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Politique - La Tribune Bordeaux

Climat : les villes côtières de Nouvelle-Aquitaine seront-elles abandonnées ?

Photo de Jean-Philippe Déjean

Jean-Philippe Déjean

Publié le 06 juin 2017 à 08:07 - Mis à jour le 12 juin 2017 à 08:28

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Dans un de ses derniers rapports la Chambre régionale des comptes de Nouvelle-Aquitaine éclaire un problème inquiétant. Celui de la difficile gouvernance des collectivités du littoral néo-aquitain, confrontées à une très forte pression démographique et à une montée des risques naturels.

Le rapport de la Chambre régionale des comptes (CRC) de Nouvelle-Aquitaine sur "Les collectivités littorales aquitaines face aux défis de l'urbanisation et de la montée des risques naturels" englobe le département de Charente-Maritime, marqué en particulier par le drame de la commune de Charron, où trois personnes sont mortes noyées lors de la tempête Xynthia de 2010 (c'est à La-Faute-sur-Mer en Vendée qu'il y a eu le plus de victimes, avec 29 morts -NDLR), suite à un phénomène de submersion.

Fait inhabituel, ce rapport, dont Alain Rieuf, premier conseiller à la CRC de Nouvelle-Aquitaine, est le rapporteur fait la synthèse de plusieurs autres consacrés à des collectivités du littoral néo-aquitain. C'est que les magistrats financiers ont décidé de mesurer l'impact de la pression démographique sur l'urbanisation des collectivités littorales, dans un contexte marqué par une aggravation des risques naturels.

Le contre-exemple néerlandais

De Charron, à la frontière entre Charente-Maritime et Vendée, à Ciboure, au Pays basque, en passant par Soulac-sur-Mer, en Gironde, ou Capbreton, dans les Landes, l'étude a balayé un large panorama même si elle n'inclut pas le bassin d'Arcachon.

"Nous avons contrôlé 7 intercommunalités et 13 communes. Chacun de ces contrôles a donné lieu à un rapport d'observation définitif après les procédures contradictoires habituellesavec les organismes étudiés. C'est ainsi que la CRC a pu réaliser ensuite la synthèse. Les collectivités concernées ont travaillé à trois reprises sur ce rapport", a souligné Jean-François Monteils, président de la CRC de Nouvelle-Aquitaine, en présentant cette enquête plutôt inhabituelle.

Aux Pays-Bas où 1.835 habitants sont morts noyés lors de l'inondation de la région de Zélande, en 1953, et où 70 % du produit intérieur brut est aujourd'hui généré dans des zones à risque, la lutte contre les inondations est une prérogative absolument centrale de l'Etat. Tout le contraire de la France où la gestion du risque d'inondation relève de la responsabilité des collectivités locales, voire des seules communes... ce qui n'en finit pas de surprendre les responsables néerlandais.

Quand la population explose

C'est dans ce contexte d'intense fragmentation de la responsabilité publique face à un risque global (qui pourrait à terme menacer des villes comme Bordeaux), de migration massive des populations vers les zones côtières et de montée continue du niveau de la mer, que la CRC de Nouvelle-Aquitaine a lancé son enquête littorale. Les magistrats ont tout d'abord pris la mesure du boom démographique et des tensions générées sur le foncier. Les chiffres sont éloquents, parfois effarants.

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Alors que le département des Landes affiche le taux de progression démographique annuel le plus élevé de l'ex-Aquitaine, avec une hausse de la population de +1,5 % par an de 1999 à 2007 -devant la Gironde, à +1,1 %- (sachant que la France est un des pays les plus dynamiques d'Europe avec une croissance de +0,9 % par an), au cours de la même période Lacanau (Gironde) a vu sa population grimper annuellement de +3,8 %, à cause de l'attraction de Lacanau-Océan (la ville originelle étant à une dizaine de kilomètres à l'intérieur de la forêt), Capbreton de +1,8 % et Hendaye de +1,3 %...

"Il y a aussi de la périurbanisation, c'est-à-dire des mouvements de population qui vont du centre vers la périphérie et qui entrainent une hausse démographique des communes périphériques dans les communautés de communes.Cet impact démographique entraîne des tensions sur la gestion du foncier. Dans ce travail il n'était pas question de pointer une collectivité du doigt",recadre Jean-François Monteils.

En plus plus de l'impact( démographique de long terme, le tourisme (ici le phare de Cordouan) est un autre paramètre important en terme d'activité et de pression sur l'environnement.


Des contraintes qui gênent la gouvernance

Si la responsabilité vis-à-vis des risques d'inondation se joue à l'échelle des communes et des communautés de communes, les élus n'ont pas forcément les coudées très franches.

