Jeux vidéo : les pépites françaises se battent pour rester dans le game

Malgré leurs succès planétaires, les studios français sont fragiles. Pour se maintenir au sommet, ils préparent le grand tournant du streaming, de la réalité virtuelle et de l'IA.
Anaïs Cherif

8 mn

Une filière d'excellence à la pointe de l'innovation. Avec un chiffre d'affaires de 4,3 milliards d'euros en 2017 (+ 18% comparé à 2016), le marché français a connu une année record, qui a dopé la création de nouvelles entreprises.
Une filière d'excellence à la pointe de l'innovation. Avec un chiffre d'affaires de 4,3 milliards d'euros en 2017 (+ 18% comparé à 2016), le marché français a connu une année record, qui a dopé la création de nouvelles entreprises. (Crédits : Getty)

Big bang en vue pour le jeu vidéo. La filière - qui dispute à l'édition la place de première industrie culturelle mondiale - est à l'aube de grandes mutations : dématérialisation avec le streaming, arrivée de l'intelligence artificielle, de la réalité augmentée et virtuelle, expériences à base de blockchain... Le marché mondial compte 2,3 milliards de joueurs et a généré 137,9 milliards de dollars (+ 13,3% sur un an) en 2018, selon le dernier rapport du cabinet spécialisé Newzoo.

Avec sa croissance à deux chiffres, le marché n'est plus seulement réservé aux acteurs historiques comme Sony, Nintendo ou encore Electronic Arts. Le secteur attire désormais l'attention des géants de la tech - dont Google, Amazon et Microsoft, qui planchent sur des projets de type « Netflix du jeu vidéo » pour démocratiser le streaming du jeu vidéo à horizon 2020, sans compter les nombreux studios indépendants qui ont réussi à se faire une place dans ce marché très concurrentiel.

En une trentaine d'années, le secteur français du gaming est parvenu à imposer sa french touch sur la scène internationale aux côtés des poids lourds américains, canadiens et asiatiques. « Il y a une vraie reconnaissance de la créativité française à l'international », estime Julien Villedieu, délégué général du Syndicat national du jeu vidéo (SNJV).

« Les jeux français sont à la pointe de l'innovation. La filière a compris que l'important n'était pas de faire des jeux "français", mais des jeux made in France capables de rayonner à l'international. »

Ainsi, 40% du chiffre d'affaires des studios français a été réalisé à l'international en 2018, selon le dernier baromètre annuel du jeu vidéo en France du SNJV.

Les studios français qui propulsent régulièrement leurs jeux en tête des ventes occupent tous les genres et tous les terminaux (PC, consoles et smartphones). Lancée en 2013, la pépite parisienne Voodoo est spécialisée dans les casual games sur smartphones - des petits jeux à consommer rapidement, par exemple dans les transports, à l'image de Candy Crush. Voodoo, qui se revendique leader mondial et a réalisé la plus grosse levée de fonds de 2018 en France (171 millions d'euros), a cumulé 300 millions de téléchargements sur mobile en 2017 et visait la barre du milliard en 2018.

Un vivier de studios indépendants

Quantic Dream, créé en 1997, a fait parler de lui l'année dernière grâce au succès de "Detroit : Become Human". Sorti en mai dernier sur PS4, il campe le joueur dans la peau d'androïdes, des robots à l'apparence humaine, en 2038 dans la ville de Detroit. Meilleur démarrage de l'histoire du studio français, le jeu s'est écoulé à plus de 2 millions d'exemplaires en cinq mois seulement.

Le jeu vidéo français doit sa notoriété, en partie, à son vivier de studios indépendants. Parmi eux, Dontnod s'est spécialisé dans les jeux narratifs et épisodiques - dont "Life is Strange", au succès planétaire, surfant sur la vague de la dématérialisation et l'émergence du streaming, annoncé comme le futur de la distribution de jeux vidéo.

« La dématérialisation est un modèle qui fonctionne extrêmement bien avec des plateformes de téléchargement en ligne, comme PlayStation Store, Xbox Live et Steam, spécialisé dans le PC. À chaque nouvel épisode, nous sommes mis en avant - un peu comme lorsque Netflix affiche les nouveautés sur sa page d'accueil », affirme Oskar Guilbert, PDG et fondateur de Dontnod.

« C'est comme si nous bénéficions de marketing gratuit à chaque sortie, ce qui permet de relancer les ventes des précédents épisodes et de développer notre communauté », soulignait Abrial Da Costa, directeur du développement. Repéré à l'international, le studio a récemment cédé les droits de son dernier succès, Vampyr (sorti en juillet 2018), pour une adaptation en série télévisée par la Fox.

Cette notoriété du secteur dope la création d'entreprise : 56% des studios français ont moins de cinq ans d'existence. En 2018, environ 850 nouveaux emplois ont été créés sur le territoire, selon le SNJV, qui prévoit la création de 1.200 à 1.500 nouveaux emplois en 2019. La filière compte environ 24.000 salariés en France - une taille modeste, mais à forte croissance et en pénurie de talents. Détail important, 86% des emplois salariés sont en CDI.

