D'un côté, certaines entreprises de la tech assument geler ou supprimer des postes en automatisant un maximum de tâches. De l'autre, des économistes tiennent un discours plus rassurant, estimant que peu de métiers disparaîtront réellement. Entre les deux, des salariés et des indépendants - graphistes, photographes, traducteurs ou encore développeurs juniors - se sentent déjà éclipsés par l'IA générative. Deux ans et demi après l'arrivée de ChatGPT, il reste difficile de cerner clairement l'impact de cette technologie sur l'emploi. Malo Mofakhami, maître de conférences en sciences économiques à l'université Sorbonne Paris-Nord, à l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Iris) et au Centre d'étude de l'emploi et du travail (CEET), fait partie des économistes qui travaillent activement sur cette question. Il bat en brèche l'idée d'une révolution technologique inéluctable et plaide pour une réflexion collective sur l'adoption que l'on souhaite de l'IA au travail - et sur les protections sociales à y associer.
LA TRIBUNE - Plusieurs entreprises, dont IBM ou encore Amazon, ont annoncé supprimer des postes au nom de l'arrivée de l'IA. D'un point de vue macro, que sait-on de l'impact de cette technologie sur l'emploi ?
MALO MOFAKHAMI - Il y a eu énormément d'études prospectives sur le sujet, mais avec le recul, nous nous sommes rendu compte qu'elles étaient trop alarmistes. Par exemple, un papier assez célèbre de Frey et Osborne, des chercheurs d'Oxford, publié en 2017, estimait que 47 % des métiers aux États-Unis seraient fortement exposés à l'automatisation dans les dix années suivantes. Or, plusieurs de ces métiers sont aujourd'hui en tension. Aujourd'hui, le consensus chez les économistes n'est plus de raisonner en termes de « métiers », mais plutôt en termes de « tâches ». Cela entraîne des reconfigurations : certaines tâches sont déléguées aux machines, d'autres disparaissent, mais de nouvelles apparaissent aussi. Selon un travail récent de mon collègue Antonin Bergeaud, quelque 10 % des métiers seraient fortement exposés à cette reconfiguration en France.