OPINION. « L'eau à l'ère des data centers : l'urgence d'un modèle européen frugal »
Thierry Troudet

Photo d'illustration
DR
Thierry Troudet

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Imaginez une sphère géante contenant toute l'eau douce disponible sur Terre, celle des rivières et des lacs. Cette sphère ne ferait que 50 kilomètres de diamètre. C'est tout ce que nous avons. Et nous savons déjà que la demande mondiale en eau potable devrait dépasser l'offre de 56% d'ici 2030 (World Resources Institute). L'Europe, confrontée à des sécheresses estivales de plus en plus marquées, est particulièrement vulnérable avec une diminution de 24% des ressources renouvelables en eau par habitant en 50 ans. En France aussi, la situation est préoccupante : 14% des ressources en eau potable ont disparu en seulement 15 ans.
La raréfaction de la ressource est sous nos yeux et pourtant nous sommes lancés sur l'autoroute de l'intelligence artificielle dont les prélèvements en eau sont exponentiels. Les data centers américains engloutissaient déjà, en 2020, 660 milliards de litres d'eau par an, l'équivalent de la consommation annuelle de 5 millions de personnes. Et à l'heure où l'utilisation de l'IA se généralise à l'échelle individuelle, l'impact des dizaines de requêtes que nous effectuons quotidiennement est considérable. Ces tensions édifiantes sur la ressource menacent d'exacerber les conflits d'usage déjà existants entre particuliers, industries et agriculture,
Dans cette course en avant, l'Europe doit adresser cet enjeu crucial et en faire une opportunité unique : devenir le leader de l'IA responsable et frugale. La bonne nouvelle, c'est que les solutions existent et certains acteurs savent déjà comment minimiser leur empreinte hydrique. L'Europe doit investir massivement dans des technologies de refroidissement sobres, favoriser la circularité de l'eau et intégrer la gestion durable de l'eau dans ses stratégies industrielles de bout en bout. La récupération et le traitement des flux d'eau internes sont indispensables pour optimiser les processus jusqu'à éliminer les eaux usées, qui sont maintenant perçues comme un défaut de conception. La clé est donc de fiabiliser l'activité de nos centres de données, tout en réduisant leur consommation d'eau, d'énergie et les émissions.
Notre IA européenne doit aussi être compétitive sur la scène internationale : en adoptant une gestion durable et circulaire de l'eau, nos data centers et notre industrie high-tech peuvent transformer un défi environnemental en un levier de profitabilité et assurer notre compétitivité. Parce que l'eau et l'énergie sont étroitement liées : chaque litre d'eau économisé réduit également la consommation d'énergie nécessaire à son traitement, son refroidissement et son transport ; ce qui diminue d'une part les émissions de gaz à effet de serre, et d'autre part génère des économies significatives. C'est ce que l'on appelle le noyau « énergie-eau ». Tous les acteurs de la Tech et de l'IA qui investissent dans des technologies innovantes pour optimiser leur usage de l'eau, comme les systèmes de refroidissement à boucle fermée ou le recyclage des eaux usées, peuvent non seulement répondre aux attentes croissantes des régulateurs, des investisseurs et des communautés locales, renforcer leur résilience face à la raréfaction des ressources, mais aussi réaliser des économies substantielles.
L'eau est un bien stratégique. Dans la révolution numérique qui façonne notre avenir, nous ne pouvons plus nous permettre de l'ignorer. L'Europe doit choisir : sera-t-elle le laboratoire d'une IA durable, ou le théâtre d'une crise hydrique sans précédent ? Gageons de notre capacité à développer le premier scénario. Et la solution réside elle-même aussi dans notre capacité à traiter rapidement et à rendre intelligible les données sur l'eau, pour mieux mesurer les consommations, les gaspillages, et agir en temps réel pour sauver chaque précieuse goutte d'eau.
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(*) Thierry Troudet est Président France d'Ecolab, leader mondial en matière de solutions et de services durables liés notamment à l'eau. Avec 25 ans de carrière au sein d'Ecolab en Europe, il dirige depuis 2021 une équipe de plus de 2,000 personnes sur toute la France. A la tête d'Ecolab France, il veille aussi à ce que la voix des industriels soit entendue au sein du gouvernement et des autorités locales, contribuant ainsi à l'élaboration d'une solution durable pour la gestion de l'eau en France.
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