Vive l'instabilité ?
Alain Conrard

Photo d'illustration
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Alain Conrard

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... 'instabilité. Par Alain Conrard, CEO de Prodware Group (*)
Dans notre esprit, spontanément, la notion d'innovation est associée à une dimension positive alors que celle de crise renvoie à une évocation fortement négative. Il est vrai que l'innovation génère progrès, croissance et profit, là où, généralement, la crise est un temps difficile dont très peu profitent (hormis ceux qui, par exemple, vendent à découvert à la Bourse en ayant parié sur la baisse de certaines valeurs).
Pourtant, l'innovation entretient de très forts rapports avec l'idée de crise. Les deux notions sont même intimement liées. Mais à travers ce lien, c'est la notion de crise qui évolue.
L'innovation tient à la notion de crise au sens où tout son fonctionnement vise à mettre en crise l'état des choses : processus industriels, façons de communiquer, usages, tout état existant est menacé d'être remplacé par un autre, plus simple, plus efficace, plus rationnel, plus agréable... Ainsi, ce qui existe est sans cesse mis en question par le processus d'évolution porté par l'innovation.
Ainsi, l'innovation est une mise en perspective positive de l'idée de crise : elle fait que la notion de crise devient fortement productive, et dès lors peut en partie cesser d'être perçue comme un moment « anormal » dont il serait nécessaire de sortir au plus vite. Cette vision de la crise est désormais dépassée. Et ceci forme un nouveau paradigme.
Une façon de saisir l'ampleur du phénomène est de prendre la mesure de l'inversion profonde de la valeur des catégories que le digital a apportée entre le stable et l'instable. L'innovation est l'un des moteurs de cette évolution. En effet, l'innovation est un système perpétuellement en crise alors que la crise était perçue comme un moment de trouble entre deux états stables. L'innovation dissout l'idée de la nécessité et de l'existence d'états stables. Dès lors, la crise est d'une certaine manière permanente : le principe de l'innovation est de mettre en crise toute certitude, tout moment arrêté, toute impression que l'on est arrivé quelque part, et que l'on peut souffler un moment. Là où le stable était autrefois fortement valorisé - le temps où les choses pouvaient être « gravées dans le marbre » - et l'instable associé au désordre, à l'anarchie ou à la perte de sens, le premier est aujourd'hui radicalement dévalué au profit de la promotion des états instables. En effet, rien ne doit plus rester fixe, tout doit évoluer. Avec sa logique de renouvellement permanent, l'innovation conduit à habiter un état d'instabilité permanente, désormais associée au changement et au progrès.
Et la recherche de l'évolution, aiguillonnée par la compétition entre les entreprises et entre les pays, entraine une accélération de plus en plus forte des changements, générant une permanence de l'instabilité. Cette évolution est universelle, elle concerne tous les aspects de l'existence, et s'insinue aussi bien dans les domaines professionnels qu'intimes et personnels.
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C'est une modification très profonde de notre rapport au réel. Celui-ci, pour être rassurant, doit posséder un minimum de stabilité. C'est donc une nouvelle attitude qu'il faut adopter, et trouver comment habiter l'instabilité. Au-delà des questions technologiques et sociales que pose l'innovation, c'est l'un des grands enjeux de civilisation que nous avons collectivement à affronter et à résoudre.
L'innovation crée des chocs violents au sein de la société. Son rythme accéléré donne à de nombreuses personnes la sensation d'un monde qui change trop, et surtout qui change trop vite. Dans de larges pans de la société, nous assistons à une demande que le changement descende d'intensité, que les mouvements du monde soient plus lisibles, que l'effort à faire pour les comprendre soit moins important. Les gens perdent pied, donc ils ont besoin qu'on leur dise que tout va bien se passer.
L'adhésion d'un grand nombre de personnes à des cadres politiques de plus en plus réduits à des options simplificatrices témoigne d'un désir de protection devant l'ampleur et le rythme du changement. Les personnes expriment le désir d'un discours clair qui prenne en compte leurs problèmes et leurs inquiétudes. On ne sait pas comment s'en sortir, et on a envie de régulation. Dans ce grand désordre qu'est le monde contemporain, un besoin de clarté s'exprime, et le désir d'ordre qui l'accompagne se fixe sur le personnel politique qui semble capable de l'entendre et prétend pouvoir y remédier. D'un point de vue politique, il y a une captation de ces inquiétudes par des discours et des propositions qui se présentent comme des « solutions », alors qu'ils sont, pour une large part, plus dangereux que le problème qu'ils prétendent régler. Le remède est ici susceptible d'être bien pire que le mal.
Outre les questions liées au pouvoir d'achat et au discrédit qui semble toucher un peu partout les institutions et le discours politique (discrédit qui favorise la désignation à peu de frais de boucs-émissaires), cette inquiétude sur le changement est sans doute l'une des clés de compréhension de l'évolution de la situation politique un peu partout dans le monde.
On adhère à des solutions simples (simplistes ?) à des problèmes complexes parce qu'on voudrait ralentir le rythme du changement. Souvent proposées dans le cadre de discours populistes, ces « solutions » apparaissent comme autant de moyens de se défendre (ou plutôt : d'être défendu) ou faire en sorte que ça aille moins vite. « C'est comment qu'on freine ? J'voudrais descendre de là », chantait Alain Bashung au début des années 80, anticipant le grand désir de ralentissement qui s'exprime aujourd'hui dans la population partout dans le monde élections après élections.
