Ville intelligente, citoyenne et connectée  : mode d'emploi

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Si l'on arrive à faire en sorte que le bien commun qu'est la cité soit « investi » par les citoyens, à faire en sorte qu'il y ait une identification du citoyen avec sa ville, alors on a déjà fait un grand pas vers la ville intelligente. L'exemple de Medellin est à cet égard particulièrement parlant, mais il y en a d'autres.
Si l'on arrive à faire en sorte que le bien commun qu'est la cité soit « investi » par les citoyens, à faire en sorte qu'il y ait une identification du citoyen avec sa ville, alors on a déjà fait un grand pas vers la ville intelligente. L'exemple de Medellin est à cet égard particulièrement parlant, mais il y en a d'autres. (Crédits : Reuters)
Dans cet entretien accordé à la revue Raisonnance, éditée par l'Association internationale des maires francophones, notre chroniqueur expert, le professeur Carlos Moreno, trace les contours d'une approche globale, à l'adresse des élus, et avant tout centrée sur les services rendus à des citoyens plus facilement proactifs.

RAISONNANCE - Alors que les villes font face à une crise écologique, sociale, économique, sanitaire, sécuritaire, la « ville intelligente » est-elle de nature à apporter des solutions aux maires ?

CARLOS MORENO - Pour répondre à cette question il faut s'interroger sur notre définition de la ville intelligente. Je crois que nous devons nous démarquer d'une vision néo-positiviste, qui laisserait croire que le progrès technique va apporter des solutions à tous les problèmes des villes. Il y a - ou il y a eu, car les discours commencent à changer depuis quelques années - une dérive « technocentrique » du concept de ville intelligente. Certains ont ainsi considéré que la ville serait intelligente en développant des solutions fortement technologiques, et que ces dernières pourraient apporter des solutions à des problèmes complexes. Si l'on se place dans cette veine, alors ma réponse à votre question est claire : non, cette ville intelligente-là n'est pas une réponse aux défis écologiques, sociaux, économiques et autres auxquels sont confrontés les maires. En revanche, toute la réflexion qui est conduite à l'heure actuelle sur la ville intelligente « humaniste », c'est-à-dire centrée sur le citoyen, nous permet de mieux penser les réponses aux problèmes actuels des villes. C'est donc là qu'il faut aller chercher des solutions.

Quels sont alors les ingrédients de cette ville de demain ? Existe-t-il des critères objectifs qui nous permettraient d'établir un « modèle » de ville intelligente ?

J'aimerais revenir un instant aux fondements du développement urbain pour mieux aborder les évolutions actuelles. La ville est, toujours et partout, construite autour de quatre invariants : l'urbis, c'est-à-dire les infrastructures ; le spatium, c'est-à-dire l'espace public, qui constitue un lieu de brassage et de mixité ; lares publica, c'est-à-dire la chose publique, le bien commun, l'intérêt général ; et le civis, le citoyen. Avec les nouvelles technologies, le développement d'Internet et de l'intelligence communicante, est venu s'ajouter un cinquième invariant, celui de la révolution ubiquitaire et de ses outils qui bouleversent nos vies dans nos villes, hors du temps et des espaces. Les défis auxquels doit faire face une ville sont, eux aussi, plutôt constants dans le temps et dans les contextes. On peut ainsi faire ressortir cinq grands défis : social, culturel, économique, écologique, et de résilience.

Voilà pour les constantes. Mais une ville bien sûr, c'est avant tout un contexte. Chaque ville a sa personnalité propre, elle est le produit d'une histoire, elle est à l'image de ses habitants et de leur projet commun, elle est vivante. Tenir compte de ce contexte est très important. Impossible même de parler de la ville intelligente, tant ce contexte est déterminant.

Prenez l'exemple de l'autopartage. Dans les grandes villes européennes, c'est une solution appréciée et soutenue par les populations qui y voient la possibilité de réduire leurs coûts de transport tout en contribuant à l'amélioration de leur environnement. En Amérique latine, la voiture est un élément extrêmement fort du statut social. L'autopartage y a en conséquence, à l'heure actuelle, une acceptabilité sociale très faible.

En dépit des différences de contexte, il nous est pourtant possible de nommer l'objectif commun des villes intelligentes : l'amélioration de la qualité de vie. Et pour cela, les maires y parviendront en activant trois leviers : l'inclusion sociale, la réinvention des infrastructures urbaines et la révolution technologique.

Nous y sommes. Au croisement de ces cinq invariants (urbisspaciumres publicacivisubiquitus), et de ces cinq défis (social, culturel, économique, écologique, résilience), il s'agit de mobiliser ces trois grands leviers pour définir la feuille de route d'une ville intelligente.

