Eaux, sols, forêts... Protégeons nos ressources

Comment préserver nos ressources ? Au quotidien, nous nous posons souvent la question. Sur le terrain, ce sont les collectivités locales et territoriales qui ont le pouvoir d’agir. Des plans parfaitement encadrés et légiférés, portés par des élus engagés, permettent à l’aide de collectifs avertis de mettre en place des actions efficaces pour préserver eaux, sols et forêts. Décryptage. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°6 Octobre 2021)

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(Crédits : Istock)

La biodiversité, mot technique pour désigner le vivant dans la nature, englobe tout ce qui respire sur cette planète, dont nous, espèce humaine, et ce sont les collectivités locales et territoriales qui s'en occupent au quotidien. L'État cadre, les régions, les départements et les communes agissent. Depuis la loi Maptam de 2014, les premières se sont par exemple vu attribuer un « rôle de coordination et d'animation de l'action commune des collectivités pour exercer une compétence partagée par plusieurs niveaux de collectivités ». La région ne décide de rien, mais fait en sorte que tout aille dans le sens de l'intérêt général fixé par l'État et l'Europe. Avec son Schéma régional d'aménagement, de développement durable et d'égalité des territoires (SRADDET), elle dispose d'un document de planification qui intègre la biodiversité, auquel les documents d'urbanisme tels que les Plans locaux d'urbanisme (PLU) et les Schéma de cohérence territoriale (Scot) doivent être conformes. La loi biodiversité a en plus imposé aux régions l'élaboration d'une Stratégie régionale biodiversité (SRB), dans le cadre de la Stratégie nationale biodiversité (SNB). Un même processus participatif qui, lorsqu'il est bien fait, c'est le cas en Occitanie et en Pays-de-la-Loire, aboutit à la déclinaison chiffrée, objectivée, précise, de principes souvent trop généraux. Le but de ces plans administratifs est d'intégrer la biodiversité dans toutes les politiques publiques territoriales, de la placer en filigrane des décisions. Ce n'est pas rien.

Et pour que le message soit bien clair, les régions ont l'obligation de créer des Agences régionales de la biodiversité (ARB), déclinaisons territoriales de l'Office national de la biodiversité (OFB). Comme les agences de l'eau, pour l'eau, leur rôle est d'informer, de former, d'accompagner et de financer toute action relative à la biodiversité. Les Hauts-de-France, la Corse et la Guyane sont à la traîne, la plupart des autres ont constitué la leur en coopération avec les départements dont le rôle est majeur en matière de vivant : les Espaces naturels sensibles (ENS) sont des infrastructures charnières pour la préservation d'écosystèmes sensibles aux stress. Sur 99 départements, ils sont 4 000, couvrant 200 000 hectares environ. Même si l'électeur ne s'y rend jamais, il doit savoir une chose : c'est lui qui le finance, via la part départementale de la taxe d'aménagement qu'il paie lorsqu'il vend puis achète un logement. Cela dit, il y va souvent sans s'en rendre compte, car les ENS sont des grands espaces ouverts au public, aménagés pour cela, c'est même leur vocation.

La nature, finalement, n'est pas si floue. Elle est concrète. Par exemple, un des buts des SRADDET est de dresser un schéma régional des « trames vertes et bleues » (TVB), c'est-à-dire des haies, des chemins creux, des bords de rivières, des parcs urbains et autres tracés qu'il s'agirait d'agrandir afin que les grands espaces naturels puissent être reliés entre eux. Car la première cause d'érosion grave de la biodiversité, c'est bien la fragmentation des milieux : lorsque la fauvette ne peut aller conter fleurette en raison de la distance trop importante entre deux bosquets, elle se retrouve marrie. Ces TVB sont des continuités écologiques. Pour les repérer, et les relier, il faut avoir des yeux, que l'on réunit autour d'une table, en compagnie des usagers de la nature, quels qu'ils soient. Ce sont souvent ceux des ornithologues, des agriculteurs, des chasseurs, des pêcheurs et des gestionnaires de carrières qui sont les plus aguerris. Ils connaissent le terrain sur le bout des orteils, mieux que les cartographes. C'est ainsi, en concertation, que la région dessine la carte de ce qu'elle devrait être, demain, si l'on veut que les espèces puissent circuler d'une façon ou d'une autre d'un endroit à l'autre sans être interrompues.

