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« Sinwar Leaks » : comment Netanyahou aurait orchestré l’abandon des otages

Sébastien Boussois

Publié le 05 novembre 2024 à 08:45 - Mis à jour le 05 novembre 2024 à 09:18

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J. Brouckaert / LT

Le Quotidien Numérique

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OPINION. À l'issue des attaques du Hamas du 7 octobre 2023 sur Israël, plus de 200 citoyens israéliens, majoritairement des jeunes à la rave party et des gens âgés de gauche ou gauchistes dans les kibboutzim, ont été enlevés et emmenés à Gaza. Depuis des mois, les négociations pour leur libération ont été plus que chaotiques et sont en plan depuis bien longtemps. Par Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (*)

Depuis des semaines, et l'offensive sans fin de l'armée israélienne contre Gaza et ensuite le Liban sud, plus aucun dialogue n'a abouti entre les médiateurs israéliens, américains, égyptiens et qataris. Les Israéliens ont pour beaucoup, sans autre choix d'ailleurs, soutenu Benjamin Netanyahou dans la guerre qui oppose l'État hébreu aux deux organisations islamistes, mais ils se sont toujours montrés extrêmement critiques sur son action pour la libération des otages.

À chaque reprise des pourparlers, Israël envoyait une délégation, se montrait ouvert, puis finissait par balayer tout espoir. Les attaques virulentes sur le manque de stratégie de « Bibi » fusent dans l'opinion sans que le Premier ministre israélien n'ait jamais remis le dossier des otages sur le dessus de sa pile de priorités. Et si tout cela avait été orchestré de main de maître ?

Les « sinwar leaks »

Dans un article du journal israélien Yedhot Araonot, évoquant la publication de documents sensibles, les « Sinwar leaks », on en apprend davantage sur la stratégie délibérée du Premier ministre pour tromper l'opinion israélienne, afin de poursuivre la guerre avant tout et reléguer la question des otages au second plan. Cet article revient sur la divulgation de documents classifiés en Israël, impliquant des fuites de renseignements sensibles et une campagne politique de désinformation, qui visait à manipuler les Israéliens.

Plusieurs individus, y compris un porte-parole du bureau du Premier ministre et d'autres suspects, auraient eu accès à des informations secrètes sans autorisation de sécurité appropriée, avec la complicité apparente de certains membres du gouvernement. Plusieurs personnes ont déjà été arrêtées en lien avec ces soupçons. L'affaire, un peu complexe, se compose de plusieurs volets. On parle d'abord d'une fuite de documents classifiés des institutions de défense, pouvant représenter de vrais risques pour la sécurité nationale, car la publication de ces informations pourrait révéler des méthodes opérationnelles sensibles.

Ensuite, un individu, ayant à l'époque échoué aux tests de sécurité requis sur de tels dossiers, aurait eu accès à des zones sensibles. Un individu pourtant présent lors de réunions et voyages confidentiels du Premier ministre lui-même. On parle aussi de la manipulation de certains documents secrets au sein du bureau du Premier ministre, compromettant potentiellement la sécurité nationale, et qui auraient fuité.

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Enfin, il y aurait donc bien eu la mise en place d'une campagne de désinformation sophistiquée qui visait à tromper les Israéliens en leur expliquant pourquoi les otages n'ont pas été libérés, et rendant seul responsable le Hamas de l'échec.

L'orchestration d'une campagne de désinformation des Israéliens

Cette campagne aurait été orchestrée de toute pièce pour faire diversion et surtout éviter une enquête officielle en Israël sur le pourquoi du comment de l'échec de la libération des otages israéliens. L'article confirme bien que le Premier ministre Netanyahu était réticent à accepter un accord de libération des otages en raison de pressions politiques et surtout de la crainte de voir sa coalition voler en éclats. Pourquoi ? Car libérer « quoi qu'il en coûte » les prisonniers voulait dire négocier et faire des compromis.

Netanyahou, qui a tout fait pour revenir au pouvoir et compte bien y rester, ne doit son salut, qu'au soutien des deux partis d'ultra-droite suprématistes et racistes dirigés par Itamar Ben Gvir, le ministre de la Sécurité nationale, et Bezalel Smotrich, celui des finances. Or, ces deux faiseurs de roi pour « Bibi » ne veulent rien discuter ou négocier depuis le 7 octobre, mais en finir avec le Hamas et par voie de fait avec le Hezbollah. Ils veulent aussi en finir avec les Palestiniens, la Palestine, et les Arabes. Beaucoup d'Israéliens traumatisés, après le cataclysme humain du 7 octobre, étaient du même avis bien entendu, mais pas forcément à tout prix. C'est là que le bât blesse : on veut la fin du Hamas et on veut la libération des otages dans le même temps.

Le sacrifice des otages pour une survie politique

Cela ne s'est pas passé comme cela, mais à travers un certain nombre de documents diffusés dans l'opinion et les médias, Netanyahou a cherché à rendre systématiquement responsable le Hamas de l'échec de toutes les négociations de cessez-le-feu et de libération des otages. Le Hamas voulait avant tout la libération de prisonniers palestiniens. Mais quoi penser quand on sait que Yahya Sinouar, l'instigateur et chef d'orchestre du 7 octobre, a passé 20 ans dans les geôles israéliennes, et a finalement été libéré lors de la libération en 2011 du soldat israélien Gilad Shalit détenu à Gaza pendant 5 ans ?

Près de 13 mois après le drame, il ne resterait qu'une cinquantaine de prisonniers israéliens encore vivants dans les tunnels du Hamas. Et tel que c'est parti, il y a fort à parier que tous meurent au fur et à mesure, dans des conditions terribles, car Netanyahou est face à une impasse, son impasse : s'il discute, s'il négocie, il perd le soutien de sa coalition, et son gouvernement tombe. Hors de question pour lui, de s'arrêter en si "bon chemin », alors qu'il a réussi à faire éliminer les principaux dirigeants et cadres du Hamas et du Hezbollah, pour laisser les lauriers se tresser à un hypothétique successeur.

Mais la suite de l'enquête, et les conséquences de l'arrestation de certains individus proches de l'affaire, tout comme la montée inexorable de la colère des Israéliens qui attendent le retour de leurs proches depuis un an, risque bien d'entraver un peu plus encore le chemin à Netanyahou, accusé depuis des années de petits calculs politiques pour sa propre survie. Cette fois-ci, ce serait le plus grand scandale politique qu'il ait provoqué pour l'une des pires tragédies qu'Israël ait connu depuis sa naissance. Les lettres du nom de Netanyahou risquent bien de rester marquées au fer rouge dans la mémoire de tous les Israéliens.

En attendant, Netanyahou a du mauvais sang à se faire le temps de l'interrogatoire que subira le principal suspect arrêté, qui est un de ses proches, et qui au centre de l'affaire en cours. Netanyahou n'aura-t-il alors plus d'autre choix que de finalement démissionner ? Et quel risque Israël prendrait-il dans une période de chaos régional comme il a rarement connu depuis sa création ?

_______

(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).

Sébastien Boussois

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