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Georges Képénékian: l’honnête homme

Par Julie Druguet

Publié le 03 mars 2010 à 17:40 - Mis à jour le 20 février 2014 à 11:43

Le Quotidien Numérique

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Chirurgien urologue réputé, pilier de l'hôpital Saint Joseph Saint Luc, militant de la cause arménienne... « Képé » est un homme de convictions et d'engagements. Nommé adjoint à la culture en 2008, il se retrouve au milieu du gué, et doit encore convaincre.

Il a choisi de tapisser l'un des murs de son bureau de l'Hôtel de ville d'un papier peint blanc, où figure à l'infini le petit lapin de Playboy. Georges Képénékian est râblé, massif, solide, souriant. La veille au soir, il a assisté à une manifestation culturelle. Au petit matin, il était au chevet d'un malade qui avait arraché sa sonde. « Une boucherie ! », commente l'adjoint à la Culture, brandissant l'humour grinçant des chirurgiens, familiers de la souffrance humaine. « Les yeux qui brillent, le petit sourire…Georges est toujours entre l'humour et le tragique », remarque Thierry Raspail, directeur du Musée d'art contemporain de Lyon.

L'importance des origines

Effectivement, au bout de quelques minutes de conversation, le regard se perd, la voix s'altère, la pièce se remplit d'ombres, de grands élans et de désirs frustrés. Très vite, celui qui n'a parlé qu'arménien jusqu'à l'âge de cinq ans se tourne vers le passé, vers ses origines, comme si ce détour était incontournable. Avec une certaine pudeur, il raconte ce grand-père étudiant à Boston qui, seul rescapé de sa famille décimée par le génocide, décide à 16 ans de s'engager dans la Légion arménienne avec pour obsession de « venger », de « tuer ». Envoyé sur le front du Sinaï, ce désir reste inassouvi. Il tente après l'armistice de 1918 de retourner aux Etats-Unis. Mais ceux-ci ont fermé leurs portes : il se retrouve alors à Cruas à casser des cailloux. « Cette vengeance inaboutie formait en lui une violente douleur. Lorsque, tout jeune adulte, je lui ai annoncé que je m'engageais au sein de la Fédération révolutionnaire arménienne, il m'a passé un « savon » mémorable. Il pensait sans doute que je continuais sur ce chemin de la vengeance. En fait, il m'en avait débarrassé. J'ai été très fier lorsqu'il m'a confié son insigne de la Fédération », se remémore Georges Képénékian. Il raconte aussi cet autre grand-père, « frère de lait de Napoléon Bullukian », dont la famille a échappé au génocide « grâce à un ami turc ».
Dès l'âge de 15 ans, lui-même s'engage pour la cause arménienne depuis Lyon, « check point de toute la diaspora ». Il découvre la puissance du partage « d'une identité, d'une histoire, et d'une forme d'engagement ». Avec pour point d'orgue le 18 juin 1987. Ce jour-là, à Strasbourg, devant le Parlement européen, Georges Képénékian, alors responsable du Comité de défense de la cause arménienne, et ceux qui l'entourent, attendent, dans la crainte d'un changement d'ordre du jour. A 19 heures, l'annonce tombe : le génocide arménien de 1915 est reconnu. « D'un coup la pluie s'arrête. Je suis tétanisé, KO. Une clameur monte, et je comprends ce que signifie laver une indignité », retrace-t-il, encore ébranlé. Son histoire l'a rendu fragile, vulnérable. Il n'a pu supporter aucune image du séisme récent à Haïti, lui qui se rua en Arménie trois jours après le tremblement de terre de 1987 et supporta le spectacle désolant des cercueils, de la nuit cruelle, du froid. « L'évocation du génocide rwandais peut me dézinguer », souligne-t-il, conscient que le destin du peuple arménien confine à l'universel. Difficile de chercher à circonscrire « Képé » sans se laisser fasciner par le récit de ses origines. « C'est l'histoire d'une famille qui redémarre à zéro. Paul Ricoeur disait : « Le futur de mon passé n'était pas celui-là ». Mon futur était peut-être de prendre en charge les autres, leur souffrance ».

