Tensions politiques : et si les villes étaient notre recours  ?

 |   |  1494  mots
(Crédits : STEPHANE MAHE)
La société française est confrontée une nouvelle fois à de fortes tensions. Les syndicats sont dans la rue. Le grand soir, c'est pour demain... Y a-t-il un moyen d'opérer une sortie par le haut ? Comment se comprendre ?

Au gouvernement et à l'opposition, à droite et à gauche, les dissensions font rage avec la longue liste de pré-candidats à des primaires, déclarés ou virtuels... La vie quotidienne des Français est traversée par les manifestations en cours, face à la loi Travail, avec son cortège de blocages et conflits de toutes sortes. Entre le « ça va mieux », le « ça pourrait être pire » ou le « ça ne va pas du tout », les clivages se font sentir au quotidien avec en toile de fond l'élection présidentielle à venir, en moins d'un an. Et les maires de France, réunis en ce moment à Paris pour leur 99e Congrès(*), ne sont pas les derniers à tirer la sonnette d'alarme dans cette France qui ne sait comment sortir de la tourmente.

Un malaise mondial entre les citoyens et les politiques

Mais ce n'est pas, hélas, une exclusivité française. En Europe, il y a quelques jours, l'Autriche a été confrontée à une élection présidentielle où l'extrême droite, le FPO, a frôlé de quelques milliers de voix la victoire, laquelle est échue de peu au candidat « écologiste », tendance sociale-libérale. Au sud de l'Europe, l'Espagne, depuis la fin 2015, n'a toujours pas de gouvernement après une élection qui n'a pas pu dégager une majorité nette; et, faute d'alliances possibles, de nouvelles élections ont été convoquées.

En Allemagne, au mois de mars, lors des élections régionales dans le land de Saxe-Anhalt (en ex-Allemagne de l'Est), le parti d'extrême droite, Alternative pour l'Allemagne (AfD) est arrivé deuxième avec 21,5% des voix, derrière le parti de gouvernement, la CDU (30,5%), et devant son allié de la « grande coalition », le SPD. Avec d'autres résultats plutôt favorables, ce parti extrémiste fondé il y a à peine trois ans, représente un coup de semonce dans la vie politique allemande. En Grande-Bretagne, l'issue du référendum autour "Brexit" (faut-il sortir ou non de l'Union européenne) demeure à ce jour très incertaine.

Aux États-Unis, le candidat populiste, le milliardaire Donald Trump, porteur d'une Amérique tournée sur elle-même, isolationniste et ségrégationniste vient d'obtenir la majorité lui permettant d'être candidat pour le Parti républicain. La suite sera une rude bataille face à la - probable - candidate du Parti démocrate, Hillary Clinton.

Nous pouvons ajouter à cette liste de nombreux autres pays où les enjeux nationaux se trouvent confrontés à de très difficiles situations, et ce, un peu partout dans le monde. Le Brésil et la violente crise de gouvernance de l'État fédéral ; le Venezuela, puissance pétrolière qui s'enfonce dans le chaos, qui le rapproche de plus en plus d'une confrontation civile ; les Philippines, avec un président populiste et extrémiste, Rodrigo Duterte, élu le 9 mai sur une écrasante victoire, se proclamant être celui qui va « éradiquer de force le crime » et n'hésitant pas à revendiquer avoir été à la tête de milices qui se font justice elles-mêmes; ou alors les secousses telluriques pas encore tout à fait finies, produites par des révélations telles celles des « Panama Papers », qui par exemple se sont soldées par la démission du Premier ministre islandais Sigmundur David Gunnlaugsson.

La grande puissance mondiale qu'est l'Inde est soumise à de fortes tensions, avec son pourtant indispensable allié, l'Afrique, après les multiples attaques survenues à l'encontre de ressortissants africains en divers lieux du pays.

« Les ressortissants africains vivent dans un climat omniprésent de peur et d'insécurité », ont déclaré des ambassadeurs africains en poste en Inde après le meurtre par lapidation d'un jeune Congolais, le 20 mai dernier, donnant lieu à des protestations concertées, voire des mesures de représailles à venir.

En toile de fond, et sans tomber dans le catastrophisme, la crise économique internationale, le chômage massif qui atteint en particulier les jeunes et les séniors, les importantes dettes publiques, la crise du Moyen-Orient et l'afflux de réfugiés, qui viennent alimenter la crise politique avec, au cœur, la méfiance vis-à-vis de gouvernants voire de leur opposition traditionnelle. Les défis sociétaux n'ont jamais été si forts dans ce monde en crise, conjuguant la pauvreté avec l'exclusion sociale, la fragilité de ressources énergétiques, le changement climatique, la démographie galopante et aussi le vieillissement de la population, pour revenir à la France et à l'Europe.

