Les solutions du groupe français Chapvision ont été récemment sélectionnées par le renseignement intérieur français pour les traitements de données. La Tribune a pu assister aux cas d’usage de la plateforme clé du groupe, ArgonOS.
Comment décrire un logiciel censé rester confidentiel, dont aucune image ne peut être partagée, mais qui fait aujourd’hui les gros titres ? Depuis juin dernier, la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), sous l’égide du ministère de l’Intérieur, a annoncé abandonner le fameux programme « Gotham » du groupe américain Palantir, pour une autre plateforme au nom aussi claquant, « ArgonOS » édité par le français Chapvision.
L’entreprise a été aussitôt propulsée sur la scène médiatique, désormais symbole d’une option souveraine. Les appels d’offres mentionnent la volonté de se doter d’un « outil de traitement de la donnée hétérogène », destiné à doter les services de l’État d'« une plateforme de traitement et d’exploitation de données massives ».
Autant dire qu’avec des intitulés aussi larges, il reste difficile de comprendre concrètement les atouts d’ArgonOS, et sur quelles missions le programme vient remplacer le bijou de Palantir. Pour y voir plus clair, Chapvision a levé un coin du voile devant un groupe de journalistes, en présentant son outil et plusieurs cas d’usage concrets.
De l’analyse d’image à la fraude bancaire, une interface polyvalente
N’espérez pas retrouver une interface bleu métallisé, avec des cibles positionnées sur des pays au sein d’un vaste écran de salle de contrôle, comme dans les scènes de Jason Bourne. ArgonOS a été conçu pour être compréhensible et pour permettre de savoir rapidement où cliquer. Le logiciel agrège des briques technologiques issues de l’ensemble des rachats effectués par Chapvision (plus de 29 sociétés en sept ans) afin de fournir une plateforme de travail polyvalente aux entreprises et services publics.
Chaque client dispose ainsi d’une tour de contrôle qui aspire toutes les données fournies au logiciel pour les restituer sous forme d’information digérée. Les éléments affichés dépendent naturellement du secteur d’activité et de la nature de la société. Une entreprise dans le commerce de détail, spécialisée dans le secteur du BTP, pourra par exemple consulter une carte recensant les difficultés propres à chaque entrepôt en Europe. Une pénurie de boulons au Royaume-Uni sera ainsi signalée par une alerte indiquant au superviseur la nature de l’urgence, et plusieurs solutions seront proposées pour remplacer rapidement les pièces manquantes.
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Dans d’autres secteurs, comme la banque, ArgonOS pourra émettre des alertes sur des activités jugées anormales. Pour lutter contre la fraude, les algorithmes mettront en avant les virements effectués vers des entités considérées comme douteuses.
Quant à la sécurité, le domaine qui fait le plus parler, les moyens déployés restent vastes, mais remplissent des missions similaires pour fournir des éléments qui prendraient des mois à être décortiqués. La plateforme peut par exemple servir à mener des enquêtes. En fournissant deux noms distincts, ArgonOS se charge ainsi de faire remonter les informations susceptibles de les relier, y compris, dans certains cas, à partir de fuites de données.
Chapvision dispose également de capacités de vidéosurveillance algorithmique, des caméras intelligentes capables de repérer des comportements suspects, sans recourir à la reconnaissance faciale. Ces images peuvent, si le client le souhaite, être analysées par ArgonOS, toujours dans le cadre légal français.
La garantie d’un maintien du logiciel au sein de l’État
Autant de possibilités qui, dans les faits, pourraient être aussi assurées par Palantir. Alors, qu’est-ce qui a convaincu des acteurs comme la DGSI ? La nature française du programme, d’abord. Si les données sont généralement bien hébergées chez le client, rien n’empêche un acteur américain d'« éteindre » purement et simplement l’accès au logiciel si une décision gouvernementale l’y contraint. ArgonOS repose, lui, sur des briques françaises rachetées puis interopérées, croissance externe, capital européen, clientèle mixte public-privé. Gotham constitue de son côté un socle propriétaire fermé, développé en interne, dont le déploiement repose historiquement sur des ingénieurs de l’éditeur intégrés chez le client. De nombreux groupes dépendent ainsi d’un ingénieur Palantir spécialisé, qui s’occupe régulièrement des mises à jour et des développements internes du logiciel.
Ce procédé n’était pas appliqué à la DGSI, mais le risque de voir disparaître, sur un simple caprice de la Maison-Blanche, un outil aussi présent au quotidien a fini par décourager les renseignements français et allemands, qui se sont également tournés vers Chapvision. L’exigence du gouvernement français était toutefois de former les agents publics à l’utilisation du logiciel et à son maintien, laissant à l’État une quasi-autonomie et écartant presque le groupe une fois le logiciel sur les postes. « L’État français veut désormais garder la main sur ce type d’outils. Que voulez-vous, c’est propre au contexte actuel », confie un directeur du groupe.
Entre-temps, le contrat avec Palantir court encore jusqu’à 2028. Le gouvernement anticipe simplement la rupture pour s’assurer un nouveau prestataire, avant la prochaine présidentielle américaine.