Après le rachat, les délicates relations entre les startups et leur nouveau groupe

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Que se passe-t-il après la signature, lorsque deux entités différentes joignent leurs forces ? Comment la startup s'adapte-t-elle à sa nouvelle situation, et comment l'entreprise maximise-t-elle son acquisition ? Exemple avec Charp et MixData.
Que se passe-t-il après la signature, lorsque deux entités différentes joignent leurs forces ? Comment la startup s'adapte-t-elle à sa nouvelle situation, et comment l'entreprise maximise-t-elle son acquisition ? Exemple avec Charp et MixData. (Crédits : Charp)
La lune de miel ne dure pas forcément très longtemps entre les startups et les entreprises qui les rachètent. Les deux entités doivent apprendre à s’apprivoiser pour coexister. Exemple avec Charp, racheté en octobre 2016 par son concurrent MixData.

« Au début, on se regarde avec des étoiles dans les yeux, c'est la lune de miel. On joue ensemble au baby-foot, on s'extasie devant le rooftop avec la super vue sur Paris, tout le monde est ravi de rencontrer d'autres personnes. C'est après que les choses se compliquent un peu... »

François Pinsac, 26 ans, est le directeur commercial de Charp, une pépite de la French Tech spécialisée dans les solutions de prospection pour les entreprises. Grâce au big data et à l'intelligence artificielle, la startup, qui a su séduire Google, identifie les bons interlocuteurs et les livre directement aux commerciaux, avec les informations de contact dont ils ont besoin. De quoi éviter de perdre des heures en prospection inutile, en frappant directement aux bonnes portes. La technologie de Charp, notamment son process de validation, a fortement intéressé son concurrent MixData, spécialisé lui aussi dans la « prospection ultra-ciblée d'entreprise » ou « smart data ». Les deux entreprises ont d'abord signé un partenariat. Puis MixData a racheté Charp en octobre 2016.

Choc des cultures

Que se passe-t-il après la signature, lorsque deux entités différentes joignent leurs forces ? Comment la startup s'adapte-t-elle à sa nouvelle situation, et comment l'entreprise maximise-t-elle son acquisition ?

Quelques mois après le rachat, MixData et Charp ont aménagé ensemble à Boulogne-Billancourt, tout près de Paris. Comme prévu dès les négociations, les trois co-fondateurs de Charp sont partis vers de nouveaux horizons, la vente étant d'ailleurs motivée par leur désir d'évasion. Un changement important pour les employés. « Dans une startup, les fondateurs apportent une énergie folle grâce à leur vision et leur passion. Aujourd'hui, les anciens déchantent un peu, car ils ont l'impression d'y avoir perdu au change : ils sont passés de cofondateurs hyper-charismatiques avec lesquels ils étaient partis de zéro à un repreneur avec lequel ils n'ont pas cette histoire et cet affect », raconte François Pinsac, qui a rejoint l'aventure quelques mois après le rachat, pour aider Charp à trouver de nouveaux clients.

A ce changement d'organisation interne s'ajoute un choc des cultures entre la jeune startup de sept personnes et MixData. Pourtant, cette dernière est loin d'incarner le grand groupe sclérosé et empêtré dans ses silos et sa hiérarchie. Au contraire. Crée en 2013, MixData, 12 employés, est elle-aussi une entreprise innovante, agile, quoique beaucoup plus traditionnelle dans son fonctionnement.

« On s'apprivoise, ça se passe globalement très bien, mais ils ont une manière très différente de voir beaucoup de choses », explique Alain Corban, 50 ans, le président de MixData. Qui poursuit : « Pour nous, Charp est une bouffée d'air frais. Leur culture startup s'infuse dans toute la boîte"

Mais la porosité des cultures a ses limites. « Ce sont des jeunes entre 23 et 27 ans, on ne les manage pas pareil que les autres générations. On ne prendra jamais certains de leurs process, comme leur manie de communiquer uniquement par écrit, sur les messageries instantanées comme Slack », indique le dirigeant.

