 05 juillet 2022 à 19:33

charbon Ukraine

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. La guerre menée par Vladimir Poutine en Ukraine a mis tragiquement en évidence la dépendance étroite des pays de l'Europe aux hydrocarbures produits par la Russie. Pour arrêter de financer la guerre, l'Europe devrait prendre en compte toutes les possibilités, parmi lesquelles la production d'électricité d'origine nucléaire dont les arrêts programmés relèvent de décisions politiques ou économiques plus que de raisons de sûreté. Par Tristan Kamin, ingénieur, influenceur et administrateur de l’ONG les Voix du Nucléaire.

En 2019, à la veille d'une pandémie devant marquer le premier de grands chamboulements du système énergétique européen, l'électricité bas-carbone de l'Europe des Vingt-sept était majoritairement atomique. L'énergie nucléaire avait alors fourni 770 térawattheures (TWh) d'électricité, soit autant que l'hydroélectricité (350 TWh) et l'énergie éolienne (370 TWh) réunies. Ou encore, davantage que le gaz (600 TWh) et le pétrole (50 TWh) additionnés. La moitié (52%) de l'électricité nucléaire de l'Union européenne (UE) était alors produite par la France, suivie de l'Allemagne - oui, l'Allemagne comme deuxième producteur électronucléaire d'Europe - à hauteur de 10% et de la Suède à 9%.

Entre-temps, ces trois pays ont réduit de 6.673 MW leur capacité nucléaire et, en sus, la France s'est enlisée dans des difficultés techniques obérant considérablement la production électronucléaire, à capacité constante. Ainsi, la tendance européenne est, par choix dans la plupart des cas, par contrainte dans d'autres, à la réduction de la capacité de production d'électricité d'origine nucléaire. D'aucuns seraient tentés d'applaudir cette transition « laissant la place » aux énergies dites renouvelables mais, dans un mix électrique de l'UE encore à 40% fossile, cette réduction de la voilure atomique ne peut donc se faire sans profiter aux hydrocarbures et, en majorité, au charbon et au gaz.

L'Europe finance en partie la guerre russe en Ukraine

Or, si la contrainte climatique n'a pas suffi à faire privilégier, en Europe, le noyau d'uranium à l'atome de carbone, s'y ajoute aujourd'hui un nouvel enjeu, celui de la dépendance énergétique et du financement de la guerre de Vladimir Poutine. Chaque jour, notre dépendance au gaz naturel, au pétrole et au charbon russes rapporterait près d'un milliard de dollars à l'économie russe, diminuant d'autant le poids des sanctions économiques entreprises pour tenter de freiner les velléités impérialistes de Vladimir Poutine. Si l'on imagine difficilement l'atome se substituer rapidement au pétrole, l'on peut sans scrupule questionner la pertinence de la fermeture d'un réacteur nucléaire au profit de turbines à gaz, du moins lorsque ce choix n'est pas motivé par des impératifs de sûreté. Or, en Allemagne, en France, en Suède mais aussi en Belgique ou en Espagne, aucune des fermetures récentes ou annoncées n'est justifiée par des raisons de sûreté : ce sont les fruits de décisions politiques ou économiques. Et, insistons là-dessus, dans un mix électrique européen encore assez largement fossile, ces fermetures n'ont pu induire que des augmentations des importations de gaz et, éventuellement, de charbon. 1.000 MW de nucléaire sauvegardé (soit environ un réacteur), ce sont donc potentiellement, chaque année, 6 à 8 TWh d'électricité au gaz d'économisés, soit 1.000 à 1.800 millions de mètres cubes de gaz à ne plus importer : 2% à 3% de la capacité du gazoduc Nord Stream effacés.

Des réacteurs allemands de moins de 35 ans

En contrepartie, évidemment, il faudra accepter d'augmenter très légèrement les importations d'uranium ou de puiser dans les années de stock que détiennent les pays producteurs d'énergie nucléaire. Prenons l'exemple des trois derniers réacteurs allemands, dont la fermeture est annoncée pour la fin 2022. Trois réacteurs parmi les plus performants au monde, âgés de moins de 35 ans donc riches d'un large potentiel de production et délivrant, à eux trois, 32 TWh d'électricité bas-carbone chaque année. Dans l'hypothèse (pénalisante, espérons-le) où leur substitution se ferait entièrement par du gaz russe, cela représenterait une hausse de 12% des importations allemandes, 6,5 milliards de mètres cubes. Ou bien... 90 tonnes d'uranium enrichi par an, soit 650 tonnes d'uranium naturel. Ce qui correspond à 10% de la production du Canada, par exemple, à qui il faudrait demander de ne pas réduire sa production. C'est bien l'ampleur du dilemme qui pourrait se poser à l'Allemagne : à ma gauche, augmenter de 10% les importations allemandes de gaz russe, 6,5 milliards de mètres cubes pour 10 milliards d'euros au bénéfice de la conquête de l'est de l'Ukraine. À ma droite, continuer à consommer 10% de la production canadienne d'uranium, 650 tonnes pour 100 millions d'euros au bénéfice de l'économie canadienne.

Alors, certes, en prolongeant le nucléaire, nous acceptons de pérenniser une très faible probabilité d'accident et d'éventuelles victimes. Cependant, aider au financement des armées de Vladimir Poutine conduit, très certainement cette fois, à faire de nombreuses victimes. La volonté de réduire ce premier risque justifie-t-elle d'accepter le second ? Posons la question collectivement à l'État fédéral allemand : quel problème la fermeture de ces trois réacteurs prétend résoudre, et quel poids cela représente devant les problèmes posés en contrepartie ?

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En France, revoir les modalités d'arrêts à la lumière de la situation

Ce n'est là qu'une mesure, facile à mettre en œuvre, pour quelques milliards de mètres cubes de gaz par an.

De l'autre côté du Rhin, en France, plusieurs réacteurs nucléaires sont aujourd'hui arrêtés pour des opérations préventives de maintenance. Pour plusieurs d'entre eux, ces arrêts sont justifiés au titre du principe de précaution. Il serait pertinent de se demander si ce principe doit être appliqué à n'importe quel prix, ou si des arbitrages sont à mener au regard des besoins en gaz qu'il induit ou induira l'hiver prochain, avec cette fois plus de 10 GW de capacité électronucléaire en jeu.

Mais il est envisageable, et devrait être envisagé, d'aller encore plus loin. De mettre sur la table tous les leviers susceptibles d'être actionnés pour réduire notre dépendance au gaz, charbon et pétrole russes (et au nom de la cause climatique également). Plus largement, il s'impose de regarder l'ensemble du panel de solutions qui permettraient de débrancher l'Europe de Vladimir Poutine, de fermer les vannes de liquidités qui s'échangent contre des hydrocarbures et le sang des Ukrainiens et  ds Ukrainiennes. Ces moyens d'action ne pourront peut-être pas tous être mis en œuvre, mais chacun devrait être constaté, analysé, évalué, débattu.

Tristan Kamin

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