Alcatel-Lucent, victime du "bulldozer" chinois

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Jean-François Dufour, président de Chine-Analyse. | DR
Jean-François Dufour, président de Chine-Analyse. | DR (Crédits : DR)
Les appels gouvernementaux au « patriotisme économique » pour soutenir Alcatel-Lucent visent clairement la concurrence chinoise, mais comme l'explique Jean-François Dufour, président de Chine Analyse, mais ils restent mesurés en raison des opportunités offertes par le gigantesque marché chinois.

La concurrence chinoise a été au cœur des problèmes d'Alcatel-Lucent depuis la création du groupe en 2006. Si le chiffre d'affaires de l'entreprise franco-américaine a reculé de 20% entre l'année de la fusion et 2012, c'est en partie parce que les ventes mondiales de Huawei, le « champion » de Beijing dans ce secteur, ont été multipliées par quatre sur la même période. 

Une concurrence chinoise dévastatrice

Le géant chinois, passé du cinquième au premier rang mondial parmi les équipementiers télécoms, « pesait » seulement le tiers du chiffre d'affaires d'Alcatel-Lucent en 2006 ; mais l'an dernier, il a facturé presque le double de son concurrent européen (35 milliards de dollars contre un peu moins de 20). Et les contextes financiers très différents dans lesquels évoluent les deux groupes ne font que rendre les perspectives plus préoccupantes encore.

En décembre 2012, Alcatal-Lucent a trouvé un accord de financement avec Crédit Suisse et Goldman Sachs qui a suscité autant d'inquiétude à terme que de soulagement immédiat. Pour obtenir 1,6 milliard d'euros (2,1 milliards de dollars) de refinancement, le dernier fleuron français des télécommunications a en effet dû mettre en gage ses brevets, c'est-à-dire hypothéquer son fond de commerce.

Huawei n'a clairement pas le même type de soucis. Le groupe n'a manifestement pas encore épuisé la ligne de crédit qui lui a été ouverte au milieu des années 2000 par la China Development Bank (CDB) - une banque « politique » chargée de soutenir la stratégie industrielle nationale - pour favoriser son déploiement international. Une garantie de financements à hauteur de 30 milliards de dollars.

Paris se retient

Il n'est dès lors pas difficile de comprendre qui est visé par les appels au patriotisme économique des ministres français du Redressement productif et de l'Innovation. Il est par contre notable que ces appels restent mesurés, et ne pointent pas vers la demande de mesures protectionnistes européennes contre la concurrence chinoise.

La première raison de cette retenue est l'importance du marché chinois dans l'équation globale de l'avenir d'Alcatel-Lucent. La deuxième est que Bruxelles a déjà engagé un bras de fer avec Beijing à ce sujet.

Un marché chinois déterminant

En septembre, Alcatel-Lucent a confirmé s'être vu attribuer 11% du gigantesque chantier correspondant au déploiement de la 4G par China Mobile.

Premier opérateur mondial de télécommunications - il a passé le cap des 750 millions d'abonnés en août -, China Mobile pèse aujourd'hui d'un poids déterminant sur le marché mondial. L'appel d'offres dans le cadre duquel Alcatel-Lucent a été retenu, porte sur la fourniture de 207.000 stations de base LTE (la technologie qui soutient la 4G). Un chiffre à rapprocher des quelque 11.000 stations de base 4G dont le déploiement est pour l'instant annoncé par les quatre opérateurs de téléphonie mobile français au patriotisme desquels il est fait appel.

La pression de Bruxelles

La Chine ayant une pratique nettement plus rodée du « patriotisme économique », le gros du contrat China Mobile est certes allé aux deux « champions » chinois Huawei et ZTE, qui en ont raflé un peu plus de 50%.

Il est cependant évident que Beijing a fait un effort pour ménager les Européens. Alors que Huawei domine le marché de la 4G, avec 40% des réseaux déjà installés ou commandés dans le monde, la Chine aurait pu choisir une solution purement nationale.

Mais un changement dans la nature des relations commerciales entre la Chine et l'Union européenne s'est produit depuis le printemps dernier. Sur le dossier du photovoltaïque, Beijing a pu constater en juin la détermination de la Commission européenne, qui a imposé des sanctions anti-dumping malgré des dissensions internes à l'Union sur ce dossier. Or, lorsque les mesures portant sur le photovoltaïque ont été annoncées en mai, Bruxelles a fait savoir parallèlement qu'une enquête était engagée … sur les équipements de télécommunications - visant les mêmes pratiques (subventions massives) qui avaient permis aux fabricants chinois de modules photovoltaïques de laminer leurs concurrents européens.

