C'est une immense bâtisse à l'architecture un peu datée, un trigone prolongé de longues ailes, situé au milieu des bois dans la petite ville de Murray Hill, New Jersey, à moins d'une heure de Manhattan. Un modeste hall d'exposition retrace la glorieuse histoire de cette institution où sont nées les plus grandes inventions de l'électronique du XXe siècle, couronnées de sept Prix Nobel. Un lieu mythique dont le nom même résonne encore aujourd'hui à l'oreille des Américains.
À l'intérieur, des kilomètres de couloirs interminables au lino fatigué, dont les murs à la peinture vert pâle font penser à un hôpital décrépit, loin d'un Googleplex où même les tuyaux des data centers arborent les couleurs pop du logo de Google! Au détour de ce dédale de corridors, une plaque dorée discrète informe le visiteur que « le transistor, qui a révolutionné le monde des communications, a été inventé dans ce laboratoire le 23 décembre 1947 ». Bienvenue dans les Bell Labs, berceau du laser, de la cellule photovoltaïque, du système d'exploitation Unix ou du langage de programmation C. Le dernier Nobel de la belle endormie de l'innovation remonte à 2009 au titre d'une invention de 1969, le capteur à transfert de charge CCD, utilisé dans tous les appareils photo…
L'équipementier télécoms français a hérité de ce centre de recherche lors de son mariage en 2006 avec Lucent, qui avait été scindé de l'opérateur américain AT&T (l'ex-Ma Bell). Le nouveau patron, arrivé en avril pour redresser le fleuron tricolore diminué des télécoms, veut en faire « le moteur d'innovation » du groupe, ce qui signifie :
Son plan Shift, aux conséquences sociales douloureuses (15.000 suppressions de postes), prévoit de diminuer de 50% le budget de R&D pour les technologies matures, comme la 2G et la 3G, et de concentrer les dépenses sur l'accès très haut débit et les technologies dites « IP » (coeur de réseau comme les routeurs, le transport de données).
En réalité, le problème concerne surtout la partie développement.
Installé à Murray Hill, il y côtoie un peu plus de 300 chercheurs planchant sur des sujets extrêmement pointus comme l'informatique quantique, qui doit permettre d'effectuer des calculs ultrarapides, ou des inventions improbables, comme l'appareil photo sans objectif, qui sert à développer une technologie de compression de données. Ils étaient 1.500 à la grande époque !
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Sa mission, dans le cadre du plan Shift, consiste précisément à réorienter la recherche vers les grands problèmes de l'industrie télécoms, en accord avec le business model d'Alcatel-Lucent, plus que dans la quête de lauriers académiques.
Face aux géants du Web, qui promettent des stock-options et le soleil de Californie, Alcatel-Lucent, à l'avenir incertain, n'avait que le prestige et l'autonomie laissée aux chercheurs comme arguments de recrutement, à l'heure où le centre de gravité de l'innovation mondiale s'est déplacé vers la côte Ouest.
Quand le rouleau compresseur chinois Huawei avance son armée d'ingénieurs (70.000 employés en R&D, plus du triple) et annonce investir 600 millions de dollars dans la future cinquième génération de téléphonie mobile (5G), pas encore standardisée, Marcus Weldon rétorque :
Idem pour les brevets, les Bell Labs en possédant plus de 30.000 : le groupe doit être plus sélectif.
Et Alcatel-Lucent était la seule entreprise française classée par le prestigieux MIT parmi les 50"sociétés les plus innovantes au monde, tous secteurs confondus, l'an passé, pour son antennerelais miniature de la taille d'un Rubik's Cube, LightRadio.
Alcatel-Lucent prône aussi la co-innovation, avec Orange, en France, et avec le géant californien des puces pour mobiles, Qualcomm.
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Des start-up souvent « Bell Labs inside », fondées par des talents passés par les labos, comme Nuage Networks, la plate-forme de services virtualisés pour les acteurs du Web, installée à Mountain View, et CloudBand, autre start-up à Kfar Saba, près de Tel-Aviv.
D'ailleurs, Alcatel-Lucent envisage d'ouvrir de nouvelles antennes des Bell Labs en Israël et en Californie, où souffle cet esprit start-up dont tous les grands groupes veulent s'inspirer.
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