Le feu des Dieux

« Humaniste » : voilà un substantif qui revient souvent dans la bouche de ceux qui s'essayent à décrire Georges Képénékian. Presque à égalité avec l'expression un peu surannée d' « honnête homme ». Son engagement au service des autres débute en 1970 à l'Inserm, aux côtés du Professeur Pierre Marion. En parallèle à ses études de médecine, il travaille avec lui sur la première transplantation cardiaque. En 1973, il devient responsable du projet cœur artificiel au sein de l'Institut de recherche cardio-vasculaire (Université Claude Bernard). Le Pr Marion, aidé de son élève, tente une greffe du cœur. Georges Képénékian se souvient encore du visage de la patiente, une certaine Mme Guérin, d'origine portugaise, qu'il a veillée jour et nuit. Elle meurt au bout de quinze jours. Mais l'élève du Pr Marion reste marqué par ce tour de force. « Pour être chirurgien, il faut être un peu « prométhéen ». Si vous ne croyez pas que vous allez piquer le feu des Dieux, que vous allez tirer quelqu'un d'affaire, vous ne pouvez pas exercer cette activité ». Georges Képénékian s'oriente alors vers l'urologie, sous la houlette de Louis Cibert. En 1974, il rejoint l'Hôpital Saint-Joseph (devenu Saint Joseph Saint Luc), un établissement qu'il n'a jamais quitté. « Il fait partie des meubles, connaît tout le monde, de la directrice aux gens qui s'occupent des poubelles. Au sein de notre équipe de quatre chirurgiens-urologues, il est le plus ancien, celui à qui on demande un avis ou de l'aide. C'est un médecin comme il n'y en a plus beaucoup », témoigne le Dr Etienne Denis.
Marié à un médecin, père de trois enfants dont deux suivent pour l'instant les traces de leurs parents, « Képé » a souhaité continuer d'opérer chaque matin, malgré sa délégation à la culture. Parallèlement à son engagement dans la cause arménienne, il est même devenu l'un des piliers de Saint Joseph Saint Luc, dont il a conduit la mue, notamment en tant que président de la Commission médicale d'établissement (CME) de 1995 à 2000. Une mue qui est passée par une réorganisation interne assez novatrice : il s'agissait d'abolir l'équation « un service-une spécialité », pour adopter des nouvelles subdivisions - unité recevant cinq jours sur sept, unité recevant sept jours sur sept, hôpital de jour -. Conséquence : l'opéré d'une hernie ou du côlon peut voisiner avec un patient souffrant de troubles urologiques. « Il a imposé une vision au sein de cet hôpital, même s'il ne s'est pas fait que des amis. C'est un manager, capable d'entraîner derrière lui », juge Thierry Philip, maire du 3e arrondissement lui aussi issu du monde médical.
Mais surtout, Georges Képénakian a fait entrer la culture à l'hôpital. Sous son impulsion, depuis quelques années des concerts y sont organisés, ainsi que des expositions de peinture, des conférences... Les « civils » sont bien sûr conviés. « Des collaborations avec certains musées ont été imaginées ; chaque année un concours récompense les talents artistiques des personnels hospitaliers. Cette volonté d'ouvrir l'hôpital sur la ville était révolutionnaire », note le Dr X Ventre, neurologue et président de la CME de Saint Joseph Saint Luc.

