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RégionsAuvergne-Rhône-Alpes

L'incompréhensible stratégie de Rio Tinto

Diane Duprè La Tour, pour Acteurs de l'Economie

Publié le 12 avril 2012 à 11:41

Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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C'est un étrange silence politique qui règne autour des menaces de fermeture de l'usine Rio Tinto Alcan à Saint-Jean-de-Maurienne. 550 emplois sont menacés. Mais au-delà, c'est toute la filière aluminium française qui se trouve au fond de la mine. Acteurs de l'économie livre un document exclusif qui soulève de lourdes interrogations quant à la transparence de la stratégie du groupe en Europe.

"C'est tendu, Dédé ?". Sous le soleil magnifique qui inonde la vallée de la Maurienne, au confluent de l'Arc et de l'Arvan, Christian Hergault et André Virgino déroulent leur banderole syndicale. Ils ont eu le temps de préparer leur slogan : cela fait six ans que l'ensemble des salariés du site savoyard de Rio Tinto Alcan a les yeux rivés sur ce printemps 2012 - rendez-vous autant attendu que redouté, deux ans avant la fin du contrat énergétique conclu avec EDF. Car il faut deux ans pour "fermer l'usine proprement", explique Jean-Jacques Martin, agent de maîtrise et délégué syndical CFE-CGC. Le temps de prévenir les clients et de programmer l'arrêt progressif de l'alimentation du site.
En 1984 Pechiney, alors propriétaire de l'usine, avait négocié un tarif ultra préférentiel de fourniture d'électricité (18 euros /MWh, soit moins de la moitié du prix du marché actuellement) contre le financement d'une tranche nucléaire. Cela lui permettait d'envisager de manière sereine l'activité de la filière aluminium, particulièrement gourmande en énergie. "Notre rentabilité est conditionnée au cours du London Metal Exchange, et il nous faut  partager les risques", assurait en février Aurélie Arnéodo, responsable de la communication de l'usine. Dans le même temps Henri Proglio, le PDG d'EDF, annonçait avoir proposé à l'aluminier "les tarifs les plus compétitifs de la planète" : hors de question pour lui de porter le chapeau de la fermeture du site.

Volonté délibérée de fermer le site ?

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. En Rhône-Alpes, personne ne semble dupe du scénario élaboré par le groupe minier anglo-australien. Le président du Conseil régional Jean-Jack Queyranne a accusé Rio Tinto Alcan de "vouloir faire porter la responsabilité de son retrait sur le contrat de fourniture d'électricité avec EDF". Le sénateur de Savoie Jean-Pierre Vial, qui avait déjà saisi en 2009 l'Elysée sur ce dossier, dénonce également "un plan délibéré pour fermer le site". L'affaire remonte à 2004. Olivier Baud, alors vice-président Europe/Afrique chez Alcan, s'était retrouve mandaté par la direction du groupe pour préparer la fermeture de Saint-Jean : "Ma hiérarchie m'avait demandé de programmer la fermeture du site pour 2012. J'ai refusé cette option et suggéré plusieurs propositions pour éviter d'aboutir à une fermeture. Alcan les a toutes écartées", rapporte-t-il aujourd'hui. En 2006 il démissionne et monte un projet de reprise : France Alliage. A l'époque, le plan de financement est bouclé : entre 300 000 et 400 000 euros auraient été mis sur la table par les partenaires, des groupes du CAC 40, des collectivités locales et des banques "de premier plan" parmi lesquelles figurerait la Caisse des dépôts. Le projet s'appuyait sur les deux c?urs de métiers de l'usine - la fonderie et l'électrolyse - en axant la stratégie sur le recyclage, en partenariat avec SITA, filiale de Suez Environnement dédiée au traitement des déchets. Lancement de deux séries de cuves dans l'usine actuelle, création d'une nouvelle fonderie dans la vallée, déplacement du Laboratoire de recherche et de fabrication (LRF) vers Grenoble, pour capter un vivier plus large d'ingénieurs. "Aujourd'hui, une grande partie du recyclage de l'aluminium s'effectue en Chine. Il y a probablement une niche à trouver dans l'organisation d'une filière de recyclage de l'aluminium en Europe, explique Olivier Baud.

Quelle stratégie pour Rio Tinto ?