Un virage  majeur pour Alcatel-Lucent ?

Si la Commission européenne nie tout lien entre les deux dossiers et toutes tractations, il est évident que Beijing a pris en compte le risque commercial que présenterait une stratégie de laminage des équipementiers de télécoms européens. D'où - en plus du bénéfice de l'accès à des technologies diversifiées - les contrats attribués à Alcatel-Lucent (et aux autres européens Ericsson et Nokia Solutions & Networks), pour leur ménager un accès à un contrat décisif.

Malheureusement pour les victimes du plan social annoncé cette semaine, l'interventionnisme industriel européen a mis longtemps à se mettre en route. Mais s'il se confirme, il pourrait renforcer les chances d'enrayer la spirale de déclin d'Alcatel-Lucent.

 

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Commentaires
a écrit le 14/10/2013 à 14:53 :
L'Europe protège lorsqu'il ne faut pas et n'intervient pas lorsqu'il faut agir
a écrit le 14/10/2013 à 13:03 :
On ne marche pas un peu sur la tête? 11% de 207000, c'est 22770 de stations de base pour Alcatel-Lucent pour le seul opérateur China Mobile en Chine, bien supérieur aux 11000 stations pour "les quatre opérateurs de téléphonie mobile français". A quoi ça rime tout ça?
a écrit le 13/10/2013 à 17:48 :
Huawei, c'est pas ceux qui se sont enrichis après avoir piraté les os de cisco ?
a écrit le 13/10/2013 à 14:44 :
C'est l'union soviétique ici...mes post sont systématiquement censurés ...finalement c'est toujours la même chose....faites ce que je dis ....!!! Eh oui la liberté, la responsabilité ....c'est difficile....à moins que la tribune n'ose pas troubler la quiétude intellectuelle de nos forces vive ??? Faire réfléchir ces ventres bedonnants....
a écrit le 13/10/2013 à 9:00 :
Je me souviens de la réaction de certains internautes ici sur le mode : nous les patrons on eut de la liberté, on recrute si on veut...gnangnan....pleurnicheurs !!! Toujours la même histoire : privatiser les profits, socialiser les pertes !! Arrêtez de vous pour Batman : l'économie est politique...
a écrit le 11/10/2013 à 16:26 :
Le dossier alcatel illustre la faillite des élites françaises . Pour y être passé , c'est une entreprise franchouillarde dans le pire sens du terme avec une bureaucratie , un cloisonnement des postes très prononcé lié au diplôme . Ce qui m'a plus frappé , c'est cette incapacité à propulser les éléments les plus brillants au sommet car non issus du moule . Steve jobs n'aurait jamais eu sa place dans ce type de structure .
Résultat en 15 ans, cette boite remplie de barronies a enchainé erreurs de stratégie sur erreurs , la pire étant à mon sens d'avoir mis un patron gestionnaire venant du monde du pétrole à la tête d'une entreprise en pleine mutation technologique face une concurrence émergente très dynamique.
Réponse de le 12/10/2013 à 16:14 :
Parfaitement d'accord!
Steve Jobs avait su au contraire faire fleurir sa boite.
a écrit le 11/10/2013 à 4:33 :
On a longtemps sous-estimé la Chine. On paie le prix. C'est tout. L'important c'est de ne pas faire la même erreur. C'est pas gagné quand je vois les commentaires de certains.
Réponse de le 12/10/2013 à 18:15 :
qui peut me rappeler le nom de cet homme politique français" très intelligent et bon analyste "qui disait que la Chine ne fabriquerait que des produits basiques .! ! ! !
Gouverner c'est prévoir et nos politiques surtout énarques ont toujours mis les pieds à coté de leurs chaussures . Ils s'écoutent parler et négligent la rue qui pourtant décrypte les problèmes à venir bien souvent avant eux .
a écrit le 10/10/2013 à 20:12 :
Il ne fallait pas s'engager dans un combat perdu d'avance. Huawei est une redoutable entité. Très peu de gens le savent , mais s'aligner contre un tel tueur est du pur suicide.
a écrit le 10/10/2013 à 18:33 :
En 2000, Alcatel (#3 mondial) et Lucent (#1) pesait au total 70 milliards de dollars de CA.