« Il y a toujours eu un vrai dynamisme entrepreneurial dans le jeu vidéo français, affirme Julien Villedieu. Mais seulement 20% des studios existent depuis plus de dix ans, signe d'une mortalité importante. »

Logique : le jeu vidéo reste une industrie créative, le marché est cyclique et difficile à anticiper, surtout avec l'arrivée constante de nouvelles consoles. En 2017, le marché français a connu une année record avec un chiffre d'affaires de 4,3 milliards d'euros (+18% sur un an), selon les derniers chiffres du Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs.

Des investissements frileux

Le secteur est marqué par l'inflation du nombre de jeux en cours de production (1.200 en 2018, +43% sur un an) et la hausse des budgets moyens, pouvant aller de quelques centaines de milliers d'euros à plusieurs centaines de millions d'euros pour un jeu « AAA » - l'équivalent des blockbusters au cinéma.

« L'inflation du nombre de jeux vidéo, due à une multiplication des plateformes de distribution, n'est pas forcément bon signe. On observe une baisse du nombre moyen de ventes. Désormais, on parle de "hit" à partir de quelques centaines de milliers de ventes, alors qu'il fallait écouler plusieurs millions d'exemplaires auparavant pour s'aligner au niveau des succès internationaux », détaille Julien Villedieu.

Si le marché du jeu vidéo est reconnu comme une filière d'excellence en France, il ne pèse que 7% du marché mondial. Et les investisseurs restent frileux. C'est pour soutenir la compétitivité du secteur que le CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée) a lancé en 2008 deux principaux dispositifs : le crédit d'impôt et le fonds d'aide au jeu vidéo (FAJV). Plus d'une centaine de studios ont bénéficié du crédit d'impôt depuis sa création, permettant de déduire de leur imposition une part des dépenses de production d'un jeu. Réputé comme l'un des plus compétitifs au monde, son taux a été revalorisé de 20% à 30% en 2017. Le plafond du crédit d'impôt, dont chaque entreprise peut tirer profit, a aussi doublé, passant de 3 à 6 millions d'euros par an.

En parallèle, le FAJV investit chaque année entre 3 à 4 millions d'euros dans une quarantaine de projets. Une nouvelle aide à l'écriture, destinée aux créateurs de jeux vidéo, doit voir le jour cette année.

« Le premier défi pour un studio est de réussir à financer ses productions. C'est pourquoi les aides publiques interviennent significativement dans le jeu vidéo en France, mais il y a une nécessité d'avoir des relais de financements complémentaires, revendique Julien Villedieu. Les investisseurs - établissements de crédit, business angels, venture capital... - ont une trop grande méconnaissance de notre industrie. Nous devons faire un travail d'acculturation et de visibilité pour que les investisseurs acceptent de prendre des risques avec le jeu vidéo. »

Pour faire connaître davantage le made in France, l'industrie travaille notamment à la création d'une Académie des jeux vidéo pour organiser des cérémonies de prix, à l'image des Césars et des Oscars, début 2020.

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Les stars de la filière française

UBISOFT

Fondé en 1986, Ubisoft est l'un des poids lourds du jeu vidéo en France. Valorisé 8,12 milliards d'euros au 7 février, le studio s'est illustré avec des franchises au succès international : Assassin's Creed (plus de 125 millions d'unités vendues), Far Cry (45 millions) mais aussi Les Lapins crétins (16 millions).

VOODOO

La pépite parisienne, lancée en 2013, se revendique déjà leader mondial. Elle caracole régulièrement en tête des téléchargements gratuits sur smartphones (Android et iOS) avec des jeux rapides comme Snake VS Block, Paper.io ou Helix Jump.

QUANTIC DREAM

Créé en 1997, le studio fait partie des acteurs historiques et discrets de la filière. Il s'est spécialisé dans les jeux narratifs, où les décisions du joueur changent le cours du scénario. Quantic Dream a produit Heavy Rain ou, plus récemment, Detroit : Become Human, écoulé à plus de 2 millions d'exemplaires en cinq mois.

DONTNOD

Lancé en 2008, Dontnod utilise les mêmes codes que les séries télé pour aborder des thèmes de société (drogues, harcèlement, écologie...) dans ses créations. Valorisé plus de 88 millions d'euros, le studio a écoulé son premier jeu phare Life is Strange (2015) à plus de 3 millions d'exemplaires dans le monde.

ARKANE STUDIOS

Fondé en 1999, le studio lyonnais a ouvert une antenne à Austin (Texas). Il s'est fait repérer en 2002 grâce à son premier jeu, Arx Fatalis. Un succès critique, mais un échec commercial imputé à un budget marketing inexistant. Le français a été racheté en 2010 par le développeur et éditeur américain ZeniMax Media.

Anaïs Cherif

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Commentaire 1
à écrit le 21/02/2019 à 8:44
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En québécois, c’est une game et non pas un game si vous voulez faire Nord américain

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