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Un besoin d'idées révolutionnaires pour relancer les économies

Photo de Ivan Best

Robert J. Shiller

Publié le 29 mai 2015 à 07:59 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:10

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Pour soutenir les économies occidentales, de petites mesures de relance ne sont pas à la hauteur des problèmes. L'économie américaine comme les autres a besoin de programmes publics d'envergure innovants, à l'image de la construction des autoroutes dans les années 50. par Robert J. Shiller, professeur à Yale, prix Nobel d'économie

Lors de son premier discours inaugural, au plus profond de la Grande Dépression, le président américain Franklin Delano Roosevelt avait adressé cette phrase célèbre aux Américains : « La seule chose que nous devons craindre est la peur elle-même ». Invoquant le livre de l'Exode, il avait ajouté « nous ne sommes frappés par aucune invasion de sauterelles ». Rien de tangible ne causait la dépression ; le problème, en mars 1933, était dans la tête des gens.

La même chose pourrait être dite aujourd'hui, sept ans après la crise financière mondiale de 2008, à propos des nombreux points faibles qui demeurent dans l'économie mondiale. La peur pousse les individus à restreindre leurs dépenses et les entreprises à différer leurs  investissements ; en conséquence, l'économie faiblit, confirmant leur peur et les conduisant à restreindre davantage les dépenses. Le ralentissement s'approfondit et un cercle vicieux de désespoir se met en place. Bien que la crise financière de 2008 soit derrière nous, nous restons coincés dans le cycle émotionnel qu'elle a initié.

Le cycle anxiété-perte de performance

C'est un peu comme le trac des comédiens. Ressasser l'anxiété de la performance peut entraîner une hésitation ou une perte d'inspiration. Lorsque la peur se transforme en fait, l'anxiété s'aggrave - et il en va de même de la performance. Une fois qu'un tel cycle commence, il peut être très difficile de l'arrêter.

Selon Google Ngrams, c'est pendant la Grande Dépression - autour de la fin des années 1930 - que le terme « boucle de rétroaction » a commencé à apparaître fréquemment dans les livres, souvent en relation à l'électronique. Si un microphone est placé en face d'un haut-parleur, une perturbation finira par provoquer un hurlement douloureux à cause d'une boucle sonore entre le haut-parleur et le microphone et inversement, qui continue indéfiniment. Puis, en 1948, le grand sociologue Robert K. Merton a popularisé l'expression « prophétie auto-réalisatrice » dans un essai du même titre. Le premier exemple de Merton était la Grande Dépression.

Pas d'investissement malgré des taux d'intérêt très faibles

Or, le souvenir de la Grande Dépression disparait progressivement aujourd'hui et beaucoup de monde ne s'imaginent sans doute pas qu'une telle chose pourrait se produire à l'heure actuelle. Sûrement, pensent-ils, la faiblesse économique doit être due à quelque chose de plus tangible qu'une boucle de rétroaction. Ce n'est pourtant pas le cas ; la preuve la plus directe en est que, en dépit de taux d'intérêt au plus bas, l'investissement ne connait pas de forte croissance.

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En fait, les taux d'intérêt réels (corrigés de l'inflation) tournent autour de zéro dans la majeure partie du monde, et ce depuis plus de cinq ans. Cela est surtout vrai pour les emprunts du gouvernement, mais les taux d'intérêt pour les entreprises sont eux aussi au plus bas.

Dans de telles circonstances, les gouvernements qui envisagent un projet de construction, par exemple, d'une nouvelle autoroute devraient considérer ce moment comme idéal. Si l'autoroute coûte un milliard de dollars, dure indéfiniment avec des coûts d'entretien et de réparation réguliers et procure un bénéfice net annuel prévu pour la société de 20 millions de dollars, elle ne serait pas viable à un taux d'intérêt réel de long terme de 3% : le coût d'intérêts dépasserait le bénéfice. Par contre, si le taux d'intérêt réel à long terme est de 1%, le gouvernement devrait emprunter l'argent nécessaire et la construire. Il s'agit tout simplement d'un bon investissement.

