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OPINION. « Liban, cette pièce maîtresse du Moyen-Orient que se dispute le monde »

Anthony Trad et Sébastien Boussois

Publié le 05 février 2025 à 14:56 - Mis à jour le 05 février 2025 à 15:07

Photo d'illustration

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EMILIE MADI

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18 juillet 2026

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OPINION. Depuis longtemps, le Liban a été qualifié de multiples façons — pays-message, Suisse du Moyen-Orient, État failli, champ de bataille par procuration —, mais il demeure avant tout un terrain de jeu géopolitique où les puissances étrangères façonnent son destin depuis des siècles. Par Anthony Trad, spécialiste en géopolitique du Moyen-Orient, et Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques et directeur de l'IGE (Institut Géopolitique Européen).

Le 9 janvier 2025 a marqué un tournant décisif dans l'histoire récente du pays. Après deux ans de paralysie politique, l'impasse libanaise a pris fin pour un temps avec l'élection du chef de l'armée Joseph Aoun, fortement soutenue — sinon imposée — par le Quintette (Arabie saoudite, Qatar, Égypte, États-Unis et France), qui a orchestré un consensus afin de bloquer une présidence alignée sur le Hezbollah. Les enjeux sont majeurs : le Hezbollah est affaibli après des mois de bombardements israéliens, la chute d'Assad a laissé un vide de pouvoir inattendu, et l'Arabie saoudite renoue prudemment avec Beyrouth. Pendant ce temps, la France et les États-Unis redoublent d'efforts pour imposer des réformes, le Qatar tire parti de son rôle unique de médiateur, les Émirats arabes unis scrutent les opportunités économiques, et Israël recalibre sa stratégie sécuritaire.

L'appétit des pays du Golfe

Le sort du Liban se discute, se décide et bien souvent se néglige entre les façades délabrées de Beyrouth, les salons diplomatiques de Riyad et les salles de commandement obscures de Téhéran. Depuis des décennies, la survie économique du Liban est indissociable des transferts de fonds en provenance du Golfe, où les expatriés injectent chaque année plus de la moitié des entrées de devises étrangères du pays. Le pays du Cèdre est devenu un théâtre de rivalités, où l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar s'affrontent pour y asseoir leur influence, chacun selon une stratégie bien distincte.

L'Arabie saoudite — « le protecteur devenu pragmatique » — autrefois principal mécène du Liban, a investi des milliards dans les politiciens et institutions sunnites, considérant le pays comme un front clé dans sa rivalité avec l'Iran. Mais au fil du temps, l'enracinement du Hezbollah et sa mainmise sur ses obligés sunnites (notamment Saad Hariri) ont exaspéré Riyad, qui a progressivement laissé place à l'indifférence, puis au désengagement total. Désormais, avec l'affaiblissement du Hezbollah et la chute d'Assad, Riyad voit une ouverture. Contrairement à l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis — « l'investisseur calibré » — n'ont jamais joué la carte confessionnelle, préférant le levier économique à l'engagement politique. Avec un secteur bancaire libanais en ruines et un capital étranger rare, Abou Dhabi y voit une opportunité d'investissement unique. Si les investissements dans les infrastructures, l'énergie et le tourisme s'avèrent viables, Abou Dhabi jouera un rôle décisif dans la relance financière et touristique du Liban.

Le Qatar — « le médiateur généreux » — excelle dans l'art de la diplomatie en entretenant des canaux avec le Hezbollah et l'Iran tout en maintenant des liens avec l'Occident et les États du Golfe. En tant que membre influent du Quintet, Doha a joué un rôle clé dans l'accession de Joseph Aoun à la présidence. Plus qu'un simple médiateur, il finance directement les salaires des soldats libanais et fournit du carburant à l'armée, assurant sa présence là où d'autres hésitent.

Des voisins tiraillés

Le destin du Liban est autant façonné par la guerre et la sécurité que par la diplomatie. Avec l'effacement de l'autorité syrienne, l'affaiblissement du Hezbollah et la réévaluation de la doctrine militaire israélienne, les dynamiques de pouvoir de longue date sont en pleine mutation. Pendant des décennies, la Syrie — « le maître qui a trop duré » — a traité le Liban comme un prolongement de sa propre survie, l'utilisant comme zone tampon, porte d'entrée financière et levier politique. Même après le retrait de ses troupes en 2005, Damas a maintenu son emprise via le Hezbollah et ses réseaux de renseignement. L'effondrement du régime Assad en 2024 a bouleversé cette équation, brisant l'influence syrienne et privant le Hezbollah de son soutien logistique vital — routes d'armement, réseaux financiers et canaux de narcotrafic. Pour la première fois en cinquante ans, la Syrie n'est plus un acteur clé dans l'arène libanaise.