Vous le voyez, il est donc impossible d'établir un modèle unique de ville intelligente. L'histoire, le contexte, les habitudes de gouvernance, les citoyens et leur manière d'exercer leur citoyenneté, l'implantation des solutions technologiques et leur appropriation... tout cela fait que chaque ville doit trouver son propre chemin pour être plus « intelligente ».

Que penser de la « course » à la ville intelligente, alimentée notamment par les classements internationaux et nourrie des images de quartiers vitrines qui se développent à travers le monde ?

Il faut encore une fois situer le contexte. Si le 19e siècle était celui des empires et le 20e celui des nations, le 21e siècle sera à n'en plus douter celui des villes. Regardez la taille de certaines mégalopoles, leur considérable poids économique, les tendances socioculturelles qu'elles véhiculent. Tout cela fait qu'il y a aujourd'hui un détachement socio-politique de la ville par rapport à son pays. Les villes développent ainsi une identité socio-territoriale très forte, qui n'est plus celle du pays. Et comme le montre très bien la sociologue Saskia Sassen, cela joue sur la sphère d'influence des villes - les villes globales, les villes-monde -, qui se développe fortement à l'échelle internationale.

Le label Ville intelligente est, dans ce contexte, un élément fort d'attractivité. Cela est bien sûr très positif, si on développe une démarche intégrée et centrée sur le citoyen. Mais malheureusement, cette compétition internationale amène trop souvent à bâtir des vitrines, des quartiers hypertechnologiques... qui coexistent avec des formes d'occupation de l'espace public ou privés peu accueillants, voire des bidonvilles dans beaucoup de pays, avec même des manques de services vitaux... Or la ville intelligente, et surtout la ville intelligente en développement, ne peut pas et ne doit pas se limiter à ces vitrines.

Il faut également évacuer l'idée selon laquelle une ville connectée est une ville intelligente. L'intelligence des villes, c'est ce souci constant de l'amélioration de la qualité de vie, c'est placer l'humain, tous les humains, au cœur du projet urbain. Si la ville connectée ne crée pas du lien social, elle peut devenir paradoxalement régressive, favorisant l'isolement, développant ce que nous appelons alors les « zombies-geeks », là où nous avons besoin de citoyens rompus au numérique certes, mais avant tout proactifs.

Quel est dans tout ça le rôle du maire ? Est-ce que les évolutions récentes n'amènent pas à faire évoluer son métier ?

Bien sûr, le maire est affecté par les conséquences de la révolution ubiquitaire sur le développement de sa ville ! Le rapport entre administrés et gouvernements change sous l'effet de ces technologies, et la gouvernance, la manière de faire de la politique, changent avec lui.

Il y a clairement une évolution par rapport à la démocratie représentative traditionnelle. Les citoyens d'aujourd'hui disposent de moyens techniques pour s'informer et se mobiliser au quotidien. Via les réseaux sociaux, il est possible de rassembler dans la rue des centaines de milliers de personnes en quelques heures à peine. C'est là un moyen de pression très fort des habitants sur les élus locaux et plus largement sur les gouvernements nationaux. Mais dans l'autre sens, ces nouvelles technologies sont un formidable moyen pour connaître et comprendre le citoyen dans son contexte, pour lui donner des outils adaptés pour participer à la vie de sa cité.

D'un autre côté, on remarque aussi une évolution avec la place occupée par de nouveaux acteurs dans la fabrique de la ville, que ce soient les citoyens ou les grands groupes qui proposent par exemple des solutions « ville intelligente » fortement technologisées. Dans ce contexte, la plus-value du maire aujourd'hui, c'est la valeur d'usage. C'est lui qui connaît ses citoyens, qui peut fédérer autour d'un projet commun, qui contribue à donner du sens à sa ville. Il reste incontournable, car la vraie problématique de la ville intelligente aujourd'hui, ce n'est pas la technologie elle-même, mais bien la capacité à créer des usages et des services qui contribuent à l'amélioration de la qualité de vie, qui apportent des réponses aux besoins des citoyens. Sans cette mise en cohérence, la ville intelligente n'a pas de sens. Le cœur de la valeur est dans les usages, dans la création de valeur sociale ; il n'est pas dans la technologie elle-même.

Quelle manière de faire, quelle démarche adopter pour un maire qui souhaite porter un projet de ville intelligente ?

Tout d'abord, je dirais qu'il est important qu'un projet de ville intelligente puisse se construire dans le temps long, dans une durée qui dépasse celle de la mandature des maires. C'est cette continuité qui viendra renforcer le projet commun, l'implication des populations et des partenaires, l'identité de la ville. Pourquoi s'impliquer si le projet peut être remis en cause à la prochaine 
élection ?