"Les zonages constituent un énorme paquet de contraintes réglementaires qui enserre les territoires dans un corset de protection, qui rend la vie des élus difficiles.La bande littorale est une zone de drames, on l'a vu avec Xynthia et ses morts. Mais en plus des drames il y a aussi l'effet érosion, qui est en accélération en fonction des situations", campe le président de la CRC.

La chambre régionale a travaillé sur cette enquête de conserve avec le GIP Littoral, héritier de la défunte Miaca (Mission interministérielle pour l'aménagement de la côte aquitaine), mais aussi l'Insee (Institut national de la statistique et des études économiques). L'érosion du trait de côte augmente les risques de submersion, ce qui entraine des demandes spécifiques en terme d'urbanisation et pose immanquablement la question de la gouvernance. Cette dernière est d'autant plus délicate à mener à bien que PLUI (plan local d'urbanisme intercommunal) et SCOT (schéma de cohérence territoriale) peuvent se télescoper sur un même territoire, rendant plus ardue la bonne lecture administrative de la situation.

Orientée sur un axe nord-sud la côte sableuse d'Aquitaine (du Médoc au sud des Landes) est particulièrement exposée aux coups de boutoir de l'océan, qui attaquent le trait de côte.

Jusqu'où l'Etat doit-il payer ?

"La régulation par la menace de l'intervention de l'Etat est beaucoup plus difficile à appliquer aujourd'hui", regrette Jean-François Monteils, considérant sans doute que ces complexités administratives favorisent l'éclosion de conflits d'intérêts qui ne disent pas leur nom. Enumérant les diverses stratégies applicables, d'une gestion au fil de l'eau à l'emploi d'une méthode de lutte active pour pouvoir accueillir plus de population malgré la menace, Jean-François Monteils a cité un texte de 1807 sur l'assèchement des marais, qui pose la question du bon usage des fonds publics pour protéger ou non des biens privés, renvoyant éventuellement la question financière au propriétaire.

"Les fonds publics doivent-ils servir à protéger une maison ou même 150 logements ?" a interrogé le président. Une observation qui renvoie au dossier de l'immeuble Le Signal, à Soulac-sur-Mer (Gironde), une copropriété construite sur un cordon dunaire aujourd'hui dévoré par l'océan, dont les habitants ont été expulsés sans aucune compensation en 2014. La procédure qui vient de passer par le Conseil d'Etat se poursuit, d'autres sinistrés dans des cas analogues ayant été indemnisés.

Depuis des décennies Lacanau-Océan est devenu un spot international pour les surfeurs (vue du Sooruz Lacanau).

Lacanau, un repli entre 253 et 602 M€

Réplique en miniature des problèmes rencontrés par les grandes métropoles, comme Mexico ou Los Angeles, comme l'a illustré Jean-François Monteils, la gouvernance des intercommunalités littorales doit intégrer une forte pression environnementale tout en jonglant avec différentes strates de responsabilité (commune, intercommunalité), ce qui n'aide pas à clarifier les enjeux. Parce qu'il "y a des stratégies d'échappatoire dans les intercommunalités et que l'Etat est contesté dans ses décisions", diagnostique le président de la CRC.

Car décider de construire ou renforcer une digue c'est s'engager à défendre des infrastructures urbaines et en premier lieu des logements et des activités. Techniquement la défense du trait de côte peut s'avérer trop coûteuse car quasi-impossible, ce qui implique la mise en place d'une stratégie de repli des populations, à leur relocalisation. Lacanau-Océan, où 800 logements sont implantés dans une zone exposée, est dans ce cas. L'étude préalable au déploiement dans cette commune d'un repli stratégique, incluant l'achat des immeubles à détruire, leur gestion transitoire, l'acquisition des terrains en repli, la construction de nouveaux édifices et la destruction des anciens bâtiments fait une évaluation des coûts qui oscille de 253 M€, avec des solutions juridiques innovantes, à 602 M€ en cas d'expropriations classiques.

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Comme le souligne le rapport, "bien entendu, de telles opérations sont hors de proportion avec les capacités de financement du bloc communal et devraient donc donner lieu à la mise en place de dispositifs dédiés n'existant pas à ce jour". Alain Rieuf a observé qu'il ne fallait pas "désespérer les populations et réintroduire l'Etat" tout en reconnaissant que "les temps sont durs". Tandis que Jean-François Monteils a souligné que la gestion des risques provoqués par l'érosion du trait de côte, la pression démographique et les risques d'inondation n'avaient pas encore trouvé leur cadre réglementaire optimal.

Jean-Philippe Déjean

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