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Technos & MediasInformatique

L’Europe cherche toujours sa voie pour créer des géants mondiaux de l’IA

Natasha Laporte

Publié le 04 avril 2025 à 07:38

Gabriel Hubert, cofondateur de Dust.

Gabriel Hubert, cofondateur de Dust.

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S’affranchir de la dépendance numérique des Etats-Unis et, à cet effet, créer des champions français et européens : si la conscience de cette nécessité prend forme, les start-up qui innovent dans l’intelligence artificielle rencontrent encore de nombreux freins. Un sujet abordé lors du forum Tech for Future organisé par La Tribune ce 1er avril.

L'heure du sursaut est-elle enfin arrivée ? Depuis, d'un côté, le lancement de Stargate, le projet à 500 milliards de dollars de Donald Trump pour porter l'intelligence artificielle (IA), et de l'autre, l'irruption de l'IA chinoise DeepSeek qui se veut plus frugale, faisant naître l'espoir qu'il est encore possible de rebattre les cartes sur l'échiquier mondial, « on sent une prise de conscience, y compris chez les citoyens », de la nécessité d'une indépendance numérique de l'Europe, estime Anne Bouverot, envoyée spéciale pour le Sommet de Paris sur l'IA et présidente de l'Ecole normale supérieure. Toujours est-il que le monde économique continue de céder aux sirènes des big tech, comme l'a montré récemment le cas de Polytechnique et de l'Education nationale, qui ont noué des contrats avec Microsoft pour héberger leurs données. Entre la volonté d'indépendance numérique et la réalité de celle-ci, il y a, décidément, encore un écart.

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« Il ne s'agit pas de dire qu'on va arrêter de travailler avec tous les fournisseurs de tech américains ou d'autres pays, ce ne serait pas possible. Mais il faut pouvoir avoir la capacité d'avoir des choix et pouvoir se dire, puis-je avoir une alternative européenne ? », nuance Anne Bouverot. Si une stratégie de résilience numérique doit passer par un Buy European Act et un Small Business Act européens, ainsi que la commande publique, « il faut aussi que les entreprises se saisissent du sujet », prévient-elle.

Dans ce sens, lors du Sommet pour l'action sur l'IA organisé en février dernier à Paris, parmi les annonces, une alliance baptisée EU AI champions a vu le jour, regroupant 60 grandes entreprises et licornes dont le français Mistral AI ou le franco-allemand Helsing, spécialisé dans l'IA de la défense, dans l'objectif d'un effort de nouer ensemble des contrats. « On n'a pas assez tendance, ni en France ni en Europe, à ce que les grandes entreprises se disent qu'elles vont travailler avec les start-up et innover ensemble », pointe-t-elle.

« Plafond de verre »

Ce n'est pas les jeunes pousses de l'IA qui la contrediront. « J'ai été ridiculisé par mes confrères de la tech et par les clients qui me disaient que c'était plus que naïf d'avoir l'audace de croire qu'on serait, à un moment, en capacité d'amener le même niveau d'offre, de performance ou d'excellence que nos 'cousins' américains », déplore Arnaud Muller, PDG et fondateur de Cleyrop, une plateforme souveraine de gestion de données.

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« Grâce à Trump et Musk, aujourd'hui, on nous dit : heureusement que vous aviez déjà pris conscience de cela il y a cinq ans, parce qu'on va peut-être avoir besoin de votre solution », confie le dirigeant de cette start-up qui avait démarré sur des segments de marché sensibles tels que la défense, le nucléaire et les opérateurs d'intérêt vital. Néanmoins, « on n'est toujours pas au stade où le marché est assez mature pour nous passer des commandes conséquentes et rapides ». Et de soupirer : « Ceux qui achètent sont des héros de la nation et je peux les compter sur mes deux mains ».