Il faut également que chaque ville prenne conscience de la singularité du modèle d'intelligence qu'elle va bâtir. Il y a un vrai danger pour les villes à se faire vendre des modèles, des recettes magiques de ville intelligente qui, au fond, ne sont que des apparences. Les villes en développement ont devant elles un champ immense, des possibilités formidables qui ne doivent pas se laisser aliéner par des vitrines, des modèles préconçus, ou des héritages inadaptés à leurs contextes. Prenez par exemple la question de la multipolarité. Elle est extrêmement porteuse pour ces mégalopoles en développement de plusieurs millions d'habitants. Et même plus que porteuse, elle peut être vitale pour leur durabilité - mais là encore, tout est question de contexte.

Un autre élément essentiel est la capacité à faire évoluer nos modèles de gouvernance. Sortir de la verticalisation monofonctionnelle technique pour penser les évolutions urbaines de manière intégrée et globale. Savoir s'ouvrir à l'initiative privée qui travaille dans l'espace social, dans la ville, avec des capacités de performance économique mais aussi de lien social. Laisser de la place à l'initiative citoyenne en ayant toujours en tête que si le maire est là pour donner une vision, cadrer le développement et piloter une équipe de gestion, il doit favoriser l'expression de la vie dans la cité dans ses multiples formes pour façonner cette approche de ville ouverte, participative, vivante et créative. L'intelligence urbaine et les nouveaux usages citoyens, démultipliés par les réseaux sociaux et les technologies numériques, permettent de faire émerger des initiatives originales pour s'impliquer dans le changement du cadre de vie, ici et maintenant. Par exemple au travers des budgets participatifs et les projets qui vont avec, pour transformer aussi la vie de la cité, au travers de la production participative, c'est-à-dire faisant appel à la créativité collective et citoyenne. La puissance de la multitude, tournée autour du bien commun, du bien public.

Le point central d'une ville intelligente serait donc de construire le projet avec le souci premier des citoyens ?

C'est une condition sine qua non de sa réussite, de son efficacité et de son acceptabilité sociale. Si l'on arrive à faire en sorte que le bien commun qu'est la cité soit « investi » par les citoyens, à faire en sorte qu'il y ait une identification du citoyen avec sa ville, alors on a déjà fait un grand pas vers la ville intelligente. Il y a un déclic qui se produit et qui change la donne. L'exemple de Medellin est à cet égard particulièrement parlant, mais il y en a d'autres.

La clé de cette dynamique qui peut se mettre en place, c'est d'abord, dans beaucoup de villes, de rendre l'espace public au citoyen afin de permettre une mixité et un brassage au sein de lieux de vie habités, c'est-à-dire investis par tous. Afin, aussi, de créer un sentiment d'appropriation qui va mener à une responsabilité de chaque citoyen vis-à-vis de ce bien commun. Et c'est là que l'on va rendre aux gens leur fierté citoyenne dans la mixité.

Les nouvelles technologies peuvent jouer un rôle important pour développer ce que j'appelle une « hyperproximité » qui va jouer en faveur du renforcement du lien entre les citoyens et leurs villes. Cette hyperproximité passe par exemple par des réseaux sociaux de nouvelle génération centrés sur le territoire, sur l'usage, sur l'identité de la ville, et qui permettent de tisser une solidarité dans les quartiers, tout en les dépassant. L'avenir est aux réseaux sociaux ancrés dans la réalité de la vie dans la ville, qui permettent de rapprocher le citoyen de son espace de vie ou plutôt de ses espaces de vie. On a ici résumé tout le défi des villes intelligentes : faire en sorte que la technologie ne soit pas quelque chose qui isole et qui éloigne, mais au contraire l'outil de plus d'échanges, de plus de mixité, d'une plus grande responsabilité vis-à-vis du bien commun.

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[ENCADRÉ] Les points clés du rôle du maire pour une ville intelligente

  • Penser sa ville dans la durée, au-delà de la mandature.
  • Ne pas se laisser prendre par le mimétisme : chaque ville a son contexte et sa personnalité.
  • Construire sa ville avec les citoyens pour stimuler le sentiment d'appartenance, l'implication et la responsabilité citoyennes.
  • Développer une approche systémique et globale qui dépasse la verticalisation monofonctionnelle des services.
  • Rendre compte et expliquer ses décisions.
  • Concernant les technologies, penser « usage » et non « technique ».

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>> Pour aller plus loin : lire le n°6 de la revue Raisonnance

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