Et cela crée aujourd'hui la situation dans laquelle de nombreux pays se trouvent aujourd'hui où la défense de la démocratie s'efface devant le désir d'ordre.
Il serait sain d'entendre l'inquiétude de beaucoup devant l'intensité du changement. Même si on le trouve infondé, ce sentiment n'est ni à minorer ni à mépriser. Si aujourd'hui tout va trop vite, il faut permettre aux gens d'espérer de nouveau.
Ceux-ci n'arrivent plus à se projeter. Et sans possibilité de projection, plus d'aptitude à penser qu'il est possible de s'en sortir. Il faut donc réconcilier les personnes inquiètes avec l'innovation, en leur montrant à quel point ses apports sont supérieurs à ce qu'elle détruit.
L'innovation apporte une immense valeur ajoutée dans un très grand nombre de secteurs. Pourtant, sa mise en œuvre dans l'entreprise s'accompagne d'un réel challenge dans la gestion des collaborateurs dont elle modifie le cadre de travail, le périmètre de fonction et les fonctions. Ainsi, de nombreux chefs d'entreprise se heurtent aujourd'hui à des résistances aux changements incessants apportés par l'innovation. Celle-ci bouscule les hiérarchies établies, et rend moins nécessaires, voir inopérants, certains métiers qui formaient autrefois le cœur de l'activité de l'entreprise. Pour des questions réelles, philosophiques ou de compétences, la composante humaine de l'entreprise n'avance pas au même rythme que la technologie. Ce bouleversement profond - et les ajustements qu'il exige - est ce qu'on appelle la transformation digitale des entreprises.
Se pose alors de plus en plus fortement la question de la compatibilité des rythmes : celui de l'innovation est de plus en plus rapide, et celui de l'adaptation humaine à cette accélération n'est pas extensible à l'infini (à supposer que celui de l'innovation le soit).
Dans l'entreprise pour pouvoir faire évoluer les gens dans une transformation digitale la plus efficiente possible, il faut y aller par petites touches. Il est bénéfique d'employer la logique MVP (Minimum Value Product) qui consiste à faire partager de petites victoires. Il s'agit de montrer que l'innovation se fait parfois par de grands sauts, mais surtout par des petits pas que tout le monde peut comprendre et s'approprier.
Dans un monde qui va trop vite, c'est la courbe d'apprentissage que le rythme de l'innovation d'aujourd'hui ne permet peut-être plus de suivre. En ce point, la capacité libératrice de l'innovation rencontre son contraire, là où elle peut favoriser une ségrégation entre ceux qui sont capables d'assimiler cette évolution et ceux qui, pour des raisons essentiellement sociologiques et politiques, s'en trouvent partiellement ou totalement exclus. Cette situation met en évidence, de manière de plus en plus forte, la séparation entre ceux qui sont capables de suivre et ceux qui ne le sont pas ou plus.
Il est donc nécessaire de réinscrire ceux qui se sentent dépassés par l'innovation dans les bienfaits de sa logique. Il y a là un enjeu culturel et éducatif.
La quiétude et la stabilité d'avant ne reviendront pas. Il n'y a pas d'alternative à l'adaptation à ce nouvel état du réel dont le côté inédit choque une grande part de nos catégories de pensée habituelles et nous oblige à imaginer une nouvelle attitude face à la complexité hyper-changeante dans laquelle nous sommes tous plongés.
Ainsi, parvenir à habiter l'instabilité structurelle de notre monde nécessite une gymnastique intellectuelle et une lucidité beaucoup plus forte. Pour certains, cette adaptation se fait presque de manière naturelle, pour d'autres, le chemin est plus ardu ou chaotique. Mais personne ne peut aujourd'hui faire l'économie d'engager pour lui-même et pour les autres une pédagogie de l'innovation afin de s'adapter à l'instabilité qu'elle engendre. Nous sommes tous obligés de travailler dans des cycles beaucoup plus courts, avec de fortes remises en question. Comme sur un bateau agité par la houle, il ne faut pas craindre de bouger pour faire face aux creux, aux remous et aux courants.
Alors, est-ce qu'on va arriver à faire en sorte que l'être humain du 21e siècle arrive à se dépasser pour pouvoir se mettre au niveau de cette accélération ? La possibilité de s'adapter - ou de s'habituer, dirait-on selon qu'on est optimiste ou pessimiste - est une capacité essentielle de l'être humain. Quel que soit ce contexte, ce dernier a toujours été capable de s'adapter à l'évolution de son environnement. Celle-ci est certes plus violente qu'auparavant, et en constante accélération. Pourtant, on peut certainement compter sur la condition humaine pour pouvoir continuer à avancer comme on l'a fait depuis des millénaires.
Cette situation est une formidable opportunité pour ceux qui ont envie d'apprendre, qui ont une grosse capacité de travail et sont capables de se réinventer. D'un côté, tout est beaucoup plus dur, d'un autre, tout est beaucoup plus facile. « Sky is the limit ».
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(*) Alain Conrard, auteur de l'ouvrage « Osons ! Un autre regard sur l'innovation », un essai publié aux éditions Cent Mille Milliards, en septembre 2020, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI).
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