« L’arbre n’a besoin de rien d’autre que de lui-même pour vivre heureux », Alain Baraton

Alain Baraton officie depuis plus de quarante ans dans les jardins du Parc de Versailles, il est aussi chroniqueur radio et TV, auteur prolifique dont son dernier ouvrage paru chez Plon : "Dictionnaire amoureux des arbres". Admirateur insatiable de la Nature, ce militant de la Déclaration des Droits de l’Arbre aime raconter sa passion à coups d’anecdotes et d’expériences. Un art de la pédagogie redoutable. Rencontre. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°6 Octobre 2021)

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Alain Baraton, jardinier en chef du Domaine national de Trianon et du Grand Parc de Versailles
Alain Baraton, jardinier en chef du Domaine national de Trianon et du Grand Parc de Versailles (Crédits : DR)

Depuis quelques années, la prise de conscience que la Nature est une entité vivante se fait de plus en plus visible de par le monde. La protection de certaines espèces végétales devenant même une priorité environnementale. Pensez-vous que nous sommes à un point de bascule ?

Alain Baraton Je vais vous raconter une anecdote très symbolique sur le sujet. Je suis très ami avec le Père Thierry de L'Epine, qui il n'y a pas longtemps, se posait des questions sur Notre-Dame de Paris à laquelle il voue une admiration extraordinaire. Il a appris que des chênes plusieurs fois centenaires allaient servir pour refaire la fameuse charpente de l'édifice. Il n'a pas pu rester indifférent au fait que des arbres vieux de plusieurs siècles allaient être coupés pour une cathédrale. Alors qu'à l'origine, ces arbres avaient été plantés pour devenir justement des poutres à cathédrales. Cette réflexion m'a fait plaisir car cela prouve que l'Humanité commence à se rendre compte que les arbres sont des êtres vivants. Tout vient de là. Beaucoup ont encore du mal à s'imaginer qu'une plante est comme un animal, ou un être humain, c'est-à-dire un être vivant.

Un arbre est vivant parce qu'il naît, parce qu'il se développe, parce qu'il se nourrit, parce qu'il respire, transpire, se multiplie et meurt. Je ne dis pas pour autant qu'il a une conscience. Mais à partir du moment où l'arbre est vivant, on le voit différemment. Et l'on prend conscience que parfois, on le coupe pour des raisons futiles.

Il faut accepter l'idée que couper un arbre est nécessaire pour certaines utilisations que les Hommes en font, mais il faut se rappeler aussi que l'arbre, étant vivant, quand il a franchi un certain âge, il doit être respecté au titre de doyen.

Que l'on coupe des arbres pour faire des meubles, c'est légitime. Que l'on exploite une forêt pour faire des poutres pour une cathédrale, c'est légitime, mais que l'on détruise des arbres le long des routes pour rien, que l'on abatte des tilleuls vieux de 400 ans pour construire un abribus, c'est surréaliste, ou que l'on coupe un arbre simplement parce qu'un propriétaire a décidé de s'en défaire, c'est purement insupportable. Il aura fallu des milliers d'années pour que quelques personnes, dont je fais partie, affirment que l'arbre est un être vivant et doit être considéré en tant que tel.

N'a-t-on pas oublié dans cette société de surconsommation et de surproduction que l'arbre est essentiel à notre survie ?

A.B. Je pense à un ami extraordinaire, Francis Hallé, ethnobotaniste, qui a comparé à une époque l'arbre avec nos bâtiments. Il conclut que l'arbre est capable d'être un immeuble moderne : il s'élève tout seul, il a un diamètre de tronc raisonnable, il fabrique sa propre énergie, les feuilles étant les panneaux solaires ; il peut traiter en interne ses déchets, mieux encore, les utiliser pour sa nourriture. Ce qui veut dire que l'arbre se développe en utilisant uniquement ses propres ressources, celles qu'il a lui-même créées. Il est même capable d'avoir des rejets positifs pour l'Humanité. Vous vous rendez compte si les hommes étaient capables de ce miracle... L'arbre n'a besoin de rien d'autre que de lui-même pour vivre heureux.

L'arbre c'est la vie et c'est ce qui nous permet de vivre. On a trop tendance à oublier que sans arbres, il n'y aurait pas d'oiseaux, moins d'insectes, moins de petits mammifères, pas de fruits, que les terres seraient inondables, ravinées par le vent, par la pluie, et que l'air serait difficilement respirable. Les arbres sont indispensables et on continue malgré tout de les couper comme si de rien n'était pour agrandir une rue... pour des motifs parfois complètement démentiels.

L'arbre capte aussi le CO2...

A.B. Oui, il stocke énormément. L'arbre jeune surtout ; quand il devient vieux cela peut être discutable. Mais oui, l'arbre régénère l'air que nous respirons. Ce n'est même pas la peine d'être scientifique pour le ressentir. Allez dans une forêt, fermez les yeux, respirez. Vous sentirez tout de suite la différence. C'est considérable. J'adore la forêt des Landes. Il y a cette odeur de pin, mélangée à la bruyère et aux genêts que je trouve exceptionnelle. Dès qu'on y est, on sent que l'air est purifié, il n'y a aucun doute.

