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Gérard Collomb : « Hollande a mal mesuré la gravité de la situation »

Propos recueillis par Denis Lafay et Marie-Annick Depagneux

Publié le 19 mai 2014 à 08:14 - Mis à jour le 19 mai 2014 à 08:14

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Le maire PS de Lyon, et président de la future Métropole lyonnaise, Gérard Collomb revient sur deux ans de politique de François Hollande. Il déplore un manque de réalisme des équipes gouvernementales, face aux réalités économiques. Il appelle à "un discours de vérité" et à résoudre "la crise de confiance" entre les patrons et Bercy.

Acteurs de l'économie : Vous n'avez pas ménagé vos critiques sur la politique, la stratégie et le management du gouvernement Ayrault. Ceux de son successeur conviennent-ils davantage aux enjeux économiques et sociaux du pays ?

Gérard Collomb : J'ai toujours tenu Jean-Marc Ayrault en grande considération. J'ai simplement regretté que son gouvernement n'ait pas tout de suite mis l'accent sur ce qu'était la réalité. Trop de temps a été perdu alors qu'à sa nomination le gouvernement héritait de 2 000 milliards d'euros de dettes.

En d'autres termes, il n'était pas calibré pour le poste ?

Je lui reconnais au contraire le mérite d'avoir hâté la prise de conscience nécessaire à l'appréhension de la situation. En attestent ses efforts pour que le rapport Gallois sur la compétitivité soit retenu dans certains arbitrages. Mais l'équipe gouvernementale était partie de trop loin. En fait, c'est le projet du PS élaboré en 2012 qui sous-estimait la réalité économique.Comment s'étonner alors qu'à l'aune des discours hyper optimistes et des promesses difficiles à tenir, lui comme son successeur puissent éprouver autant de difficultés à ramener élus comme électeurs à ce que doit être aujourd'hui une politique économique adaptée à la situation ? Malgré tout, il faut tenir un langage de vérité. Et affronter les réalités plutôt que les esquiver. A Lyon, je n'ai jamais tu les difficultés, jamais caché, pendant la campagne électorale, ni aux élus, ni aux administrés que l'impôt devrait augmenter.

Finalement, vous estimez que François Hollande a dupé les Français…

Non, mais il a sans doute mal mesuré la gravité de la situation et les difficultés qui l'attendaient. Une telle attitude n'est d'ailleurs pas le seul fait du PS. C'est le système politique binaire de la France qui encourage l'opposition à nier la réalité et à s'engager sur des promesses difficiles à tenir. Que fait aujourd'hui l'UMP ? A l'entendre, elle a des solutions toutes faites. Elle aussi s'engage sur des promesses qu'elle serait incapable d'honorer si elle revenait au pouvoir. La grande différence de notre pays par rapport à l'Allemagne, c'est que les Allemands ont un corpus central commun partagé entre les deux grandes familles politiques (CDU et SPD). Et c'est sur ce socle que le pays a réussi son impressionnant rebond. En France, une telle perspective semble à ce jour illusoire.

En l'occurrence, la fronde anti-Plan d'économies et de stabilité de 50 milliards d'euros a été menée dans les rangs mêmes du PS. Parmi les leaders de cette contestation, le député du Rhône Pierre-Alain Muet. Votre ancien vice-président du Grand Lyon en charge du développement économique a-t-il fait fausse route ?

Je ne juge pas les gens. Je constate simplement que Pierre-Alain Muet est un Keynésien classique, et qu'aujourd'hui, face aux 2 000 milliards d'euros de dette, le Keynésianisme est obsolète. La vie économique est certes, composée de cycles, et des conjonctures comme celle subie après 2008 peuvent nécessiter une politique de relance et d'intervention particulière de l'Etat. Mais aujourd'hui, avec l'endettement qui est le nôtre, on ne peut guère mener une politique de relance. La seule issue est de procéder en profondeur aux réformes structurelles afin d'assainir les finances publiques. A ce titre, je constate avec Manuel Valls un changement de style et de stratégie. Son langage de vérité et sa détermination correspondent à la situation.

Un président de la République à ce point délégitimé aux yeux de l'opinion publique et des instances intermédiaires a-t-il encore une chance de rétablir la situation du pays autrement que par les bienfaits indirects et involontaires d'une reprise de la croissance en Europe ?

Les institutions de la Ve république, que je soutiens, constituent un solide rempart… On a d'ailleurs eu tort de ramener à cinq ans le mandat présidentiel, et une partie des problèmes rencontrés depuis par les gouvernants résulte de cette évolution. Ceci étant, quelques décisions prises récemment par le tandem Hollande-Valls vont dans le bon sens : Plan d'économies lié au Pacte de responsabilité, loi de décentralisation, et aménagement de la réforme des rythmes scolaires qui donne plus de souplesse aux collectivités locales

Le bilan à partir duquel vous avez été réélu à la tête de la Ville et du Grand Lyon tient en partie au pragmatisme de votre politique et aux liens que vous avez noués avec le milieu économique. Que vous inspire la politique nationale du ministre de l'Economie et du Redressement productif Arnaud Montebourg ? Son interventionnisme, ses coups d'éclat (certains sans lendemain) dans les dossiers Arcelor-Mittal, SFR, Peugeot, Dailymotion ou Alstom, constituent-ils la bonne réponse à la situation économique du pays ?

