Plaidoyer pour les Bâtisseurs du long terme

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Fanny Letier, co-fondatrice de Geneo.
Fanny Letier, co-fondatrice de Geneo. (Crédits : BPI)
Pour rester elle-même, pour offrir un avenir à ses enfants et petits-enfants, la France a assurément besoin de croissance. Mais elle a besoin de croissance long terme, créatrice d'emplois durables, plus respectueuse des équilibres environnementaux et sociaux. Par Fanny Letier, est co-fondatrice de Geneo (*)

C'est la rentrée, le projet de loi de finances se prépare, et tout le monde commente déjà les prévisions de croissance. 1,7% pour 2019 au lieu de 1,9% selon les dernières estimations du Ministère des finances. Faut-il pour autant modifier les décisions publiques et privées en fonction du dernier chiffre paru, telle une société cotée qui ajusterait ses plans d'actions en fonction de l'évolution du cours de Bourse ?

Et si l'on redonnait (un peu plus !) de place à la prise de recul et au long terme ? Et si on se posait la question de ce que l'on construit, ensemble, dans la durée ? Pour rester elle-même, pour offrir un avenir à ses enfants et petits-enfants, la France a assurément besoin de croissance. Mais elle a besoin de croissance long terme, créatrice d'emplois durables, plus respectueuse des équilibres environnementaux et sociaux.

Cet esprit long terme est la marque des dirigeants Bâtisseurs. Souvent discrets, ancrés dans leurs territoires, à l'esprit de conquête, ils sont le trésor de notre économie. Mus par un rêve, une mission, dotés d'un mental à toute épreuve, ils veulent fonder des groupes puissants, innovants, internationaux et n'hésitent pas à se projeter à travers plusieurs générations, voire plusieurs siècles.

337.000 créations d'emplois

Leurs recettes ? Une motivation hors norme, nourrie par le sens de leur action ; une gouvernance solide, salutaire pour éviter l'isolement et favoriser la prise de recul stratégique ; des racines, familiales, territoriales, qui leur permettent de garder les pieds sur terre ; des équipes engagées, fières de participer à l'aventure et de porter une marque ; et l'innovation, permise par cet état d'esprit où il n'y a pas d'échecs mais des expériences, car le risque est une condition du succès.

L'impact de ces Bâtisseurs est déjà significatif, et trop ignoré. Avec 337 000 créations d'emplois entre 2009 et 2015, les entreprises de taille intermédiaires (ETI) ont permis de compenser les destructions d'emplois par les grands groupes. Leur sujet n'est pas de vendre leur entreprise, mais de trouver les moyens de la faire grandir, encore plus et plus vite, et de contribuer ainsi au dynamisme de leurs écosystèmes et de leurs territoires.

L'empreinte des grands bâtisseurs

L'histoire économique française a été marquée par de grands bâtisseurs, encore récemment : Jean-Charles Decaux, Patrick Daher, Norbert Dentressangle, Alain Mérieux, Jean-Claude Bourrelier, Jean Luc Petithuguenin... La liste est longue quoique moins connue que celle des patrons du CAC40. En osant prendre des risques, en emmenant tout leur écosystème sur le chemin de leur vision, ils ont construit des empires qui sont inscrits dans le patrimoine français. Ils sont les principes actifs de notre économie.

La nouvelle génération de bâtisseurs existe : à la tête de PME, d'ETI, dans les plans de succession familiaux, quelques centaines de leaders prennent la relève ou s'y préparent.

Mais les autres ? Combien restent bloqués à 49 salariés, combien résistent à une ouverture de capital, combien suspendent leur action à la prochaine loi de finance... Et en réalité derrière cela, combien de dirigeants se sentent trop seuls pour prendre les risques nécessaires à l'activation des leviers de croissance ? Nous pouvons raviver la croissance à condition de soutenir la vocation des Bâtisseurs et d'inciter le système à en produire davantage en libérant les énergies par la confiance et le collectif.

Les Bâtisseurs et leurs enjeux n'ont pas été suffisamment identifiés. Il nous faut mieux distinguer d'une part, le capitalisme patrimonial, patient, productif qui fait la force d'un tissu économique régional, et d'autre part le capitalisme financier et court-termiste. Le recyclage des bénéfices dans l'investissement et dans la croissance pourrait être davantage encouragé, de même que la transmission des entreprises aux nouvelles générations.

Du côté des financeurs, les Bâtisseurs ont besoin de relationnel long terme. Leur banquier régional, de proximité, peut remplir ce rôle dans une certaine mesure. Mais pour accélérer la croissance et conforter la prise de risque, pour prendre des initiatives et pivoter sans attendre d'hypothétiques réformes ou retour à meilleure fortune, des investisseurs long terme sont indispensables.

Le capital investissement doit se transformer pour déplacer les lignes entre la finance et l'entreprise. L'acte d'investissement doit être un engagement pour briser la solitude du dirigeant, lui apporter confiance, conseil et prise de recul stratégique. Pour cela, les fonds à durée de vie limitée doivent laisser place aux investisseurs de long terme, evergreen, qui font la force de nos voisins d'Europe du Nord.

Tant que la croissance restera un indicateur statistique abstrait et surcommenté dans les medias, nous sommes condamnés à la fébrilité et à une forme d'impuissance. La croissance de notre pays n'est que la somme du courage, de la détermination et des grands rêves des bâtisseurs français. Ceux qui naissent avec de grands rêves sont tenus de tout faire pour les atteindre. Et tout le reste du système se doit de mettre les étoiles à leur portée.

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L'AUTEURE

Fanny Letier est co-fondatrice de Geneo, capital entrepreneur. Elle est également l'auteure de « Comment doubler la taille de votre entreprise. Carnet de croissance pour dirigeant de PME-ETI », à paraître aux éditions Eyrolles en octobre 2018.

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