Pas de pansement sur la plaie

Egalement très actif au sein de la Fondation Bullukian, il n'est donc pas étranger au monde de la culture lorsqu'il reçoit sa délégation en mars 2008, après avoir mené, en tandem avec Pascale Ammar-Khodja, une campagne dépoussiérée et dynamique pour le candidat Gérard Collomb. « Georges est arrivé tardivement à la fonction politique, mais c'est un homme intrinsèquement politique, un militant dans l'âme, viscéralement engagé », note Najat Vallaud-Belkacem, adjointe déléguée aux Grands événements à la Ville de Lyon. Certes, contrairement à Patrice Beghain, son prédécesseur, il n'est pas du sérail. Succéder à un ancien DRAC (Directeur régional des affaires culturelles), également ancien conseiller de Catherine Tasca au ministère de la Culture, n'est pas chose aisée. « Képé » est accueilli comme un OVNI dans le meilleur des cas, un gestionnaire dans le pire. « C'est un peu comme prendre la suite de Jack Lang au ministère de la Culture, il y a toujours son ombre. Patrice Beghain était comme un poisson dans l'eau à la culture, Georges Képénékian est encore un peu « à côté ». Mais il est appliqué. Son côté agréable et cultivé paiera », note un élu. D'entrée de jeu, sa tâche est compliquée par le mot d'ordre de réduction des budgets de 4 %. Et puis, il hérite de la candidature de Lyon au label envié de Capitale européenne de la culture. Un dossier lourd, complexe, en grande partie élaboré par Anne Grumet, proche conseillère de Patrice Beghain, et dont le sort, résultant d'arbitrages politiques nationaux, était scellé avant même sa nomination. « Képé » s'attelle pourtant au projet de toutes ses forces. L'échec de la candidature lyonnaise, au tout début de son mandat, est une grande déception. « Georges en faisait presque une affaire personnelle. Il revenait régulièrement dessus, comme pour éviter de mettre un pansement sur la plaie », se souvient Thierry Raspail. « En médecine, avec le meilleur projet, on gagne. Pas en politique. Cette expérience a beaucoup appris à Georges », tranche Thierry Philip. Mais elle lui a fait perdre également beaucoup de temps.
Par ailleurs, la répartition des tâches entre Georges Képénékian et d'autres adjoints n'est pas toujours lisible au début. Najat Vallaud-Belkacem gère ainsi « tout ce qui se déroule sur l'espace public, et si possible de manière gratuite » - la Fête des lumières, notamment, ou encore le Festival Quai du Polar. Ce qui rend difficile que ces événements soient l'occasion d'une mise en synergie des différentes institutions culturelles lyonnaises. Par ailleurs, dans plusieurs domaines artistiques, les compétences sont scindées en deux : ainsi le Musée d'art contemporain relève de la Ville, mais la Biennale d'art contemporain du Grand Lyon. Idem pour la Maison de la Danse (Ville), et la Biennale afférente (Grand Lyon), pour l'Institut Lumière (Ville) et le tout nouveau Festival du cinéma (Grand Lyon). Une répartition délicate à gérer pour un adjoint à la Culture qui, contrairement à son prédécesseur, est dépourvu de « casquette communautaire ».
Tout l'enjeu est encore de dégager des marges de manœuvre. « Le budget qui est alloué à Georges Képénékian est énorme, puisqu'il représente 20 % de celui de la Ville. Mais 80 % de ce budget est représenté par les « services votés », c'est-à-dire des postes récurrents notamment dédiés aux grandes institutions. Il lui reste donc 10 à 15 % de budget pour imposer sa patte. En terrain vierge, c'est facile, mais quand il s'agit de faire évoluer un paquebot qui met du temps à tourner, ce n'est pas évident », décrypte Yvon Deschamps, conseiller régional délégué à la Culture.

Au milieu du gué

De l'avis général, Georges Képénékian, en s'installant dans le fauteuil d'adjoint à la Culture, a joué l'humilité et la modestie, loin de se poser en spécialiste ou en intellectuel. Quand on évoque un premier bilan de son mandat, il demande du temps. Le même temps qu'il accorde sans compter à un malade ou à un artiste. Les acteurs culturels sont-ils prêts à le lui donner ? Thierry Raspail comme Patrick Penot (Célestins) ou Guy Walter (Subsistances et Villa Gillet) louent sa disponibilité, sa qualité d'écoute, sa présence sur le terrain et la confiance qu'il accorde aux institutions et à ceux qui les pilotent. Serge Dorny (Opéra de Lyon) et Sylvie Ramond (Musée des Beaux arts) ont préféré ne pas s'exprimer. « Il faut qu'il achève son début, juge Thierry Raspail, en une jolie formule. J'ai le sentiment qu'il est encore le Jo que je connais, d'avant la politique ». « Il est au milieu du gué, le milieu l'attend maintenant dans une phase de décision », estime Patrick Penot, qui imagine plusieurs axes stratégiques, parmi lesquels l'interdisciplinarité : « Georges Képénékian est intéressé par les ponts entre les structures, les disciplines, les personnes. Il associe tous ceux chez qui il sent le désir d'évoluer. Il est également sensible à l'une des idées contenues dans le projet Lyon 2013, celle du développement d'un réseau au niveau d'une métropole plus large que la simple agglomération. D'ailleurs, il a conservé du projet le festival international Sens interdits qui vise à rassembler des artistes européens autour des problématiques des mémoires, des identités et des résistances », note le directeur des Célestins, qui pointe une autre attente, celle de l'international. A ses yeux, cet axe pourrait bien être à terme la « marque » de Georges Képénékian. Pour Guy Walter aussi, le maire comme Georges Képénékian tiennent à ce que Lyon devienne un lieu où le débat d'idées est international. Avec notamment en perspective le développement à l'étranger des Assises du Roman.