C'est pas la faute d'Huawei si Alcatel-Lucent ne fait plus que 20 milliards aujourd'hui.

Cela fait plus que 15 ans qu'ALCATEL va dans la mauvaise direction. A la fin des années 90, c'était la faute à CISCO (switch Internet), puis au début des année 2000 à Nokia et Ericsson (téléphonie mobile). Aujourd'hui, c'est la faute à Huawei...

Quand on est pas bon, on est pas bon. C'est bien Alcatel qui traine depuis des lustres la réputation de ne produire que des ".ppt" (présentation PowerPoint), non?
Réponse de le 10/10/2013 à 22:19 :
Toto, je ne sais pas ou vous travaillez mais moi je travaille chez Alcatel-LUCENT et vos propos sont choquants! Huawei a faut très mal à l industrie au même titre que le consumérisme Européen et d'autres choses. Je ne prétends pas que la stratégie du groupe ait été parfaite mais aucune entreprise n a une stratégie parfaite. Applaudir NSN c est cautionner les 17000 emplois qu ils ont supprimés et on n'en est pas loin avec le nouveau plan annonce. Ericsson était au bord de la faillite en 2004 et est passé par des mesures comparables. Toujours facile de refaire le passe. Alors on n est peut être pas bons, on a juste inventé l'adsl qui est la technologie que vous venez sans doute d'utiliser pour écrire vos propos. Et il y a aussi d'autres innovation dans l'optique et l'IP que vous utilisez quotidiennement.
Ce qui est clair c'est qu'on aurait mieux vécu sans les Chinois et qu'ils n'ont jamais utilisé les mêmes armes. Regardez les 2 "scandales" récents en Belgique et en Suisse.
Allez, je retourne à mon PowerPoint...
Réponse de le 11/10/2013 à 1:19 :
Vous avez invente l'ADSL, j'ai été 2 ans bêta testeur pour l'adsl, dans le même temps, a Hong kong ils ont déployé l'adsl pour tout le monde alors que nous en France on était toujours en bêta-test. (fallait pas aller trop vite, la rente du minitel était trop importante).

A l?époque 7 opérateurs téléphonique a Hong kong, qui est grand comme paris, une concurrence acharnée, alors que nous on avais que France telecom.

