OPINION. Trump-Musk, le « soft power » à l'épreuve de l'efficacité gouvernementale
Véronique Chabourine

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Donald Trump inaugure son nouveau mandat en introduisant le Department of Government Efficiency (DOGE), dirigé par Elon Musk, pour rationaliser drastiquement les dépenses publiques. Cependant, cette quête d'efficacité soulève des questions fondamentales : l'efficacité gouvernementale, au cœur des indicateurs de gouvernance mondiale, est un levier de soft power. Elle repose sur des services publics solides et des institutions stables, bien loin des visions managériales axées sur la rentabilité qui risquent d'affaiblir les fondements démocratiques et compromettre la stabilité sociale.
Le 20 janvier marque le nouveau mandat de Donald Trump, prêtant serment à Washington. Parmi les initiatives marquantes de cette présidence renouvelée figure la création d'un ministère de l'efficacité gouvernementale, le Department of Government Efficiency (DOGE). Ce portefeuille confié à Elon Musk, traduit une volonté explicite de transformer en profondeur l'administration publique américaine.
Elon Musk, reconnu pour sa capacité à introduire des approches radicales dans des systèmes établis, incarne l'idée d'une gouvernance entrepreneuriale. Ce département a pour mission de restructurer le gouvernement fédéral en réduisant les dépenses publiques et en éliminant les réglementations jugées excessives avec pour objectif des économies jusqu'à 2000 milliards de dollars d'ici le 4 juillet 2026.
Cette tendance ne se limite pas au champ gouvernemental. Le 15 janvier dernier, le cofondateur et PDG de Meta, Mark Zuckerberg a apporté un écho saisissant à cette logique en annonçant dans une note interne de l'entreprise, des suppressions massives de postes au sein de sa multinationale (Facebook, Instagram et WhatsApp), visant les 5% d'employés jugés les moins performants. Zuckerberg, attendu à l'investiture présidentielle, semble incarner une convergence entre les valeurs de la corporate governance (gouvernance d'entreprise) et la rhétorique politique de Trump, centrée sur la performance, la rentabilité et les rejets des mécanismes de régulation.
Ce nouveau département (DOGE) soulève des questions fondamentales sur ce que signifie l'efficacité gouvernementale pour Trump. Selon les Worldwide Governance Indicators (WGI) de la Banque mondiale, l'efficacité gouvernementale est l'un des six piliers d'évaluation de la gouvernance aux côtés de la qualité de la réglementation, de la stabilité politique, de la maîtrise de la corruption, de l'État de droit et de la voix citoyenne. Ces indicateurs se basent sur des enquêtes qualitatives d'experts, de citoyens et d'entreprises. En s'appuyant sur des facteurs structurels et institutionnels, l'efficacité gouvernementale vise à renforcer la qualité des services publics et une gouvernance stable, renforçant la confiance citoyenne et l'influence internationale.
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L'efficacité gouvernementale est un levier de « soft power » car elle est un des éléments déterminants de l'indice de gouvernance, lui-même fortement corrélé à la puissance économique et à l'influence. Par exemple, selon le Global Soft Power Index de Brand Finance, les pays nordiques, qui figurent parmi les mieux notés en termes de gouvernance, se classent également très hauts dans le classement de « soft power » illustrant le lien entre qualité institutionnelle et influence globale.
L'indice d'efficacité gouvernementale mesure la capacité des gouvernements à offrir des services publics de qualité, à garantir une indépendance vis-à-vis des pressions politiques et à formuler des politiques adaptées et crédibles. Ces indicateurs sont établis sur une échelle allant de -2,5 (performance la plus faible) à +2,5 (performance la plus élevée). Les pays nordiques, comme la Finlande, la Suède ou le Danemark, dominent régulièrement ce classement avec des scores proches de 2,25, grâce à des institutions publiques robustes et leur capacité à garantir un fonctionnement efficace et inclusif.
En 2022, selon l'indice le plus récent, les États-Unis et la France affichent des scores similaires de 1,25 derrière l'Allemagne et le Royaume-Uni (1,6 et 1,4) - une position intermédiaire qui reflète encore des marges d'amélioration significatives - Ces scores reflètent concrètement l'attractivité d'un État sur la scène mondiale, notamment en matière d'investissements directs étrangers (IDE) ou de relations commerciales. Selon des études récentes , une gouvernance efficace peut entraîner une augmentation de 34% des IDE et de 60% des flux commerciaux.
L'efficacité gouvernementale, telle que mesurée par la Banque mondiale, ne repose ni sur la rentabilité financière ni sur la réduction des effectifs, mais sur la qualité des institutions et des services publics. Elle est un levier essentiel de « soft power », permettant aux États d'étendre leur influence.
L'impact de réformes ciblées sur le soft power est évident, comme en témoignent les exemples de l'Estonie, de la Chine et de l'Union européenne. L'Estonie, pionnière en matière de gouvernance numérique dès les années 1990 avec la carte d'identité numérique en 2001 et le vote électronique depuis 2005 - La Chine, et la simplification de son cadre administratif dès 2014, réduisant ainsi sa bureaucratie pour une meilleure efficacité pour attirer des entreprises étrangères - L'Union européenne, à travers des initiatives comme l'Agenda numérique estonien 2030, investit dans la modernisation numérique des services publics.
La vision adoptée par Donald Trump et Elon Musk, focalisée sur l'efficacité budgétaire et la performance, comporte des risques. En privilégiant des objectifs financiers à court terme, ce modèle pourrait négliger certains services publics essentiels jugés peu rentables, comme la protection sociale, l'éducation ou les infrastructures dans les zones rurales. En misant sur la rentabilité à court terme, ce modèle risque de creuser les inégalités et de fragiliser les institutions démocratiques. Sous le précédent mandat de Donald Trump (2017-2021), les
États-Unis ont vu leur influence internationale mesurée par des indicateurs tels que le soft power et l'efficacité gouvernementale, décliner. Selon le classement The Soft Power 30, les États-Unis sont passés de la 1re place en 2016 à la 5e place en 2019. Parallèlement, l'indicateur d'efficacité gouvernementale de la Banque mondiale a observé une chute de 1,49 en 2016 à 1,35 en 2020. Ces chiffres illustrent une détérioration de la perception de la gouvernance américaine en partie due à des politiques axées sur la réduction des engagements internationaux et le désengagement des institutions multilatérales.
Dans ce contexte, il est crucial pour les États de définir l'efficacité gouvernementale non pas uniquement comme une quête de rentabilité, mais comme un équilibre entre la qualité des services publics, la stabilité institutionnelle, l'indépendance politique et la justice sociale. Les indicateurs de gouvernance, tels que ceux développés par la Banque mondiale, montrent que les États les plus influents ne sont pas nécessairement ceux qui réduisent drastiquement leurs budgets, mais ceux qui investissent dans des services publics solides et accessibles. Une gouvernance perçue comme efficace contribue également à restaurer la confiance des citoyens envers leurs institutions, un enjeu fondamental à l'heure où les mouvements populistes gagnent du terrain, notamment en Europe.
En consolidant leur efficacité gouvernementale, les États peuvent non seulement accroître leur influence internationale et leur « soft power » mais aussi renforcer la cohésion sociale et la stabilité démocratique. L'efficacité gouvernementale, loin d'être un simple outil administratif, devient alors un levier stratégique pour naviguer dans les complexités du 21e siècle.
Véronique Chabourine