Mais la réponse de Montréal tombe à l'été 2008, et c'est non.  Certains se demandent si la stratégie de la multinationale ne serait pas de fermer un à un les sites de production européens, et d''approvisionner l'Europe à partir de l'Arabie Saoudite ou d'Oman. Rumeur infondée ? En tout cas, en octobre 2011, la Deutsche Bank publiait un avis boursier qui annonçait la cession des actifs de l'usine, information immédiatement démentie par Rio Tinto Alcan.
Coup de théâtre le 14 mars 2012. En réponse aux questions du comité central d'entreprise sur l'avenir du site de Saint-Jean, Arnaud Soirat, directeur général Métal primaire Europe, Moyen-Orient et Afrique, annonce qu'un modèle d'affaires "différent de celui de Rio Tinto Alcan pourrait être plus adapté à la réalité logistique et opérationnelle de Saint-Jean". Une étude est actuellement en cours pour évaluer les options de cession de l'usine. "Est-ce un coup de bluff de Rio Tinto Alcan pour torpiller les négociations avec EDF et s'assurer que personne ne pourra jamais reprendre l'usine ?", s'interroge Jean-Hervé Arzel, cadre au LRF de Saint-Jean et délégué syndical CFE-CGC. "On ne voit pas qui pourrait se porter repreneur tant qu'un nouveau contrat d'approvisionnement avec EDF n'est pas signé. Mais on ne voit pas non plus quel serait l'intérêt d'EDF d'accorder à Rio Tinto un contrat énergétique préférentiel si l'usine est ensuite reprise par un financier ou un prédateur local." Si Saint-Jean obtient d'EDF un tarif négocié à 35 euros/MWh - "ce qui serait un bon prix", estime-t-on parmi les salariés - l'usine gagnerait 40 millions d'euros de moins qu'avec le tarif précédent, soit une fois et demi le montant de la masse salariale de l'usine, qui serait d'environ 25 millions d'euros. Comment rééquilibrer le modèle économique ? Olivier Baud, aujourd'hui à la tête d'Energy Pool, PME du secteur énergétique, qualifie cette "man?uvre" de "drame industriel". "Ils savent très bien que le projet de reprise, qui était viable en 2008, ne l'est plus aujourd'hui. Le projet technologique est toujours valable mais le plan de financement ne l'est plus, car la rentabilité de l'usine a chuté en quatre ans".

La fermeture de l'usine est-elle inéluctable ?

Christian Cochard, ancien chef des services de l'électrolyse de Saint-Jean et porte-parole du Comité de survie de l'aluminium en Maurienne, agite l'objectif de 40 % de rentabilité exigé par Rio Tinto pour l'ensemble de ses activités. "L'aluminium n'est pas un business assez juteux pour eux. J'ai vu l'usine passer d'une culture industrielle à une culture financière. Ce qu'il faut, c'est revenir à un projet industriel sérieux". Véronique Roche, secrétaire CFE-CGC du comité d'entreprise européen de Rio Tinto évoque plutôt un impératif de rendement de "17 %" pour la partie aluminium. "Cela signifie qu'au-delà d'un tarif négocié à 30 euros/MWh, cette activité n'est pas jugée suffisamment rentable par la direction du groupe, explique-t-elle. Mais serait-il normal de subventionner les résultats de Rio Tinto ?" "Sans doute un industriel moins gourmand se satisferait-il d'un taux de rentabilité à 7 ou 8 %", avance Eric Massat, délégué syndical CFDT. Le syndicat travaille depuis plusieurs années avec un cabinet sur les divers axes possibles de relance, mais pour l'heure, aucune solution concrète ne semble avoir été officiellement avancée de ce côté.
Car l'aluminium est une technologie qui nécessite des investissements lourds, y compris en terme de maintenance. Or plus l'échéance de 2012 se rapprochait, plus Rio Tinto aurait réduit la voilure. Tout d'abord en diminuant les dépenses de maintenance à 10 millions d'euros par an, ce qui "suffit à l'entretien des équipements" selon Aurélie Arnéodo, mais se situe "en-dessous du minimum vital" selon Christian Cochard. Côté effectifs, un plan de restructuration a été lancé en 2009, organisant le licenciement économique de 150 salariés (pour l'ensemble, des départs volontaires, précise la direction). Conséquence : ce plan social aurait "désorganisé les équipes de maintenance", affirme André Virgino, secrétaire du CHSCT. Le spectre de la panne technique, scénario sur lequel se sont bâties les dernières fermetures d'usine de Rio Tinto Alcan, n'est pas loin. Christian Cochard estime à 90 millions d'euros le montant des investissements nécessaires pour "remettre l'usine à l'état de 2003", avant tout investissement de modernisation. "C'est un point névralgique de la fabrication de l'aluminium, confirment les syndicats. Il suffit d'une coupure d'électricité de 8 heures pour que l'usine ne reparte jamais".


Trois scenarii

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Mais hormis les questions techniques, le sentiment général est que le sort de Saint-Jean de Maurienne ne se joue pas en région. Rien n'a percé des discussions entre Rio Tinto et EDF, qu'on imagine tendues, étant donné le passif d'affrontements judiciaires entre les deux groupes. Jean-François Carenco, le préfet de Région, confie travailler depuis trois ans sur le dossier, et considère la proposition d'EDF comme "tout à fait présentable pour l'actionnaire actuel ou un éventuel repreneur". Est-il en contact avec des porteurs de projet ? Il acquiesce, mais confirme que l'usine de Saint-Jean ne sera pas transformée en enjeu présidentiel. Le groupe, lui, ne semble pas pressé : "Nous ne cherchons pas à brader notre site, nous prendrons le temps qu'il faudra", déclare Séverine Gérardin, porte-parole médias France de Rio Tinto Alcan. Aujourd'hui, trois scénarii de sortie se présentent à l'usine : soit celle-ci trouve un repreneur, mais ce projet "ne se fera pas sans une mobilisation des pouvoirs publics pour lui ouvrir la voie", estime Olivier Baud ; soit celle-ci est reprise par une structure intermédiaire qui achèvera de fermer le site à la place de Rio Tinto ; soit le propriétaire annonce une fermeture dans les règles de l'art, assurant la dépollution du site, débloquant des moyens pour le reclassement des ouvriers spécialisés, proposant des mutations à ses cadres les plus prometteurs. Des funérailles avec gerbes et couronnes. DDT

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