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Têtes chercheuses

« Je suis un mailleur, un tricoteur. Je malaxe tout cela pour mettre en forme, promet Georges Képénékian. Nous allons commencer à formuler des axes. A Lyon, nous avons des excellences fantastiques, mais qui ne sont pas reliées entre elles. L'idée est que tous les publics puissent recevoir un morceau de la culture ». Sur son bureau, les dossiers sensibles ne manquent pas : conflit à l'Auditorium, finalisation du Musée Gadagne, succession de Guy Darmet à la Maison de la Danse, devenir du CNP Odéon…Pour bâtir « son » projet, pour le « remplir », le faire exister, Georges Képénékian, chirurgien-urologue le matin et adjoint à la Culture le reste du temps, aura aussi besoin d'une parfaite organisation. Le départ annoncé d'Anne Grumet, « pilier » de son cabinet - avec, dans une moindre mesure, Samuel Bosc -, ne joue pas en sa faveur. « Sait-il déléguer ? Les critiques qu'on fait à Georges trouvent pour beaucoup leurs origines dans des problèmes organisationnels », glisse un élu. « Je suis surpris qu'il ait fait le pari d'assumer à la fois tous ces engagements, avoue Yvon Deschamps. La culture est l'une des délégations, à la Ville comme à la Région, les plus prenantes. Ce milieu est très exigeant. A qui peut-il déléguer ? Pas à grand monde. Il souffre dans ses fonctions d'un isolement relatif. Pour ma part, je peux compter à la Région sur un certain nombre de chargés de mission « cinéma », d'autres « spectacles vivants », d'autres encore « musiques actuelles »… Il aurait besoin de têtes chercheuses ou de référents dans son système de fonctionnement ».
Cet idéaliste, qui s'épanouit dans le travail collectif, durera-t-il en politique ? Au contraire d'un Thierry Philip, également issu du monde médical, sa fonction ne semble pas avoir ouvert en lui l'appétit des conquêtes. Jamais florentin, il semble se tenir à l'écart de toute stratégie politique, et se réjouit de cultiver un certain relativisme. « Rapidement il inspire la sympathie et fait consensus. Ce sont des qualités rares, dont on a toujours besoin dans une équipe politique », note Najat Vallaud-Belkacem. Mais « Képé » est-il vraiment satisfait de son mandat d'adjoint ? « Il est en train de prendre son parti des côtés désagréables de la vie politique », poursuit la jeune élue. « Il a dû comprendre les règles et les subtilités de la politique, estime Thierry Philip. Quand on vient de la société civile, l'erreur est de croire que l'on pourra reproduire dans le monde politique le même succès - et avec les mêmes méthodes - enregistré dans son milieu professionnel. C'est un piège dans lequel il ne tombe pas ». Georges Képénékian n'a cure des spéculations. En tant qu'immigré, il affirme être condamné à jamais à emprunter les chemins buissonniers, bien loin des autoroutes. « L'immigration, c'est la découverte permanente d'un monde dont vous n'avez pas toutes les clés », souffle-t-il. Aux échecs, sa pièce préférée est le fou, à la trajectoire imprévisible. Une jolie pirouette pour brouiller les pistes. Pendant qu'il continue à creuser son sillon.

Par Julie Druguet

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