François Pinsac est plus direct. « Il y a un vrai décalage culturel. Chez Charp, ça bosse dans un silence de mort, on avance vite, on documente tout, et personne ne reste après 19h car cela voudrait dire qu'on n'est pas efficace. Les collègues de MixData, nourris aux codes de l'entreprise plus traditionnelle, se moquent gentiment de nous. Ils ont du mal à comprendre cet état d'esprit ».

Inévitable perte d'indépendance

Pour une startup qui a toujours fonctionné en toute liberté, il peut être difficile d'accepter l'inévitable perte d'indépendance liée à un rachat. Sur le papier, MixData et Charp sont deux entités séparées, avec leurs propres process et clients. Mais dans les faits, les deux entreprises sont dirigées par le patron de MixData, Alain Corban. Son influence sur Charp est plus indirecte, puisqu'il s'appuie sur trois « directeurs », qui lui rendent des comptes : le directeur commercial François Pinsac, le directeur des opérations Ugo Basciano, et la directrice des ressources humaines Laure Daougabel.

Pourquoi ne pas avoir directement absorbé Charp plutôt que conserver la structure ?  « On s'est posé la question, mais nous voulions garder cette complémentarité de services, qui nous permet d'adresser des clients différents. De plus, absorber Charp n'aurait pas eu de sens car on a besoin qu'ils nous challengent, précise Alain Corban, qui prône l'indépendance de sa startup... dans un cadre défini. « MixData donne les lignes directrices stratégiques, mais Charp est indépendant et je ne veux pas qu'ils soient dirigés par quelqu'un d'autre que par eux-mêmes », affirme-t-il.

Du côté de Charp, les choses sont vécues de manière un peu moins harmonieuse:

« Notre défi est de rester une startup, raconte François Pinsac. Il faut que nous gardions notre rapidité de décision, notre capacité à prendre des initiatives et à faire des erreurs, car c'est ce qui fait de nous une startup et non pas une TPE. C'est aussi très important pour eux s'ils veulent qu'on réussisse. Mais ce n'est pas gagné, car nous sommes clairement sous tutelle. »

Malgré cet inévitable jeu de pouvoir, les deux entreprises y trouvent leur compte. « MixData nous apporte une expérience du marché, une maturité dans l'exercice du métier et des conseils précieux, résume François Pinsac. Il est juste important qu'ils n'oublient pas la nécessité de nous laisser nos ailes pour qu'on puisse vraiment leur apporter de la valeur. »

Une problématique rencontrée, d'après les témoignages qu'a pu recueillir La Tribune, par la plupart des startups passées par l'étape du rachat.

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Commentaires
a écrit le 21/09/2017 à 22:27 :
Marrant, il n y a pas une ligne sur le fait que si les fondataurs sont partis avec un gros cheque, la pietaille qui a ete vendue n a rien touché et c est elle qui va faire les frais des inevitables reorgansiations. J ai travaille 2 fois dans des societes rachetees. a chaque fois les fondateurs partent vite (normal, aucune envie d avoir un chef et ils ont touche le pactole) et les employes doivent rentabiliser l achat de leur societe -> serrage de vis
a écrit le 21/09/2017 à 9:29 :
('les dépêches afp importantes s'enchainent aujourd'hui les gars, refus des américains du référendum kurde, pression du gouvernement espagnol sur le peuple catalan pour empêcher aussi le référendum, Philippot qui quitte le FN)
a écrit le 21/09/2017 à 9:25 :
Donc Charp : 7 personnes et Mixdata : 12 personnes. Total : 19. Mais 1 directeur général et 3 directeurs divers... L'armée mexicaine n'est pas un concept réservée à l'administration apparemment...
a écrit le 21/09/2017 à 8:37 :
"Inévitable perte d'indépendance"

ET qui dit perte d'indépendance dit baisse de créativité et de motivation, c'est un des problèmes majeur de notre capitalisme arrivé en bout de course, les outils de production ne se retrouvent plus que dans quelques mains de financiers méga multimilliardaires qui, guidés par les cabinets conseils qui déroulent tous le même dogme, n'ont que gros profits à très court terme en tête.

Le monopole est ce qu'il se fait de pire pour exterminer le dynamisme entrepreneurial.

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