Il ne faut rien attendre de la France.
Réponse de le 11/10/2013 à 23:05 :
@IngéAlu : Je compatis à ce qui arrive à vous et vos collègues, mais c'est un peu trop facile de tout mettre sur le dos de Huawei ou ZTE. Je suis du même avis que Toto.
Alcatel s'est complètement vautré sur la 3G, le single RAN, l'ATM, etc... Ses "succès" viennent de rachats externes : l'ADSL, ainsi que la JV Alcatel Shanghai Bell en Chine viennent de Bell, tandis que les routeurs IP au c?ur de la nouvelle stratégie viennent de Timetra.
Curieux également que l'auteur de l'article ait omis de préciser qu'Alcatel a également bénéficié de l'aide des crédits acheteurs de la China ExIm Bank à hauteur de 500 MUSD en 2004 par exemple. Rien à envier à Huawei à l'époque donc...
Réponse de le 13/10/2013 à 9:23 :
" Il ne faut rien attendre de la France".
Bah si, l'adsl par exemple.
a écrit le 10/10/2013 à 18:11 :
Rappelons qu'en France, il n'y a pas de "bulldozer chinois" pour les reseaux télécom parce que leur place reste très minoritaire. Orange ne travaille pas avec les Chinois, mais avec ALU et Ericsson. Le reseau Free est construit par NSN. SFR travaille principalement avec Huawei et NSN et Buygues avec Huawei et Ericsson. Beaucoup est donc parti aux concurrents européens pour des raisons de prix ou d'avance technologique. ALU a beaucoup moins réussi la transition vers les reseaux mobiles que les autres et beaucoup de ses problèmes viennent de là.
Réponse de le 11/10/2013 à 10:03 :
heu regardez aussi derriere votre box adsl. C'est toujours huawei ou ZTE. Pareil pour vos cartes 3G.
a écrit le 10/10/2013 à 16:49 :
Alcatel est surtout la victime d une gestion désastreuse de Tchuruck. Le recentrage sur les telecom d alcatel (qui etait a l epoque un groupe diversifie) a ete une erreur majeure. Pire les actionnaires d alcatel l ont laisse sevir des annees apres sa bourde et faire fusionner alcatel avec un autre eclope: lucent
Maintenant, c est un peu tard et alcatel est un mort qui marche.
Réponse de le 10/10/2013 à 17:27 :
+1000 contre Tchuruck, on ne voit aucun article sur les torts majeurs qu'il a causé à ALU. Il fut le principal élément destructeur d'un (ancien) fleuron français, bouffé par les Américains alors qu'on les "sauvait".
a écrit le 10/10/2013 à 15:46 :
On se retient tellement vis à vis des chinois que l on est en train de les laisser prendre 30 % de notre constructeur auto encore qualifiable de français , à pleurer ! Moi je vote marine whatever may happen
Réponse de le 10/10/2013 à 16:17 :
Et ca changera quoi? PSA est une entreprise privée, ils font ce qu'ils veulent. Si Le Pen vaut intervenir, elle devra déja sortir de l'Europe (car les ingérences de la sorte sont presque impossibles). Si elle sort de l'Europe, les conséquences pour beaucoup d'entreprises francaises seront terribles (pensez a Airbus qui est un partenariat Européen par exemple).
Réponse de le 10/10/2013 à 16:18 :
Vous votez Marine en ajoutant des termes anglais qu'elle refuserait elle-meme... paradoxal non?
Réponse de le 10/10/2013 à 16:26 :
pitoyable, un missile qui fait pfffuuuiiit ....
Réponse de le 10/10/2013 à 16:32 :
Vous attendiez quoi ? Qu'ils se laissent faire ? On se protège avec des exceptions , et eux n'y auraient pas droit ? Et pourquoi donc ??? C'est fini le colonialisme...!!!
Réponse de le 10/10/2013 à 16:50 :
les chinois ont deja volvo et meme s ils rachetent psa, c est pas tres grave. on leur refile nos canard boiteux.
Le probleme est surtout que nous sommes incapable de creer de nouvelles societes pour remplacer celles qui se plantent: ou sont les google ou apple francais ?
Réponse de le 10/10/2013 à 17:47 :
Raisonnement très court
Réponse de le 10/10/2013 à 17:50 :
On a eu les meilleurs avec le resultat que l on connait alors pourquoi pas les pires ?
Réponse de le 10/10/2013 à 19:24 :
Voudriez vous nous expliquer en quoi la disparition de la structure Européenne affecterait Airbus? C'est une entreprise de droit privé, dont l'Europe n'est qu'une contrainte locale. Airbus a longtemps fonctionné en GIE et cela marchait plutôt bien...
Ceci étant, ce commentaire n'est en rien un satisfecit pour Marine....
a écrit le 10/10/2013 à 15:29 :
La fermeté vis à vis des Chinois commence à payer. Maintenant, on commence à nous "ménager" dans les contrats publics. Pourquoi on se réveille aussi tard ?
Réponse de le 10/10/2013 à 15:50 :
Je ne crois pas que vous ayez compris... D'ailleurs , tout ce qui relève de la Chine reste définitivement obscur aux Occidentaux. En dehors d'une petite poignée de spécialistes. ;-)
Réponse de le 10/10/2013 à 15:58 :
pourquoi c'est assez simple une dose dideologie, le marche n'a jamais tort, et deux doigts d'egoisme. Avt la crise les restructurations touches les ouvriers et employes aujourd'hui se sont les cadres, cadres sup, et plus qui sont mis au regime. En d'autres termes une usine qui ferme ce n'est plus tant pis pour eux ils l'avaient cherche, c'est quell avenir pour nos enfants... et parfois l'avenir a court terme.
Réponse de le 10/10/2013 à 19:31 :
@DRRW
"quell avenir pour nos enfants... " Ca fallait y réfléchir avant de les faire.
Réponse de le 11/10/2013 à 7:09 :
Excellente remarque, pleine de finesse et de profondeur.....Pour votre retraite j'espère que vous avez une bonne capitalisation....et aucun enfant bien sûr.
Réponse de le 13/10/2013 à 14:54 :
@michel...réponse à la hauteur du niveau des lecteurs de ce tract....que voulez vous on explique aux entrepreneurs que sans eux point de salut....alors forcément ils y croient....un peu comme les paysans : ils se pensaient au centre du jeu..... après avoir été réduit en peau de chagrin....ils se suicident : en moyenne un tous les deux jours....pense y !!!

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