L'eau, modèle de réussite en France

Cependant, ni la région, ni le département ni la commune ne feraient grand-chose s'ils n'étaient entraînés par des figures. Par des gens placés en direction de structures, souvent associatives ou coopératives, à qui les collectivités délèguent l'action concrète. Il y a les CPIE par exemple, illustres inconnus. Labellisés par l'État, ces Centres permanents d'initiatives pour l'environnement ont vocation à informer citoyens, entreprises et élus, et à les aider dans leur transition écologique. Lorsqu'ils sont bien tenus, comme le CPIE Sèvre-et-Bocage, qui couvre l'est de la Vendée, ils peuvent même devenir de véritables Grenelle de l'environnement permanents. Qui siègent aussi au sein de ces parlements de l'eau que sont les Commissions locales de l'eau (CLE), une par rivière.

Laurent Desnouhes est le directeur de ce CPIE vendéen, il est également élu à la mairie de La Flocellière. « On expérimente beaucoup, on propose. Par exemple, pour que les vaches n'aillent plus boire dans les ruisseaux, ce qui les salit et abîme les berges, on cherche et on a des idées. Quand on est sur le terrain avec les bottes, les solutions, on les trouve. Quand tu as les pieds dans le champ, en général, tu es obligé de tomber d'accord. »

L'Europe et l'État obligent à une grande qualité microbiologique de l'eau et à maintenir au mieux de leur trajet les cours d'eau. « Avec le temps, en discutant, on a pu mettre en place des clôtures pour que les vaches ne puissent pas aller dans les ruisseaux, pour éviter qu'elles piétinent et bousent dedans, avec des abreuvoirs à côté afin qu'elles puissent boire. » Il suffisait d'y penser. Après avoir, au préalable, travaillé la trame verte et bleue des relations humaines : un CPIE sert à maintenir la mémoire des choses, du terrain, de ses usages ; ses membres, s'ils font bien le travail pour lequel ils sont mal payés, font comme n'importe quel gendarme, postier, agent immobilier, médecin ou élu en mal de réélection, ils passent leur vie à prendre les chemins pour aller voir les gens afin de repérer ce qui change et comprendre pourquoi cela a changé.

Moyennant quoi les CPIE font entrer l'écologie, la biodiversité, dans le langage commun. Ils ont un rôle à jouer majeur dans les structures qui décident de l'eau. Or, cocorico justifié, en France, l'eau est un modèle de réussite, exporté. À chaque fleuve, son bassin, son agence, son comité de bassin, son schéma directeur. À chaque affluent, son petit comité (CLE) qui travaille en concertation entre usagers à adapter le schéma directeur à ses réalités. L'eau, c'est de la politique, c'est donc des relations humaines, une sociabilité à travailler chaque jour. C'est une manière de se parler. Quand on considère les gens qui l'utilisent, ils la voient enfin et en saisissent les tourments, les bienfaits et dominent finalement les enjeux. Si la gestion de l'eau à la française est citée en exemple, c'est grâce au modèle des agences qui ne seraient pas efficaces sans la permanence des associations et les longues réunions bruyantes des CLE. Elles planifient et entérinent les expérimentations satisfaisantes, comme celles que les associations façon CPIE Sèvre-et-Bocage mènent à longueur d'année.

Université populaire des sols

Dans le Tarn, c'est une coopérative qu'il faut mettre en avant. À la Scic Rhizobiome, l'agence de l'eau Adour-Garonne a délégué il y a une dizaine d'années la promotion et la gestion des zones humides, ces « sagnes » qui servent de tampon entre le ciel, le sol, les nappes et les rivières. Si autant d'agriculteurs ont redécouvert leurs tourbières et ont cessé de les drainer, c'est grâce à un incroyable travail de terrain, à la persuasion par la considération. Devenue une référence nationale, européenne disent certains, Rhizobiome a creusé plus encore le sujet pour arriver à un autre fondamental, le sol. Il a créé le Res'Eau Sol pour vulgariser ce grand impensé, cet invisible de tous, le sol, qui n'est pas même présent dans le code de l'environnement. Le sol ne vaut que par ce que l'on en fait, il n'a pas de valeur intrinsèque, déplorent les spécialistes ? Rhizobiome va la montrer, cette valeur fondamentale, par l'exemple, au sein d'une sorte d'université populaire des sols, qui, avec son Pecnot'lab (un laboratoire d'analyse validé par Marc-André Selosse, un des grands spécialistes de la question au Museum national d'histoire naturelle), ses webinaires, ses vidéos et ses tutoriels, réunit chercheurs et paysans.

Le but de Céline Thomas, la cofondatrice et animatrice de Rhizobiome, figure occitane des sols et des eaux, est de « redonner le pouvoir au citoyen, le remettre en posture de le reprendre sur son chemin de vie, faire confiance à sa capacité individuelle de penser l'intérêt collectif. Arrêter de prendre les gens pour des cons, les sortir de la servilité volontaire par le partage des connaissances sans jamais décider pour eux. Tout ça sans jamais renoncer à la rigueur scientifique, à l'exigence de sérieux. Leur donner des billes contre tout ce qui peut les mettre en situation de dépendance ou de soumission ». Une réussite qui attire aujourd'hui le monde de la recherche.