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« Avec nos entreprises du CAC40, soit il y a un manque de volonté de partager le gâteau, soit c'est tellement siloté qu'on ne peut pas s'adresser à un grand groupe en général, mais à chaque fois à un métier ou un service », renchérit William Eldin, PDG et fondateur de XXII, une start-up spécialisée dans la vision par ordinateur, qui déploie sa solution d'analyse d'images ou de vidéos auprès de la police, le secteur du transport ou de la logistique et, surtout, le retail. Le patron de cette société créée en 2015 est ainsi récemment sorti d'une réunion avec TotalEnergies dont la conclusion a été : « William, tout ce qui est le cœur de l'expertise, on se le garde pour nous. La vision par ordinateur dans les forêts, laissez-nous développez cela »... De quoi lui donner un sentiment d'avoir atteint un « plafond de verre » en France. Et de s'apprêter à déployer ses ailes outre-Atlantique, dans le retail, la seule de ses « verticales » susceptibles de passer rapidement à l'échelle.

Cloud, le maillon faible

Autre maillon faible sur le chemin de l'autonomie numérique du Vieux continent, la dépendance aux services de cloud américains. « Quand on passe à l'échelle, on doit se déployer massivement dans le monde entier. Mes clients m'amènent naturellement sur DataBricks, AWS et autres solutions américaines dans ce domaine », se défend William Eldin. Ces acteurs qui aident à se déployer sont aussi un passage « vers les fonds d'investissement de ces grandes entreprises qui rentrent au capital », dit-il. Quant aux infrastructures françaises, « elles ne savent pas répondre aux mêmes problématiques », ajoute William Eldin. « On a essayé d'isoler notre software des fournisseurs américains, mais la réalité est qu'il n'y a pas le même niveau de service chez les autres acteurs (non américains). Si on sort nos services du cloud américain, il faut tout redévelopper », abonde Grace Mehrabe, PDG et fondatrice de Outmind, un moteur de recherche interne des entreprises augmenté par une IA générative, qui ambitionne de « devenir le plus vite possible un champion européen » dans son domaine.

Cap sur les cas d'usage

Si les obstacles sont nombreux, le Vieux continent a aussi des atouts. « On raisonne trop sur le cloud, mais y a aussi les data centers, les câbles sous-marins et tout ce qu'il faut pour produire de l'énergie verte demain, pour permettre à la France et à l'Europe d'avoir demain la capacité de peser, d'être moins dépendante et de construire des partenariats au-delà de l'Europe, avec le Canada, par exemple », tempère Redouane Bellefqih, PDG de Deloitte consulting France.

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Sans oublier un marché européen de quelque 500 millions de consommateurs potentiels et les réseaux de R&D « de qualité », dit-il, optimiste. Aussi, un gisement potentiellement élevé de financement, puisque, jusqu'ici, l'épargne privée ne finançait que 3 % de technologies, contre 18 % aux Etats-Unis. « Concentrons-nous sur nos forces », résume pour sa part Grace Mehrabe. Exemple, contrairement aux Américains, les start-up européennes connaissent le marché du Vieux continent, souligne la dirigeante de Outmind.

Paiement à la tâche

Reste, pour les entreprises de l'IA, à trouver des modèles économiques. Celui d'Open AI, qui lève beaucoup de cash tout en accusant des pertes, est en tension. Entre les coûts qui augmentent, des besoins d'infrastructure et une rentabilité qui peine à venir, le secteur tente de résoudre des équations complexes. Dans ce contexte, la manne pourrait se situer dans les cas d'usage pour les entreprises. « Depuis deux ou trois ans, il y a une vélocité de changement de modèles qui fait perdre la tête aux entreprises. Or elles ont besoin de prévisibilité dans le déploiement des cas d'usage auprès de leurs équipes », argumente Gabriel Hubert, cofondateur de Dust.

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Dès lors, « il y a beaucoup de valeur à capturer la couche applicative », affirme le dirigeant de cette start-up qui se concentre sur des agents IA spécialisés et adaptés aux entreprises clientes. La jeune entreprise songe également à de nouvelles façons de facturer les clients, à la tâche, plutôt que par abonnement. Encore faudrait-il, pour passer à de tels modèles d'affaires innovants, « un changement de culture, mais également un travail de préparation informatique », conclut pour sa part le consultant et conférencier Frédéric Cavazza.

Natasha Laporte

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