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Suicides à France Télécom: des dirigeants coupables, le système français aussi

Par Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 13 juillet 2016 à 06:00

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Les coupables de harcèlement moral à France Télécom doivent être sanctionnés. Mais ces pratiques désastreuses sont aussi et surtout le résultat d'un manque de flexibilité du marché du travail. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, professeurs, Essec

La tragédie qui se dessine autour des suicides en masse chez France Télécom dans les années 2006-2009 est révélatrice d'un marché de travail profondément dysfonctionnel.

Selon le Parquet de Paris, les dirigeants de l'époque de France Télécom avaient mis en place un système de harcèlement moral avec l'objectif d'inciter un nombre ciblé à 22 000 employés à quitter l'entreprise. Si les juges confirment la thèse du Parquet, il s'agirait un acte profondément immoral, un acte de gestion irresponsable qui doit être sanctionné conformément à la loi. L'énormité de ce comportement, au-delà de la responsabilité individuelle des dirigeants mis en cause, interpelle sur les causes structurelles qui ont pu y mener.

En première analyse il nous apparaît immédiatement un lien direct de causalité avec l'organisation actuelle du marché du travail français. En effet, notre système figé, où le CDI est anormalement surprotégé, génère deux types d'effets indésirables. D'une part la perte de son emploi en CDI plonge souvent le travailleur français dans une grande détresse et d'autre part, des employeurs indélicats utilisent des stratégies de harcèlement pour se débarrasser d'employés en CDI lorsque la situation économique de l'entreprise impose une réduction d'effectifs.

Des normes pointilleuses

Notre système qui empile normes pointilleuses, règles absurdes et règlementations inadaptées dans un code du travail obèse de 3500 pages, crée du chômage, en décourageant l'embauche et en limitant la flexibilité salariale. Ce système est farouchement gardé par certains syndicats ultra-minoritaires marqués à l'extrême gauche qui en sont les rentiers et qui entravent toute tentative de réforme, même la plus mineure. Ils sont aidés en cela par les luttes politiciennes entre des partis traditionnels qui ne cherchent que le succès aux élections futures et qui se gardent bien de prendre des mesures vues comme impopulaires. Le taux de chômage élevé qui en découle, notamment le chômage de longue durée, crée fatalement cette grande peur d'être licencié.

Une protection finalement illusoire

Les employés sont souvent complices de cet état de fait. Chacun dans son coin se refuse à renoncer à une infime partie de ses avantages même si cela peut améliorer la situation des chômeurs et travailleurs en situation précaire. L'exemple de la loi El Khomri est sans équivoque. Dans sa version initiale la loi cherchait à donner une chance aux exclus du marché du travail en affaiblissant à la marge certains éléments sclérosants du fonctionnement du marché du travail. Après quatre mois de grèves et manifestations de rue violentes, les négociations en coulissent entre syndicats et gouvernements ont abouti à un texte qui est une pâle image de la première version pourtant bien timide. Les employés se croyant protégés par leurs CDI sont naturellement hostiles à une réforme qui affaiblirait cette protection, finalement illusoire, et introduirait plus de flexibilité donc de probabilités d'être licencié, alors même que dans le même temps elle augmenterait considérablement les possibilités d'être embauché.

Une pratique du harcèlement érigée au rang de système

Dans une économie de marché animée par la concurrence, les firmes doivent pouvoir se réorganiser et ajuster leurs effectifs à leur niveau d'activité, par nature fluctuant, en embauchant en période de croissance et en licenciant en période de ralentissement. Qu'une firme comme France Télécom, ex monopole public aux effectifs pléthoriques, devant s'adapter à la concurrence venue de SFR et de Bouygues Telecom et aux disruptions technologiques venant du numérique, cherche à réduire ses effectifs n'est pas absurde de point de vue économique. Ce qui est absurde en revanche ce sont les conditions autorisant le licenciement économique. En effet, depuis le célèbre amendement Michelin, si la firme n'est pas en quasi-faillite, elle ne peut pas réduire ses effectifs pour s'adapter et préparer son développement futur. France Telecom a donc eu recours à l'ignoble pour surmonter l'absurde. Cette pratique du harcèlement qui chez France Télécom semble avoir été érigée au rang de système, devrait avoir lieu de manière cachée dans de nombreuses autres firmes, pour pousser à la faute les employés en surnombre, afin d'utiliser l'argument de la faute professionnelle.

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Sanctionner les coupables

L'absurdité du système ne peut en aucun cas justifier la mise en place d'un tel système et les coupables doivent être sanctionnés. Mais il est grand temps de débarrasser la France et les Français de ce planisme hors d'âge. L'excès de réglementation, la fausse protection de l'emploi par les lois de plus en plus complexes, le corporatisme - toutes ces entraves à liberté d'entreprendre, nourrissent l'immoralité de certains dirigeants et crée un moloch froid et sans âmes.

L'économie de marché se situe aux antipodes de ce monde planiste absurde où les dirigeants cherchent à organiser le bonheur des autres sans se soucier des libertés individuelles. Elle repose au contraire sur la fraîcheur de l'initiative individuelle et la vitalité de la récompense du mérite dans une Société où chacun doit pouvoir faire ses choix de vie et déployer ses talents en poursuivant l'idéal de bonheur qui est le sien. C'est cette organisation de la vie sociale qui génère des comportements éthiques alors que la réglementation excessive déresponsabilise, déshumanise et génère au contraire des comportements déviants et de recherche de rente.

Par Marc Guyot et Radu Vranceanu

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