Le retour de la bienveillance passera par le numérique

Face à ces crises à répétition des Etats, la présence des urbains avec une vie devenue à majorité citadine, partout dans le monde, et à plus de 75% en Europe et en France, est venue changer la donne de la vie politique, démocratique, sociale, économique, écologique et culturelle.

Être urbain, ce n'est plus seulement se sentir attaché à un lieu de naissance ou de vie. C'est aujourd'hui une appartenance à une nouvelle culture, qui a bouleversé et a fait voler en éclats les frontière existantes jusqu'alors.

La convergence avec la révolution numérique a créé une autre manière de percevoir et de sentir le territoire, l'espace et les relations sociales, qui passent par le fait d'être citadin. Sur les plus de 3 milliards d'internautes dans le monde, plus de 2 milliards sont présents et actifs sur les réseaux sociaux. Nous parlons donc de 68% des internautes et de 28% de la population mondiale. Rien que sur Facebook, il s'agit de 1,5 milliard d'usagers dans le monde et, parmi eux, 30 millions de Français. Leur moyen de participation et de consultation est devenu depuis l'année 2014 majoritairement les téléphones mobiles. Cela a profondément changé la nature de l'expression de l'urbain dans ses relations sociales. Qu'il s'agisse de "Nuit Debout", de manifestations de rue, de violences, de blocages de sites ou de toute autre forme d'expression de tensions sociales, l'omniprésence de vidéos, photos, témoignages à travers les réseaux et médias sociaux est venue transformer, la perception de la situation. Qu'il s'agisse de violences policières, mais aussi de rendre hommage à leurs efforts, dont à Paris, par exemple, au « Kung Fu Cop », pour parler du policier pris violemment à partie par des casseurs et qui les a affrontés à mains nues.

Mais si nous voulons approfondir la radiographie de la situation, en France et à l'étranger, cette crise est bien plus que l'expression d'une confrontation sociale. Elle est avant tout le changement d'une société d'un paradigme post-industriel, vers un paradigme des usages et des services urbains. La convergence de luttes, à la manière des appels néo-marxistes, n'est plus en phase avec le passage vers un monde d'une culture urbaine et d'une jeunesse, qui vit dans des territoires métropolitains, objet d'autres enjeux que ceux de la politique et de l'économie traditionnelle, qui déclinent inexorablement. La vraie révolution, avec des braises à peine visibles aux yeux des uns et des autres, gouvernants et représentants des institutions traditionnelles, est celle de la prise de pouvoir des villes et des métropoles, sur l'ensemble du territoire.  Les gouvernants nationaux ont perdu le fil qui les liait aux villes et territoires et la méfiance à leur égard s'est inexorablement installée.

Quand à l'horizon de 2030, le PIB sera porté par 750 métropoles dans le monde, quand aujourd'hui en Europe, 139 villes portent 44% de son PIB, quand de multiples villes possèdent des PIB supérieurs à celui de beaucoup d'états, il faut bien accepter qu'un autre monde a émergé.

Ce qui était avant, il y a 15 ans, des signaux faibles, est devenu non seulement des signaux forts que nous ne pouvons plus ignorer, mais ils amènent leurs lots de secousses, de bouleversements, de ruptures de toute sorte. Il faut bien se rendre à l'évidence que leur centre de gravité repose aujourd'hui dans le fait urbain. Aucune solution n'est ni sera possible sans passer par un grand pacte social urbain, car c'est dans nos villes et à leur échelle, où devra se conjuguer au présent, le Vivre autrement, le Vivre mieux, le Vivre ensemble, avec l'éducation, la culture, l'économie, l'inclusion sociale, la démocratie participative, la résilience et les transitions énergétiques et numériques.

Ce n'est pas un monde en transition, mais un monde qui bascule, d'une culture (ou anti culture) étatique, selon les sources idéologiques du XIXe siècle, vers une culture du XXIe siècle urbaine, servicielle, numérique et ubiquitaire, sur laquelle il faut construire d'autres repères. Nous ne serons plus en mesure de réenchanter un pays si avant tout nous ne réenchantons pas nos villes. Ce n'est plus l'imagination au pouvoir, mais le pouvoir d'imaginer nos villes...

Plus que jamais, réinventer nos villes doit être au cœur de nos préoccupations quotidiennes, ici ou à l'autre bout du monde.

---

(*) Le 99e Congrès des maires et présidents d'intercommunalité de France se tient au Parc des expositions, porte de Versailles (Paris, 15e arr.), du 31 mai au 2 juin 2016.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :