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Réfugiés: une question pour les économistes

Photo de Ivan Best

R. L. Shiller

Publié le 25 janvier 2016 à 14:00 - Mis à jour le 25 janvier 2016 à 14:02

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La question des réfugiés échappe au spectre des économistes. Elle est pourtant essentielle. Par Robert Louis Shiller, Prix Nobel d'économie 2013, professeur d'économie à l'université de Yale

La crise mondiale des réfugiés à laquelle on assiste aujourd'hui n'est pas sans rappeler celle qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Selon une estimation de cette époque, l'Europe à elle seule en comptait plus de 40 millions. Ces "personnes déplacées", ainsi qu'on les appelait alors, étaient contraintes de fuir en raison de violences, de déplacements forcés, de persécutions, de destructions de biens et d'infrastructures.

La situation catastrophique de l'après-guerre en matière de réfugiés a conduit en 1950 à la création du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) dont le mandat - protéger les personnes déplacées pendant une période de trois ans - ne devait être que temporaire. Mais le problème des réfugiés n'a jamais disparu, bien au contraire ; et non seulement le Haut commissaire est toujours là, mais il sonne l'alarme.

Une problématique peu étudiée

Dans son rapport publié courant 2015, le HCR estime à 59,5 millions le nombre de personnes "déplacées de force" à travers le monde à la fin de 2014, il s'agit notamment des personnes qui ont dû quitter leur pays (celles définies comme de véritables réfugiés). Selon ce rapport, le nombre de personnes déplacées de force dépassait le demi-million en Afghanistan, en Azerbaïdjan, en Birmanie, en Colombie, en Irak, au Nigéria, au Pakistan, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo, en Syrie, en Somalie, au Soudan, au Soudan du Sud et en Ukraine à la fin de 2014 - et ce chiffre a dû augmenter substantiellement depuis.

Malheureusement, ce rapport souligne notre difficulté à appréhender le problème des réfugiés. A travers l'Histoire, le sort des réfugiés cherchant asile dans un autre pays a été peu étudié. Les historiens étudient les guerres, mentionnent les diasporas, mais s'intéressent peu à la manière dont se produisent les crises liées aux réfugiés ou à la manière de les résoudre.

Quand les vainqueurs des guerres écrivent l'histoire...

Dans la mesure où ce sont les vainqueurs qui écrivent l'Histoire, ce n'est pas surprenant. Insister sur le fait que notre propre pays a terrorisé une minorité au point que ses membres ont dû fuir ou bien qu'une partie non négligeable de nos aïeux sont arrivés défaits et terrorisés n'est pas exactement une source d'inspiration pour l'identité nationale. Aussi la mémoire de ces récits se perd.

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C'est pourquoi il faut davantage d'études sur ce qui peut et doit être fait à long terme pour les réfugiés. Le HCR fait un travail important pour protéger les réfugiés, mais il ne peut à lui tout seul répondre à leurs besoins. Son budget, 7 milliards de dollars en 2015, peut sembler important, mais il ne représente que 100 dollars par personne déplacée - ce qui est insuffisant pour couvrir les besoins essentiels comme la nourriture et un abri.

Un problème économique

En tant que président de l'Association américaine d'économie pour 2016, j'ai ressenti l'obligation morale d'utiliser notre réunion annuelle début janvier pour attirer l'attention sur les problèmes économiques les plus graves. Et la crise des réfugiés est entre autres un problème économique. Face au nombre de présentations sur le sujet, j'ai décidé de créer une session intitulée 60 millions de réfugiés à laquelle j'ai invité quelques-uns des meilleurs économistes spécialistes de la question. Je leur ai demandé de décrire le problème des réfugiés en termes économiques et de proposer des mesures pour y répondre.

Un impératif moral

L'une des présentations, celle de Timothy J. Hatton de l'université d'Essex et de l'université nationale d'Australie, examinait le flux des réfugiés à travers le monde pour en comprendre les causes. Il va à l'encontre d'un argument fréquent opposé à l'admission des réfugiés : les demandeurs d'asile ne sont pas vraiment dans une situation désespérée, ils utilisent une crise comme prétexte pour s'introduire dans un pays riche. Il a établi que, contrairement à ce que certains croient, les flux de réfugiés sont dus essentiellement à la terreur politique et à des violations des droits humains, et non à des motivations économiques. Les gens fuient pour sauver leur vie vers le pays d'asile le plus proche, et non pas le plus riche. Il n'y a pas d'échappatoire à l'impératif moral de leur venir en aide.

Dans sa présentation, Semih Tumen de la Banque centrale de Turquie a étudié l'impact des 2,2 millions de réfugiés syriens sur le marché du travail dans la région frontalière. Il va lui aussi à l'encontre d'un argument fréquemment utilisé pour s'opposer à l'admission des réfugiés : ils prendraient le travail de la population locale et pousseraient les salaires à la baisse. Il a conclu que dans le secteur formel, le nombre d'emplois offerts à la population locale a en réalité augmenté après l'arrivée des réfugiés, probablement parce qu'elle a stimulé l'économie de la région. Si d'autres études confirment cette conclusion, les pays d'accueil ont des raisons de se réjouir de l'afflux de main d'œuvre.

Pour un cadre légal

Une autre présentation, celle de Susan F. Martin de l'université de Georgetowm, décrivait l'arbitraire de nos procédures d'accueil des réfugiés. Elle appelle à un "cadre légal basé sur la nécessité de protéger, plutôt que sur les causes de la migration". Mais cela suppose au préalable une réflexion économique approfondie. Il faut prendre en compte l'effet incitatif sur les migrants potentiels et sur les gouvernements de leurs pays d'origine. Par exemple il ne faut pas faciliter le travail d'un tyran qui voudrait expulser de son pays une minorité désignée comme indésirable.

Ne pas accueillir seulement les plus utiles

Enfin, Jeffrey D. Sachs de l'université de Columbia a présenté en détail les principes d'un nouveau système destiné à gérer les migrations. Il se préoccupe de la manière dont ces principes dessineront l'économie mondiale à long terme. Pour éviter qu'un tel système n'encourage la fuite des cerveaux, il doit inclure l'engagement d'admettre les immigrés en situation désespérée, même s'il s'agit de travailleurs non qualifiés - et pas exclusivement ceux qui seront les plus utiles au pays d'accueil. Par ailleurs, il faut réguler le flux des migrants, et pour cela les économistes doivent trouver le moyen de répartir équitablement le fardeau entre les différents pays.

Dans le cadre juridique actuel qui est archaïque et manque de cohérence, les réfugiés doivent prendre d'énormes risques pour parvenir dans un pays d'asile, tandis que les coûts et les bénéfices liés leur accueil sont répartis un peu trop au hasard. Les choses pourraient se passer autrement. Les économistes peuvent y aider en déterminant la réglementation et les institutions internationales nécessaires pour réformer un système inefficace et souvent inhumain.

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz

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Prix Nobel d'économie 2013, Robert Shiller enseigne l'économie à l'université de Yale aux USA. Il a écrit avec George Akerlof un livre intitulé Phishing for Phools: The Economics of Manipulation and Deception.

© Project Syndicate 1995-2016

R. L. Shiller

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