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Pour Israël — « l'ennemi obsessionnel » —, le Liban n'a jamais été un État pleinement souverain, mais plutôt un problème sécuritaire permanent à sa frontière. Depuis le « Septembre Noir » (1970) et l'installation du quartier général de l'OLP à Beyrouth, le Liban est devenu une base opérationnelle pour les factions palestiniennes, poussant Israël à s'impliquer davantage dans ses affaires. Suite à l'occupation israélienne du sud du Liban en 1982, la politique de Tel-Aviv s'est articulée autour d'un objectif central : neutraliser son ennemi juré, le Hezbollah. Le dernier conflit change la donne — plus long, plus meurtrier et plus lourd de conséquences stratégiques que tous les précédents. Le sud du Liban est en ruines, un quart de la population déplacée, le chef du Hezbollah éliminé et son arsenal sérieusement entamé, mettant ainsi la milice en position de vulnérabilité. Israël continuera d'appliquer une politique de dissuasion, mais à long terme, choisira-t-il de se contenter du confinement ou poussera-t-il jusqu'au démantèlement total du Hezbollah, au risque de tomber dans les ambitions périlleuses du « Grand Israël » prônées par Netanyahu ?

L'heure des choix pour les Occidentaux

Pour Washington — « l'équilibriste attentif » — le Liban a toujours été une affaire de trois priorités : des réseaux d'espions dans les années 1960, la lutte contre le Hezbollah ces vingt dernières années et la prévention d'un effondrement total au cours des dix-huit derniers mois. Les États-Unis ont injecté plus de 3 milliards de dollars d'aide militaire défensive à l'armée libanaise (LAF) au cours de la dernière décennie, dans l'espoir de renforcer une armée nationale capable de contrebalancer le Hezbollah. La politique américaine illustre cette ambiguïté : un soutien indéfectible à Israël, une aide pragmatique à la LAF et une hostilité ouverte envers le Hezbollah. La dernière initiative américaine a été diplomatique, en s'alignant sur l'Arabie saoudite, l'Égypte et le Qatar pour négocier un accord de partage du pouvoir qui a abouti à l'élection de Joseph Aoun à la présidence et de Nawaf Salam au poste de Premier ministre. Washington perçoit cette nouvelle direction comme une occasion rare de promouvoir de véritables réformes de gouvernance et de réduire l'emprise institutionnelle du Hezbollah. Pourtant, la place du Liban dans la politique américaine demeure subordonnée aux dynamiques plus larges entre Washington et Téhéran — si l'Iran désamorce les tensions ailleurs, le Liban pourrait glisser encore plus bas dans la liste des priorités américaines.

Aucune puissance étrangère n'a un lien émotionnel plus fort avec le Liban que la France — « le tuteur » auto-proclamé. Surnommée Al-Oum Al-Hanoun (la mère aimante), son héritage remonte aux relations entre le roi Saint Louis et les chrétiens du Mont-Liban. Aujourd'hui encore, Paris considère le Liban comme un enfant perdu, un vestige de son passé colonial. Ce sentiment paternaliste nourrit ses interventions répétées. Malgré un levier d'influence réduit, la France reste le principal défenseur du Liban au sein de l'UE, son unique interlocuteur occidental avec le Hezbollah sous embargo et un acteur clé dans l'organisation des conférences de donateurs internationaux depuis 2000. Cette fois, cependant, Paris dispose de deux atouts majeurs : Nawaf Salam, diplômé de la Sorbonne et de Sciences Po, jouit d'un profond respect dans les cercles diplomatiques français, et l'UE voit de plus en plus la stabilité du Liban comme un élément clé pour gérer les flux migratoires. Macron devrait ainsi plaider activement en faveur d'une aide européenne conditionnée à la transparence et aux infrastructures. L'ère du patronage politique français s'efface, laissant place à une approche économique et institutionnelle plus pragmatique.

Anthony Trad et Sébastien Boussois

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