En fait, le rendement des obligations du gouvernement américain sur 30 ans indexées sur l'inflation était de seulement 0,86% en date du 4 mai, contre plus de 4% en 2000. Ces taux sont aussi faibles aujourd'hui dans de nombreux autres pays.

Notre besoin de meilleures routes ne peut pas avoir diminué ; au contraire, au vu de la croissance de la population, le besoin d'investissement ne peut qu'être devenu plus prononcé. Alors, pourquoi ne sommes-nous pas au beau milieu d'un boom de construction d'autoroutes ?

la croissance par la construction d'autoroutes

Le faible appétit des agents économiques pour le risque économique n'est probablement pas le résultat de la peur seule, du moins pas dans le sens d'une angoisse semblable au trac des acteurs. Il pourrait provenir de la perception que les autres agents ont peur ou que l'environnement des affaires s'est détérioré de manière inexplicable, ou encore provenir d'un manque d'inspiration (qui peut aider à surmonter les craintes latentes).

Il est intéressant de noter que les États-Unis ont connu leur plus forte croissance économique depuis 1929 dans les années 1950 et 1960, une période de dépenses publiques élevées destinées à financer le Interstate Highway System, qui a été lancé en 1956. Lorsque le système a été achevé, on a pu traverser le pays et atteindre ses pôles commerciaux en empruntant des autoroutes rapides à 75 miles (120 km) à l'heure.

Peut-être le système routier national était-il plus inspirant que le genre de choses que Roosevelt a essayé pour faire sortir les Etats-Unis de la Grande Dépression. Au travers de son Civilian Conservation Corps, par exemple, les jeunes hommes ont été enrôlés pour nettoyer la nature et planter des arbres. Cela semblait une expérience agréable - peut-être même une expérience d'apprentissage - pour des jeunes hommes qui auraient été par ailleurs non occupés et au chômage. Néanmoins, ce n'a pas été une grande source d'inspiration pour l'avenir, ce qui peut expliquer en partie pourquoi le New Deal de Roosevelt a été incapable de mettre fin au malaise économique de l'Amérique.

La hausse de la dépense publique pourrait stimuler l'économie

En revanche, la force relative apparente de l'économie américaine aujourd'hui pourrait refléter certaines inspirations très visibles apparues récemment. La révolution de la fracturation hydraulique, largement considérée comme étant originaire des États-Unis, a contribué à la baisse des prix de l'énergie et a éliminé la dépendance américaine au pétrole étranger. De même, une grande partie de l'avance rapide des communications au cours des dernières années reflète des innovations - comme par exemple les smartphones et tablettes, ainsi que leurs logiciels - qui sont nées aux États-Unis.

Une hausse des dépenses publiques pourrait stimuler davantage l'économie, en supposant qu'elles génèrent un niveau d'inspiration comme dans le cas de l'Interstate Highway System. Il est faux de prétendre que les gouvernements sont intrinsèquement incapables de stimuler l'imagination des gens. Ce qui est nécessaire n'est pas de rapiécer l'économie au moyen de petites réformes éparses, mais bien quelque chose de grand et révolutionnaire.

Les programmes d'exploration spatiale financés par les gouvernements du monde entier ont été de profondes sources d'inspiration. Bien sûr, c'était les scientifiques, pas les bureaucrates des gouvernements, qui ont mené la charge. Mais ces programmes, qu'ils soient financés publiquement ou non, ont généré des transformations psychologiques. Les gens voient en ceux-ci une vision pour un avenir meilleur. Or, avec l'inspiration vient un déclin de la peur, qui, aujourd'hui comme à l'époque de Roosevelt, est le principal obstacle au progrès économique.

Traduit de l'anglais par Timothée Demont

Robert J. Shiller, lauréat du prix Nobel d'économie 2013, est professeur d'économie à l'Université de Yale et le co-créateur de l'indice Case-Shiller du prix des maisons aux États-Unis. La troisième édition de son livre Exubérance irrationnelle vient d'être publiée, avec un nouveau chapitre sur le marché obligataire.

© Project Syndicate 1995-2015

Robert J. Shiller

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