L'énergie par le bois

Un peu plus haut, dans le Massif central, la société Beta Énergie est dans la même idée. Relier les gens par ce que fait la nature, la préserver par ce qu'on en fait. Rémi Grovel a fondé à Vieille-Brioude cette société originale. « Ça fait vingt ans que je suis dans l'énergie, j'en ai eu marre des camions de bois qui descendent et des camions de fioul qui remontent. » Ce bois qui part d'ici chauffer la ville, ce fioul qui arrive de loin pour chauffer les gens d'ici. « J'en avais marre des tergiversations, des dossiers, alors avec d'autres j'ai créé Beta Énergie pour qu'on puisse se débrouiller tout seuls », à créer des réseaux ruraux de chaleur collective. Une gageure : une chaufferie et son réseau, c'est trois à quatre fois plus cher que la somme des prix payés par les habitants des bourgs ruraux pour leurs chaudières à fioul ou leurs radiateurs électriques, qui leur coûtent déjà bien trop chers. « Nous prenons en charge cet investissement. » Beta Énergie identifie les besoins réels, trouve les fournisseurs (propriétaires de forêts, bûcherons, débardeurs, scieurs, plombiers, chauffagistes, fabricants de chaudières), dimensionne la chaufferie et le réseau à fabriquer (ou à rénover, ça arrive), calcule les durées d'amortissement et toutes les charges fixes nécessaires pour être en mesure de rémunérer à la fois l'activité de la société et celle des entreprises qu'elle fait travailler. « On est comme des énergéticiens, on prend tout en charge et on se rémunère sur les kilowattheures qu'on vend. Une fois qu'on se met d'accord, les communes s'engagent sur 15 ou 20 ans. » Le risque financier est énorme, autant que la marge est faible. Là où un géant du kilowattheure dégage une marge de 4 à 8 %, Beta Énergie se contente de 1 à 3 %.

Cinq communes ont été équipées. Une sixième s'est récemment ajoutée, Anzat‐le‐Luguet, dans le Puy‐de‐Dôme, 180 habitants perchés à 1 200 mètres d'altitude. La proposition de Beta Énergie a été très simple : tout substituer d'un coup, passer de toutes ces vilaines chaudières et cheminées à un chauffage collectif, sans contraintes techniques, pour un coût faible et sans surprises. « Le maire a bien joué, car ils étaient en train de faire des travaux de réfection des réseaux. Du coup, on leur a dit que, tant qu'à faire, autant créer un réseau de chaleur ! On a donc bénéficié des tranchées et on a pu ainsi mutualiser les frais. » Coût total, 400 000 euros, aux deux tiers pris en charge par le département, la région et l'ADEME. « De fait, on a ouvert un service public de l'énergie pour les administrés, qui a revalorisé le patrimoine bâti, y compris les maisons non occupées et celles en vente, reliées comme les autres. » Un argument pour tenter d'attirer de nouveaux habitants et, qui sait, une nouvelle école. Un argument qui s'ajoute à un autre : le nouveau chauffage collectif est géré par une régie communale, à parité entre la municipalité et les riverains. La chaleur est à eux.

Béta Énergie améliore la vie des gens en utilisant ce qu'ils ont devant leurs fenêtres, les arbres. Dans le massif du Livradois, les arbres vont mal. Plantés après-guerre sans avoir été gérés, ils sont devenus fragiles face aux parasites excités par le changement climatique. Il faut couper. Mais puisque la propriété forestière est éclatée en une multitude de toutes petites parcelles privées, la rentabilité est aléatoire. Beta Énergie permet de l'approcher. En fait, la biomasse pour faire de la chaleur n'est pas un but, mais un moyen de structurer et de rentabiliser une filière. Elle est un outil pour maintenir des emplois sur place et aider à faire vivre des populations sans beaucoup d'argent vivant dans des bourgs isolés qui n'intéressent pas tant la préfecture. La biomasse, version morte de la biodiversité, est une façon de réaménager les territoires parce qu'elle revitalise des bourgs invisibles.

Gérer les ressources naturelles ne peut se faire qu'à l'échelle de là où elles se trouvent c'est-à-dire là où vivent les gens. C'est par essence un exercice démocratique. C'est peut-être cela la démocratie de demain : la démocratie par l'eau, les sols, la biomasse et la nature, parce que les gérer oblige à se parler sans se cacher derrière des grands mots.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°6 - PLANETE MON AMOUR - Réparons les dégâts ! Octobre  2021 - Découvrez la version papier

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