Là encore, je ne porterai pas de jugement sur l'homme. De quoi notre économie souffre-t-elle ? D'abord d'un coût du travail très élevé, qui affecte la compétitivité des entreprises. Aujourd'hui, leurs marges - particulièrement au sein des PME - ont atteint un plancher historiquement bas, et sont sensiblement inférieures à celles de leurs concurrentes dans d'autres pays européens. Conséquence : une érosion de la trésorerie et donc une capacité d'investissement et d'innovation fortement affectée. L'objectif du Pacte de responsabilité visant à davantage maitriser le coût du travail est donc fondamental.Autre problème  que l'on voit apparaître aujourd'hui : certaines entreprises, notamment du CAC 40, qui par insuffisance de « cash » et de fonds propres, sont tentées ou sommées de se vendre à des groupes étrangers pour poursuivre leur développement et leurs investissements. Il s'agit là d'un problème clé, et une réflexion de fond doit être conduite pour assurer à ces grandes entreprises les moyens d'être fortement capitalisées.

L'intervention de l'Etat telle qu'Arnaud Montebourg la mène vous semble donc opportune ?

J'ai toujours été partisan d'une présence voire d'une intervention de l'Etat adaptées aux situations. Celle d'Alstom aujourd'hui et peut-être demain, celle de Bouygues ne les justifient-elles pas ? Adopter des politiques prenant en compte le développement des entreprises ne signifie pas exclure l'Etat. A Lyon, nous avons développé notre agglomération à partir de partenariats entre le public et le privé. Le capitalisme d'Etat en Chine, ou la généreuse stratégie de commandes publiques et la politique de taux d'intérêt caractéristiques des Etats-Unis, sont autant de formes d'intervention.

Le « style » Montebourg, c'est aussi des prises de positions doctrinaires, même des menaces qui provoquent la crainte voire l'anathème dans les milieux patronaux. Dans de telles conditions, est-il possible de revitaliser l'économie ?

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On ne peut contester qu'entre institutions publiques et entreprises privées, il y a aujourd'hui une crise de confiance. Des mots et des discours ont pu affecter des chefs d'entreprise qui supportent mal qu'on jette sur eux la suspicion ou même l'opprobre. Non, pour beaucoup d'entre eux, ils ne sont pas ces « rentiers » ou ces « profiteurs aveuglés par l'appât du gain » tels qu'une partie de la société les juge. Ces entrepreneurs au sens schumpétérien du terme qui travaillent beaucoup au quotidien et dont la contribution est capitale pour notre économie ont besoin de se sentir respectés et même « aimés ». Manuel Valls sait, à ce titre, trouver les mots.Rétablir la confiance entre les gouvernants et les chefs d'entreprise, mais aussi assurer enfin un environnement stable, ce sont là deux conditions clés du redressement de notre économie.

Rétroactivement, comment analysez-vous l'hécatombe socialiste au scrutin municipal - pourtant une condition clef du maintien du socialisme en France ?

On vient de subir un raz-de-marée. Certes, les élus locaux étaient autant de digues qui théoriquement auraient dû stopper tout débordement. Mais la conjonction de facteurs exceptionnels qui ont caractérisé le climat politique de ces derniers mois a provoqué l'effondrement de ces digues locales. C'est là l'explication des Municipales. Le degré de confiance des électeurs dans les élus locaux PS qui était pourtant fort n'a pas réussi à contenir le flot du mécontentement. Quand je regarde Rhône-Alpes, il n'est resté que quelques îlots isolés comme Lyon et Bourg-en-Bresse.

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Nous sommes à quelques jours du scrutin européen. Une grande vague eurosceptique voire europhobe est probable. A quels niveaux les agglomérations doivent-elles accepter d'être « interrogées » par cette situation et comment, à l'avenir, peuvent-elles participer à enraciner le goût d'Europe chez les citoyens ?

Une agglomération comme celle de Lyon fonde son développement en partie sur l'attractivité à l'international, et en premier lieu en Europe. C'est vrai pour le tourisme, c'est vrai pour ce qui est des implantations et des investissements d'entreprises étrangères. L'internationalisation des entreprises lyonnaises et le recrutement de personnels non Français y contribuent aussi. A Lyon, on sait ce que l'Europe nous apporte. Lyon joue dorénavant dans la cour des grandes métropoles européennes, ce que confirment les rankings de cabinets indépendants et ce que saluent des médias comme leFinancial Times, leWashington Postou des enquêtes comme celles de Tripadvisor.Ce maillage serré de relations avec les autres grandes villes européennes consolide évidemment localement un esprit plutôt européen car on a la démonstration au quotidien qu'une crise de l'euro serait catastrophique pour l'économie locale avec son cortège de dévaluations à répétition, la disparition de politiques industrielles communes, l'absence de toute recherche européenne coordonnée, un effondrement des investissements. N'oublions pas non plus que la crise en Ukraine se déroule aux portes de l'Europe et peut avoir un effet de contagion sur les situations intérieures d'un certain nombre de pays, Hongrie, Roumanie... On voit ou pourrait nous entrainer une dislocation de l'Europe.Ces problématiques ne peuvent donc être absentes de l'esprit des responsables locaux. C'est pourquoi nous voulons multiplier les coopérations et les manifestations organisées avec d'autres grandes métropoles européennes pour faire la démonstration qu'il n'y a pas de développement et de prospérité au niveau local sans enracinement dans l'Union européenne. L'avenir, c'est plus d'intégration. Pas l'inverse.

Propos recueillis par Denis Lafay et Marie-Annick Depagneux

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