On dit aussi que les arbres communiquent... Vous citez d'ailleurs dans votre livre la parole du grand chef amérindien Walking Buffalo : « Savez-vous que les arbres parlent ? Ils le font pourtant ! Ils se parlent entre eux et ils vous parleront si vous les écoutez ». Qu'en pensez-vous ?

A.B. Je pense que l'arbre communique et que l'Homme le sait depuis longtemps. Si Saint Louis rendait la justice sous un chêne, ce n'est pas pour rien. Je pense que la présence de l'arbre apaise les querelles, les passions et permet à certains jugements d'être tempérés, car l'arbre nous rappelle la sagesse. Je le pense sincèrement. Si les feuilles de chêne sont sur les képis des généraux ou en décoration sur la légion d'honneur c'est une manière de rappeler la sagesse. L'arbre a un avantage incroyable : il peut passer des siècles au même endroit, sans bouger, sans manifester et s'épanouir, c'est quand même une preuve de patience absolument incroyable.

L'arbre, c'est la sérénité. Des études ont prouvé que des personnes en grande souffrance mentale, soignées dans des hôpitaux verdoyants entourés de nature, avaient un taux de guérison nettement meilleur que celles qui étaient placées dans des établissements sans végétaux. Il a été également prouvé que là où il y a des arbres, la délinquance était moindre. La carte de France des quartiers les plus difficiles pourrait pratiquement correspondre à la carte de France de l'absence de jardins ou d'arbres.

Ces études et prises de conscience contribuent-elles à espérer un avenir meilleur ? Êtes-vous optimiste pour le futur de notre planète ?

A.B. Je vais vous donner un exemple récent, traumatisant. Quand j'étais enfant, je passais toutes mes vacances sur le bassin d'Arcachon. Notre itinéraire était toujours le même : nous quittions Bordeaux, prenions la route nationale à deux voies en ligne droite à travers les bois, et arrivions à destination finale après 40 ou 50 km de route. Aujourd'hui, la route est à quatre voies, donc une nationale que l'on peut comparer à une autoroute, avec à perte de vue des champs de maïs... Ce qui veut dire que là où j'ai vu la forêt quand j'étais gamin, hier j'ai vu des champs de maïs ! Et je vais comparer avec l'Amazonie. On ne cesse de montrer le Brésil du doigt en disant « ils coupent la forêt pour planter des céréales ». On fait exactement la même chose dans les Landes ! Alors, comment voulez-vous que le monde aille mieux quand la France, l'un des pays les plus moralisateurs du monde, n'est même pas capable de mettre en pratique ce qu'elle recommande aux autres ?

Je constate que nous sommes souvent dirigés par des gens qui ont des programmes politiques ; il y a des effets d'annonce, mais rien ne suit. Il y a un décalage entre les carrières et la réalité. Aujourd'hui, on sait que pour limiter le réchauffement climatique, il suffit de planter des arbres, ce n'est pas compliqué, encore faut-il en avoir la volonté. Mais en France, si pour une action, il n'y a pas de programme, d'études coûteuses, une équipe de techniciens hautement diplômés, le projet n'aboutira pas.

Vous défendez d'ailleurs la création d'une Déclaration des Droits des arbres...

A.B. C'est une déclaration qui est née dans l'imagination de deux personnes principalement : Georges Feterman, le président de l'association A.R.B.R.E.S (Arbres Remarquables : Bilan, Recherches, Études et Sauvegarde, ndlr) et Yann Wehrling qui est au Conseil régional d'Île de France. Tous les deux bousculent le monde politique pour que l'arbre puisse avoir un texte de protection. Il est quand même fou qu'en France aucun arbre ne soit protégé par la loi.

Est-il normal par exemple que l'un des plus vieux arbres de France, l'olivier de Roquebrune-Cap-Martin qui aurait près de 2000 ans d'après les scientifiques, soit moins protégé qu'une œuvre contemporaine ? C'est surréaliste.

Et j'aimerais que les végétaux comme l'olivier de Roquebrune, le chêne d'Allouville, l'aubépine de Saint-Mars-sur-la-Futaie, le chêne de Pessines et tant d'autres soient protégés au même titre que les chapelles romaines, les cathédrales, parce qu'ils appartiennent à l'Humanité et que nous avons pour obligation de les soigner et de les transmettre aux générations futures. La Déclaration des Droits de l'Arbre qui a été présentée à l'Assemblée nationale en avril 2019, permettrait d'inventorier tous les arbres qui méritent d'être considérés, de donner les moyens d'entretenir ce patrimoine arboré, et de prendre toutes les mesures pour éviter des projets meurtriers qui mettent en péril le devenir du végétal. Cela me semble évident.

Des sites naturels sont protégés, des régions dans certains pays le sont également. Pourquoi ne parvient-on pas à classer un arbre ?

A.B. Les techniciens vous répondront qu'« on ne peut pas classer un arbre parce qu'il est mortel ». Mais quand on sait que le plus vieux sapin répertorié au monde a 9 500 ans, ne peut-on pas dire qu'il est à la limite de l'immortalité ? Cet arbre, le Crudia Zeylanica a été redécouvert au Sri Lanka en 2019 alors que depuis 1911 les scientifiques le pensaient disparu. Menacé par la construction d'une autoroute, il a été sauvé par des moines bouddhistes qui, pour éviter sa destruction, l'ont ordonné moine ! Le bouddhisme étant une religion pratiquée et respectée au Sri Lanka, il était devenu impossible de sacrifier ce végétal. En Europe, nous n'avons pas le même rapport au monde végétal. Je crois que l'être humain n'a eu de cesse de lutter contre les arbres. L'arbre était l'empêcheur de cultiver : pour qu'il y ait un champ, il fallait d'abord couper l'arbre, c'était un travail phénoménal au Moyen Âge. Et puis, il ne faut pas oublier que dans l'Histoire, la forêt était le lieu de toutes les angoisses, de la peur, des attaques. En fait, l'arbre a souvent été l'ennemi de l'Homme. Aujourd'hui encore, l'arbre est souvent un gêneur... pour construire des infrastructures, agrandir un jardin... Pour beaucoup l'argument est « l'arbre, ça se remplace ».

Comme si l'arbre était considéré comme un objet, un outil. On le casse, on le remplace. On en revient donc à la conscience du vivant. À une certaine idée du bon sens...

A.B. Oui et les arbres devraient nous rappeler le bon sens. Prenons un exemple de bon sens justement. Le noyer n'aime pas la présence des autres arbres. C'est un solitaire. L'idée qu'on vienne s'approcher de son tronc, qu'on lui fasse de l'ombre, cela ne lui plaît pas du tout. Il produit de la juglone, c'est une substance toxique qui se place dans les feuilles. Quand il pleut, ce produit tombe dans le sol et stérilise toute plante qui n'est pas un noyer.

Vous évoquez la timidité des arbres dans votre livre. Comme si les arbres avaient leur propre caractère intrinsèque...

A.B. Tous les arbres ont besoin à un moment de prendre des distances par rapport à d'autres arbres. Simplement, certains ont mis en place des techniques plus brutales que d'autres. Prenons l'exemple du pommier. Le pommier n'a pas tellement envie que son fils ou sa fille ne germe en dessous de ses branches. Admettons que le pépin tombe au pied d'un pommier et qu'il arrive à germer et à se développer malgré l'eau pompée par le pied mère et malgré l'ombrage ; dans ce cas, il risque fort de prendre la place de celui qui lui a donné la vie. Alors, que fait le pommier ? Déjà, il protège la graine par une substance qui lui permet d'évoluer, protégée du vent, du froid et du soleil. Puis, cette protection devient une pulpe juteuse et sucrée qui annonce que le pépin est à maturité, le fruit tombe et il est tellement bon que l'animal ou l'homme vient le ramasser pour le manger ailleurs. Tous ces fruits délicieux à manger existent pour permettre aux graines de partir loin de la base. Autre observation tout aussi intéressante : tous les cocotiers du monde poussent droit, mais quand ils vivent en bord de mer, ils penchent au-dessus des vagues avec certainement l'espoir que la noix tombe dans l'eau et aille coloniser une île lointaine. Ce qui prouve une chose : l'arbre est capable de percevoir son environnement. L'arbre sait où est la mer et où est la terre.

L'arbre se suffirait-il à lui-même ?

A.B. La principale menace pour l'arbre c'est l'Homme. Une forêt n'a pas besoin de la main de l'Homme pour vivre, pour s'entretenir. Longtemps on nous a dit qu'une forêt devait être entretenue pour perdurer, et qu'une forêt non entretenue disparaissait. Or, en Allemagne, une expérimentation a prouvé le contraire, il y a quelques années : un coin de forêt a été totalement laissé à l'abandon, il a été grillagé et interdit d'accès. On n'y chassait pas, on ne ramassait rien du tout, on a laissé la nature telle quelle. Au début oui, l'arbre meurt, il s'effondre. À la place de l'arbre, des ronces apparaissent, puis surgit un petit végétal et 40 ou 50 ans plus tard, la forêt s'est reconstituée. L'Homme n'est en rien utile à la forêt.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°6 - PLANETE MON AMOUR - Réparons les dégâts ! Octobre  2021 - Découvrez la version papier

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Commentaire 1
à écrit le 14/12/2021 à 17:18
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"Si nous nous sentons si bien au milieu de la nature c'est parce que celle-ci ne nous juge pas" Nietzsche. Vive Baraton et vive les arbres.

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